Finale
Dimanche" Mesdames, mesdemoiselles, messieurs bonjour. Bienvenus sur le central de Roland Garros, il est tout juste 14 heures trente. Le temps est superbe, la température sur le court est de 30 degrés, mais l'atmosphère n'est pas pesante grâce, grâce à une très légère brise. Organisation irréprochable, public bien évidement exact au rendez-vous, comme vous pouvez le voir sur ces images, et la tension qui monte peu à peu. Bref, tout est réuni pour assister au grand match que tout le monde attend, n'est-ce pas Alain ? "
" Tout a fait Francis, mais j'irais plus loin, ce n'est pas une grande rencontre, c'est la rencontre. "Le match du siècle" titrait ce matin l'hébo de Roland Garros. "
" Et pour cause, le plus grand joueur de tennis de tous les temps face au meilleur joueur de ces dernières années, mais, et surtout, c'est également l'opposition de deux styles de jeux, deux styles de vies. A ce titre, nous tenons à vous informer, conformément à la décision de la direction de la chaîne de ne pas revenir sur les évènements et les frasques d'Ellias de ces derniers jours. Nous tenons simplement à dire que nous ne cautionnons évidement pas ses attitudes et prises de paroles. Et que nous resterons simplement sur l'aspect purement sportif. "
" Sage décision. Concentrons nous donc sur l'affrontement… De David contre Goliath ? "
" Afin de nous faire une meilleur idée de qui nous attend : le parcours des deux hommes dans le tournoi vont nous être rappelés par ce résumé préparé par Fred Foddard. "
- C'est le moment, fit John.
- Comment pourrais jamais vous remercier John Crawford ? demanda Ellias.
- Appelle moi Joe, répondit simplement John en plissant les yeux dans un sourire affectueux.
Ellias s'éloigna sans se retourner.
John eut alors cette étrange moue de satisfaction.
Time.
Le soleil explosa au dessus d'Ellias en même temps que les applaudissements du publique. Il leva les yeux, il entra sur le central en posant le pied droit sur le large rectangle ocre. Le soleil était trop fort, il baissa le regard sur la terre battue immaculée du court. Les lignes blanches encore pures luisaient elles aussi trop fort, il eut l'impression que tout brillait trop fort, qu'il ne pourrait jamais voir les balles et sa raquette. Il tenta de ne pas laisser transparaître le moindre signe de stress, mais il se rendit vite compte qu'il n'y parviendrait pas, une intense émotion le submergeait.
Ricardo ne jeta qu'un bref regard vers Ellias qui marchait à ses côtés. Tellement concentré sur son match, sur sa tactique, son jeu... l'évènement. Il était le grand favori, le meilleur joueur du monde, il avait tous les atouts et toutes les forces de son côté, et pourtant… lui aussi n'arrivait pas à contenir l'émotion qui le ceignait.
En arrivant à la chaise de l'arbitre Ellias se retourna, tant il avait eut l'impression de flotter au dessus du sol. Il inspira profondément, cherchant déjà de l'air et sa lucidité.
- Et ben ça promet, se dit Ellias en se préparant aux cinq minutes d'échauffement.
" Monsieur Dos Santos, reprit Francis, l'arbitre Chilien de la rencontre va procéder au tirage au sort à l'aide de la rituelle pièce."
" Ricardo Faye a gagné le toast. "
- What's your choice ? Demanda Dos Santos.
- Je souhaite commencer, répondit Ricardo.
Ellias, bien que tendu, avait suffisamment d'expérience pour savoir gérer ces émotion. Il souffla un grand coup et alla s'asseoir sur sa chaise.
Il posa puis ouvrit son sac, s'étira fortement, se frotta les cuisses des deux mains et se frappa dans les mains pour se motiver. Il se pencha sur le dossier de son siège et appela le ramasseur de balles préposé aux boissons.
- Oui monsieur ?
- De l'eau s'il te plait.
- Bien monsieur.
Stéphane regarda furtivement une femme à l'improbable chapeau vert assise dans les gradins. Elle était trop maquillée, trop lifté, trop maigre et trop vieille pour prétendre n'avoir attiré le jeune minet que par ses charmes. Il sentit soudainement un fou rire monter en lui, il fallait voir aussi la forme des lunettes. Stress plus trac était un mélange étonnant, alors qu'il aurait dû se concentrer au maximum sur le match, il puisait sur ses forces pour ne pas éclater de rire.
