Guy MASAVI - LA BRISE DU GEANT - texte intégral

In Libro Veritas

LA BRISE DU GEANT

Par Guy MASAVI

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Table des matières
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LA BRISE DU GEANT




— Comment va Béatrice ?
— Guère mieux, toujours prostrée entre deux lavages de mains, qu’elle doit réaliser une bonne centaine de fois dans la journée. Le reste du temps, elle regarde le plafond et se renifle le corps.
—Je me doutais que je te retrouverais là. Toutes les polices te recherchent, et le président est furieux , paraît–il. Il en veut à mort à Béatrice, et refuse son rapatriement sur Paris.
    Toute les radios et télé ont parlé d'un accident, puis d'un attentat, le secteur est bouclé et les journalistes n'ont aucun accès aux infos officielles et doivent se contenter d'interview de paysans du cru qui parlent d'explosion puis d'odeurs pestilentielles, enfin rien qui ressemble à un attentat habituel, rien n'est clair. D'autant plus que les journalistes qui étaient présents sur le lieu du drame, sont au secret dans une caserne près de Mende et que l'on a pas vu un seul blessé, ni entendu le moindre communiqué sur le nombre des victimes. On a tous le sentiment que l’on nous cache la vérité.
— Ha !ha ! La vérité dit–tu ? Crois–moi celle–là, sent mauvais , très mauvais !
— Tu en sais, bien sûr, plus que nous tous, en tant que premier assistant de Béatrice.
—En effet, je vais t'expliquer.
   Tout a commencé l’été dernier, un incendie a eu lieu sur le plateau du Roy, au cœur de la Margeride. Un petit incendie qui a balayé quelques centaines d’hectares sur une zone occupée par des pâturages, au milieu des genêts, des myrtilles et de quelques pins rabougris. L’hélicoptère de la sécurité civile qui survolait la région après le feu, a pris quelques photos. Sur l’une d’elle, une bizarrerie a attiré l’attention. On y distinguait, sur le sol, à présent dégagé, des traces de pas. Mais pas n’importe quel pas, des traces de deux mètres de pointure, présageant d’un homme d’environ quinze mètres de haut.

Tu imagines ?

Ces photos n’ont pas tardé  à atterrir sur le bureau de Béatrice. Sa fonction de directrice du musée d’histoire naturelle lui donnait la compétence pour étudier les traces du seul géant connu de la planète, en dehors des légendes comme celle de Pantagruel.

Au début de cet été, nous nous sommes rendus sur place. Le plateau du Roy est un plateau granitique au cœur de la Margeride, parsemé de gigantesques rochers issus de l’érosion du massif hercynien. Ces rochers ont des formes arrondies, et se superposent parfois en défiant les lois de l’équilibre.
   En observant la photo, on distinguait dix pas, puis le géant semblait s’être arrêté devant l’un de ces rochers, les traces de ses deux pieds devenant parallèles. C’est là que l’histoire devient troublante. Figure–toi qu’une légende dit que Pantagruel , las d’enjamber ces rochers, a fendu l’un d’eux qui se dressait devant lui. Précisément celui où les pas s’arrêtent et où une fente de trois mètres de haut partage un rocher de part en part.

— Incroyable !
— Comme tu dis, passe encore de trouver les traces d’un géant, il fallait que la légende de Pantagruel s’y mêle.
    Tu connais Béatrice, méticuleuse, obsessionnelle pour tout, je ne parlerai pas de ses TOCS de propreté que tu connais, bien sûr , mais plutôt de ses pinaillages au boulot. Là, c’était puissance quatre, ou cinq. Insupportable, elle nous faisait bosser toute la nuit, persuadée que Pantagruel s’était arrêté là, pour trancher ce rocher. Tout y passait, l’angle de la fente par rapport à l’axe des pieds, afin d’imaginer le geste du géant. J’ai passé deux jours et deux nuits pour étudier la profondeur de la trace au niveau du talon qui prouvait que le géant avait probablement fléchi les jambes. Son intransigeance était insupportable, elle a viré au moins dix assistants, et épuisés autant. Sans parler des menaces de rapports à la hiérarchie si on la contredisait. Pourtant, il y avait de quoi. Les légendes de Pantagruel sur le plateau du Roy faisaient légions dont une qui a failli me coûter ma place quand j' eus le malheur de lui en faire part. Pourtant…

À la fin de l’été, tout était prêt, le rapport secret affirmait qu’un géant de quinze mètres soixante–cinq, se promenant sur le plateau à la fin du moyen age, a stoppé sa marche pour fendre un rocher qui le gênait. La légende de Pantagruel était confirmée.