Le public est bien calme, pensa Ricardo assis sur sa chaise. Il prit sa raquette en titane et cubro-tingsténe faite sur mesure et unique au monde et se leva. Assis à la droite de l'arbitre, Ellias n'eut plus du tout envie de rire quand il vit passer Ricardo devant lui. Il se leva à son tour et se dirigea vers la ligne de fond court. La terre battue fraîchement étendue craquait sous ses pieds, sa raquette semblait peser des tonnes et lui glissait de la main. Il savait que cet état n'était que passager et qu'il se devait d'être patient. Il avait hâte que le match commence.
La ramasseuse de balle lui en lança une, il tendit sa raquette mais il rata son amortit et la balle rebondit sur le tamis et lui échappa. Elle roula vers l'arbitre de ligne.
- A ma droite, commença l'arbitre, Ellias St-Jones...
" Que pensez vous d'Ellias Alain ? "
" Il est tendu, trop sans doute. Il semble qu'aujourd'hui la pression soir forte sur ses épaules. Malgré son talent et son expérience, c'est bien une rencontre unique en son genre qu'il va délivrer aujourd'hui"
" Quand on songe que Ricardo n'a pas perdu un match depuis près d'un an et demi en tournoi du Grand Chelem, et 45 victoires d'affilées en tournoi ATP. En fait sa dernière défaite date de l'année dernière, ici, en finale de Roland Garros. Depuis il a tout gagné. "
- A ma gauche, Ellias Difenthal...
A l'audition de son nom Ellias sentit son bras droit se raidir. Il n'arrivait pas à se décontracter. Ricardo, lui, semblait tout fait calme et détendu, peaufinant mentalement sa tactique. Il prit l'option du moindre danger, faire courir Ellias en fond de court, attaquer ses deuxièmes balles, matraquer son revers et l'empêcher de monter à la volée. Il comptait bâtir sa victoire sur les fautes de son adversaire plus que sur ses propres points gagnants.
- Ricardo Faye a gagné le tirage au sort et a choisit de servir, termina l'arbitre. Une minute.
Plus qu'une minute. Ellias posa son pied son pied gauche au raz de la ligne de fond court et entreprit de faire une petite série de service. Révisant mentalement tout les fondamentaux du geste de service : lancer la balle, frapper la balle au plus haut, bras tendu, jeter son corps en avant et surtout bien traverser la balle.
Les derniers spectateurs finirent de s'installer, on calma les bébés, les photographes firent le plein de photos d'avant match. La tension faisait peu à peu place au plaisir d'assister à la rencontre, un buse s'installa sur l'immense écran numérique chargé de l'affichage des scores, tout en haut du stade.
Ricardo Faye 0*
Ellias Difenthal 0
- Time, annonça solennellement l'arbitre.
Il souffla un vent de silence sur le central, le puissant sentiment d'excitation tomba soudainement. Ellias pouvait entendre ses propres battements de coeur, il regarda longuement le public. Cet animal aux couleurs infinis et aux visages sans cesse changeant, composé de milliers de corps mais à l'esprit unique et télépathe. Il allait faire corps avec les deux joueurs, vibrer, souffrir, exulter avec eux.
Ellias gagna rapidement sa chaise et prit sa serviette. Il s'épongea le front et, le plus calmement qu'il le put, prit place pour recevoir le premier service de Ricardo.
Cette fois ils y étaient, le grand moment était arrivé et plus rien ne pourrait l'en empêcher désormais.
Il se plaça à deux mètres de la ligne de fond de court, assura la prise de sa raquette à deux mains, se tassa légèrement sur lui même et attendit tous les sens en éveils.
" Ils ne se sont jamais rencontré jusqu'à présent, commenta Francis, sur un court comme dans la vie d'ailleurs. C'est peut être même la première fois qu'ils se côtoient d'aussi prés. "
" Dans moins de cinq secondes... "
- Dimanche 5 mai. Finale des internationaux de Roland Garros. Au service Ricardo Faye. Jouez.
Ricardo lança la balle, se cambra en arrière et, tel un ressort, se tordit en avant. Il smasha la balle droit devant lui de toutes ses forces. Elle s'écrasa à l'intersection des carrés de service. Stéphane n'esquissa pas le moindre mouvement, prit par la trajectoire de la balle. Elle percuta la bâche derrière lui dans un bruit bref et sourd. Il regarda le compteur, 220 km/h !
- 15 0.
" Hé bien dites moi Alain, il semblerait que Faye soit en pleine forme. "
" Qui en doutait ? Il va falloir qu'Ellias sert les dents dans les premiers jeux et qu'il... "
" 30 0, deuxième ace de la partie pour Ellias. "
" Je disais donc qu'Ellias devrait commencer par se relaxer au maximum et qu'il ne fonce pas dans ce jeu tête baissé. Quitte à laisser Ricardo l'importer. Il me semble qu'il devrait profiter de ce premier jeu pour prendre les dimensions du court en jouant long et pour pouvoir trouver ses sensations. "
" Trop long le retour, 40 0. "
- Bon ! Fit Ellias fermement.
Pour le service suivant il se plaça encore plus loin de la ligne de fond de court. Il se pencha en avant en se dandinant légèrement de gauche à droite. Ricardo lança la balle, Ellias n'attendit pas, il anticipa sur sa droite.
Il se prépara à la renvoyer mais elle toucha le haut du filet et retomba en dehors du carré de service. Il décida de profiter de la deuxième balle, il s'avança à la ligne.
Ricardo demanda une autre balle, il fit tourner les deux sphères de feutrine jaune dans sa main gauche, opta pour une et se prépara à servir avec. Il observa Ellias sautiller sur la ligne de fond. Il fixa le milieu de la ligne du carré de service et servit droit sur lui.
D'un pas chassé Ellias se décala à temps et attendit le rebond. Le lift n'était pas puissant, la balle ne gicla pas. Il tourna les épaules perpendiculairement au filet, avança vers la balle et la renvoya d'un précis coup droit décroisé long de ligne. Ricardo était déjà sur la balle, il arma son bras et joua la balle d'un revers croisé. Ellias se rendit compte aussitôt que le revers avait été mal frappé. Il couru vers la balle, la joua en revers chopé au niveau du carré de service de gauche et monta au filet dans le mouvement. Ricardo tenta un coup droit croisé court au raz du filet. La balle heurta violemment la bande du filet, le rebond surpris Ellias. La balle passa entre sa raquette et son visage. Il se retourna s'attendant à la voir partir, mais contre toute attente elle eut un rebond bizarre. Elle toucha la terre battue avec un effet tel qu'elle revint presque vers lui. Il allongea prestement le bras, malheureusement elle avait perdu quasiment toute son énergie en percutant le filet, son rebond ne fut pas assez haut. Dans un dernier réflexe il plongea dos au filet, passa le tamis sous la balle et d'un mouvement de poignet en louche il envoya la balle par dessus son épaule au petit bonheur la chance.
Ricardo fut presque surprit de voir revenir sa balle. Il la suivit des yeux. Elle monta très haut, il dû reculer jusqu'à sa ligne de fond de court. Il essaya de pressentir si elle allait sortir. Dans le doute il décida d'attendre le rebond. Stéphane se releva au moment où la balle toucha la ligne du couloir, voyant qu'il ne pourrait pas reprendre le smash il resta près filet. Ricardo cogna la balle. Surpris, Ellias n'eut pas le temps de se baisser, il prit la balle en plein front. Une clameur s'éleva du public, elle monta encore plus car la balle repassa le filet. Stéphane, sonné, tituba un instant. Ricardo marquant le point en s'excusant de la main.