L’annonce devait se faire, début septembre devant un aréopage de ministres , d’intellectuels et du président en personne. Béatrice avait déjà monnayé ses interviews avec ParisMatch. Tu connais la suite.
— Oui ! Enfin, presque, une explosion puis une odeur nauséabonde ressentie à dix kilomètres à la ronde et Béatrice transformée en zombie. Pas plus.

— Effectivement ! il y a des infos difficiles à divulguer. Tu vas comprendre.

   Quelques semaines avant le drame, en étudiant les traces et la position du talon sur les deux dernières, j'ai pu avancer une autre hypothèse. Le géant n'était pas dans la position de quelqu'un qui brandit un sabre, jambe dressée, un peu sur la pointe des pieds, mais au contraire, il était accroupi. La profondeur de l'empreinte au niveau du talon l'attestait. C'est là que j'ai failli me faire virer par Béatrice en voulant lui en faire part .

— Mais alors, de quoi s'agissait–il ?

— Connais–tu le gaz Mercaptan mon vieux?

— Non

— Et bien c'est l'un des gaz que produit la fermentation des matières organiques.

— Oui, et alors ?

— Gaz produit de décomposition, mais pas n'importe où, dans les intestins!

— Tu veux dire que l'odeur provenait ? ...

—Oui! d'une flatulence géante mon vieux ! Autrement dit d'un pet foireux moyenâgeux, pantagruélique !
   L'explosion ressemblait plutôt à une énorme pétarade, et l’odeur nauséabonde en question, c'était une brumisation de matières fécales fossilisées mêlée au mercaptan qui a imprégné les costards, les robes et la chevelure de nos huiles!
  Tu imagines Béatrice dans ce merdier géant ! Tu peux comprendre le choc qu'elle a subi et son hospitalisation en hôpital psychiatrique.
 Une autre légende disait que Pantagruel arrivant sur le plateau, fut pris d’une diarrhée impérieuse.

Puis, se levant, fist un pet, un sault et un sublet, et crya à haulte voix joyeusement :
 

" Vive tousjours Pantagruel ! "

mais du pet qu'il fist la terre trembla neuf lieues à la ronde

   C’est probablement là, près du rocher, dans un trou géant qu’il s’est soulagé. La fosse a dû se combler rapidement du fait d’un séisme ou de je ne sais quoi. La pression des pas des nombreux invités avec leurs voitures et les camions de télés du monde entier, ont ébranlé le sol laissant s'échapper le gaz fossile du pet foireux de notre géant rabelaisien.

— Merde alors ! Je comprends tout !

— Oui et moi j’en ris encore.

— C'est pourquoi, il n'y a pas eu de blessé!

— Oui, tout à fait , et un black out total sur l'évènement, va expliquer cela à la presse du monde entier.

— Mais toi, comment se fait–il ?..

— Ah! j'attendais ta question! Et bien, figure–toi que  le jour de la révélation, je fus pris, aussi, d'une envie pressante en pleine cérémonie, m'obligeant de m'isoler un peu plus loin sur le plateau. J'ai pu ainsi tout voir et entendre à distance puis prendre mes jambes à mon cou quand l'armée a bouclé le secteur.
  J'ai couru dix kilomètres, au milieu des myrtilles, en riant aux éclats à en pleurer. Je ne sais pas si l'on retrouvera mes traces lilliputiennes dans dix siècles. Les flics peuvent toujours me rechercher, je n'ai rien à me reprocher. Je suis le seul propre sur moi dans cette histoire.

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