Ricardo Faye 1
Ellias Difenthal 0*
Ellias répondit négativement à l'arbitre qui lui demandait s'il fallait appeler le médecin, il retourna à sa chaise, se versa un peu d'eau sur la tête puis prit sa place pour servir
" Non, apparemment tout va bien, fit Francis. J'espère seulement que cela ne le perturbera pas de trop, il va lui falloir toutes ses forces et toute sa lucidité pour se battre dans se match. "
" Je l'espère tout autant que vous. "
" Je regarde Ellias gagner le fond du court pour servir... Ça a l'air d'aller, il va pouvoir servir. "
Les ramasseurs levèrent leur bras à l'unisson pour proposer des balles à Ellias. Il en demanda trois et en rejeta deux. Il s'approcha de la balafre blanche qui zébrait la mer de poussière rouge, il prit le plus grand soin à bien placer son pied puis il porta la balle à hauteur de visage. Il respira lentement toutes les odeurs du petit soleil de feutre qui luisait dans le creux de sa main. Il la serra fort et toutes les fragrances lui virent une à une. D'abord l'odeur ouatée de la feutrine, presque palpable, puis, toute de suite après, violente et assourdissante, l'odeur de xylène. Telle une drogue, comparable aux émanations étourdissantes d'un feutre ou un marqueur, il aimait respirer cette odeur, la respirer jusqu'à en perdre la tête, jusqu'à ce que la senteur devienne trop forte et que l'odeur de caoutchouc vienne tout gâcher.
Alors, toujours les yeux fermés, levant la tête vers le ciel et baissant la balle vers la terre, Ellias huma tous les bouquets d'odeurs chamarrés que lui offrait le central : l'odeur ocre et amer de la terre battue, les odeurs fortes et lourdes des fumées de cigarettes, les odeurs légères et lancinantes des feuilles des arbres, les odeurs invisibles des hommes et des femmes massés autour de lui et toutes celles qu'il ne pouvait pas reconnaître. Il ouvrit les yeux.
Il se tapa le dessous des chaussures avec le tranchant de sa raquette, essuya la ligne blanche du bout du pied, fixa la ligne de carré de service et... et puis quoi d'autre ? Ellias venait de se perdre dans sa préparation instinctive du service, comme s'il cherchait quel tic il avait oublié. Malheureusement, comme quand on lasse les lacets de ses chaussures, il ne faut pas réfléchir mais le faire d'instinct, laisser l'inconscient faire marcher les muscles, car dès qu'on veut penser à ce qu'on fait on se perd et plus rien ne marche.
Ricardo observait attentivement la préparation d'Ellias, afin de bien s'affirmer dans le jeu de retour. Il trouva la préparation de son adversaire quelque peu désordonné, ce qui l'étonna. Ellias lança sa balle et la frappa trop en arrière, la balle s'écrasa dans le milieu du filet. La seconde balle ne fut pas beaucoup mieux, elle sortit de vingt centimètres.
- Mais merde!! S'écria Ellias... Qu'est-ce qu'il t'arrive !? Allez, calme toi.
Il se replaça pour servir. Il lança en l'air sa balle un peu trop sur la droite, elle se perdit dans le soleil. Aveuglé, il servit d'instinct. Elle ricocha sur la ligne intérieure du carré de service. Vif comme un félin, Ellias tourna autour de son revers et décocha un superbe coup droit décroisé. Ellias vit trop tard la trajectoire du retour, il couru quand même.
- 0 30, annonça l'arbitre.
" Il faut absolument qu'Ellias se décontracte, fit Alain, qu'il retrouve son calme et sa première balle. Car son deuxième service n'est pas assez performant pour lutter contre les retours de... "
" Holà là, encore une double faute. 0 40. Et déjà trois balles de break pour Faye. "
Ellias n'avait qu'une chose en tête: assurer son premier service. Il frappa la balle avec une telle assurance que le retour qu'il prit long de ligne le laissa sans réaction.
Temps de jeu 5' 5'
Ricardo Faye 2*
Ellias Difenthal 0
Paradoxalement la perte de son service libéra Ellias, il se sentait mieux. Il sentait enfin toutes ses forces se réveiller en lui, il sautilla sur place. Excité, il attendait avec impatience le service d'Ellias.
"Cette fois tu lui piques son service", pensa t-il avec ferveur.
Temps de jeu 8' 8'
Ricardo Faye 3
Ellias Difenthal 0*
" Ellias est dominé dans tous les compartiments du jeu, argumenta Francis. Ricardo Faye ne lui laisse pas la moindre occasion de monter au filet. Peut être après le repos d'une minute trente... Nous allons le voir tout de suite "
" Il le pourrait si seulement il passait sa première balle de service. Et... Houlà !! Le premier ace d'Ellias ! Incroyable. 15 0… Bon service, retour de Faye et… oui ! elle est dans le court, quel point ! On voit le ralenti. Le service était pourtant bon, voilà, la balle rebondit haut sur le coup droit de Ricardo Faye en l'excentrant du court, et malgré cela il arrive quand même à la remettre croisé avec une force détonante. On le voit bien sur ces images: une préparation ultra-rapide, le buste bien tourné, le coude collé au corps et PAN ! Il gifle la balle avec une telle violence, c'est inouï, il faut une condition physique parfaite pour accomplir un geste pareil. "
" 15 A "
Ellias resta parfaitement concentré tenta de toutes ses forces de pas écouter les encouragements que lançait le public vers Ricardo Faye. Bien évidement la bête aux milles visages avait prit fait et cause pour Faye, le chemin était encore long.
Il demanda une autre balle, car il pensa que celle qu'on venait de lui lancer était celle qui venait de perdre le point précédent.
Il attendit que le public se calme un peu pour servir. Il optât pour un service lifté long du couloir. Il frappa aussi fort qu'il put.
Service gagnant 30-15
Ellias serra son jeu, se forçant à revenir à ses fondamentaux. De bons services, de grand lift dans les angles et une grande anticipation. Il prit donc pour la première mesure de son adversaire et remportant ainsi son jeu de service au bout de 3 égalités.
Temps de jeu 18' 18'
Ricardo Faye 3*
Ellias Difenthal 1
Petit à petit le niveau de jeu s'élevait en même temps que les points devenaient plus longs et plus disputés. Faye remporta difficilement son jeu de service.
Le match était désormais réellement lancé.
Même si les joueurs livraient un bon match, on sentait également une certaine réserve, comme s'ils avaient décidé d'en garder sous le pied. Ils ne prenaient aucun risque, jouant long avec une grande sécurité, et bien sûr avec une impressionnante maîtrise technique et stratégique.
Temps de jeu 52' 52'
Ricardo Faye 5*
Ellias Difenthal 3
Ellias se plaça deux bons mètres derrière la ligne de fond de court. Les services de Faye étaient extrêmement puissants, il n'avait donc pas d'autre choix que de prendre le risque de se placer très en retrait afin de s'assurer de pouvoir faire un retour dans de bonnes conditions.
Ricardo Faye servit. La balle n'avait étonnamment pas une très grande vélocité, presque surprit il se précipité en avant et frappa la balle d'un revers chopé dans lequel il mit le plus d'effet possible. La balle se déporta complètement sur la droite de Faye et le rebond le déporta encore plus du court. Ellias en profita instantanément pour monter au filet. Le retour de Faye, exécuté dans de mauvaise manière mourut dans le couloir. 0 15. Il regarda son adversaire gagner sa place pour le service suivant. C'est à cet instant qu'il sentit la porte s'entrebâiller.
Ricardo ne se loupa point. Ace. 15 A.
" Quel retour gagnant d'Ellias ! Pleine ligne… quelle précision ! "
" Attention… 15 30 "
" Bon service… le retour et… non dans le filet. 30 A "
" Encore un ace. 40 30… Balle de set. "
Ellias ragea d'avoir si mal retourné à 15 30. Il pouvait avoir une balle de break, et il se retrouvait maintenant avec une balle de set contre lui. Un mauvais placement, une seconde de relâchement et tout bascule dans l'autre sens.
Le tennis c'est comme la vie, se dit-il en souriant. Il regarda une fraction de seconde sa raquette, ses pieds au sol, sentit son cœur battre et sa respiration détendre ses poumons. Il serra les poings.
Le public se calma enfin et Ricardo put exécuter son service. La balle sortit très fort de sa raquette et toucha l'exact intersection du carré de service. Ellias retourna le projectile comme il put, livrant une balle facile à son adversaire.
Ricardo était déjà au filet, le set dans sa raquette, il n'avait plus qu'à décroiser un revers de volée et c'était terminé.
" L'amortie !! Amortie de Faye… aaahhh oui Ellias est dessus et… contre amortie croisée long du filet ! "
" Ricardo est court… si, il arrive à la jouer. Ellias est dessus… oui ! 40 A ! Quel point !! "
" Mais pourquoi Ricardo a-t-il fait cette amortie ? Il avait tout le court ouvert de l'autre côté "
" Incroyable, je ne sais pas ce qui c'est passé dans sa tête "
Ellias n'en revenait pas, il avait réussit à égaliser. En vieux briscard il avait, lui, parfaitement comprit ce qu'il venait de se passer. Au moment de jouer le point, Ricardo a été prit de la "peur de gagner". Cette trouille soudaine et incontrôlable qui fait perdre tout sens logique et fait prendre les mauvaises décisions. Pour la première fois du tournoi Ricardo Faye venait de jouer "petit bras"
S'en suivit une bataille acharnée, âpre, faite de points gagnant et grands coups de tennis. Les deux joueurs gagnant chacun leur tour un point chèrement gagné.
Après sept égalités, Ellias eut enfin l'avantage, enfin l'opportunité de prendre le service de Ricardo Faye. Une chance unique et rare.
Il assura sa prise sur le grip de sa raquette et fixa la petite balle jaune que Ricardo venait de lancer. Il ne la lâcha pas des yeux. D'un petit pas il se décala sur le côté, arme son coup droit et frappa de toutes ses forces droit devant lui.
Il ferma les yeux. Il savait.
Temps de jeu 1h 07' 67'
Ricardo Faye 5
Ellias Difenthal 4*
Ricardo Faye pesta contre lui-même, Ellias brandit un poing rageur. Le premier tournant de la rencontre s'acheva sous les applaudissements du public.
Les trois jeux qui suivirent obligèrent les deux joueurs à une attention soutenue, les forçant a élever encore leur niveau de jeu. Points gagnants après points gagnants…
" Tie break ! Et bien dites moi, quelle manche. Et déjà presque une heure et demie de jeu, incroyable ! "
Temps de jeu 1h 22' 82'
Ricardo Faye 6*
Ellias Difenthal 6
Ricardo Faye marqua le premier point du tie-break, Ellias les deux suivants. Ils tournèrent à égalité. Puis Ellias eut sa première balle de set sur le service de Ricardo que celui-ci négocia à merveille. Ricardo eut également sa chance sur le service d'Ellias qu'il manqua.
Mais, contre toute attente, c'est Ricardo qui craqua sur son deuxième point de service. Mini break pour Ellias. Le public frissonna, l'incroyable était là, Ellias allait servir pour le gain du premier Set.
Il lança la balle.
Un simple coup de raquette suffit. Un simple coup…
Temps de jeu 1h 31' 91' 0'
Ricardo Faye 6 0*
Ellias Difenthal 7 0
Ricardo Faye retourna s'asseoir en jetant sa raquette de rage contre le dossier de sa chaise. Il donna un grand coup de pied dans son sac. Il s'en voulait de n'avoir pas du tout su se contrôler lors de la balle de set. Il souffla longuement, et s'enferma dans sa concentration.
Ellias, les mains encore tremblante n'arrivait pas à ôter ses yeux du grand panneau d'affichage. Malgré sa grande expérience, il n'arrivait pas à réaliser qu'il menait un set à zéro. Mais il réalisait pleinement combien la perte du premier set était passée près… si près… Simplement il n'avait pas lâché.
- Time, annonça l'arbitre.
Les deux joueurs se levèrent. Le chemin allait être encore long…
- Papa, il a gagné, fit Alex.
- Oui, répondit Jeanne, c'est vrai.
- Mais alors, c'est qu'il est pas méchant.
- Pourquoi tu dis ça ?
- C'est parce que les méchants, ils gagnent jamais. Hein maman c'est vrai ? Que les méchants ils gagnent jamais.
Elle le regarda en souriant et lui passa les mains dans les cheveux.
- Oui mon chéri, c'est vrai… Les méchants ne gagnent jamais.
Elle se retourna vers l'écran de télé. Sans fût elle la première à comprendre que quelque chose se passait. Encore impalpable et diffus, lespremières leurs de l'aube nouvelle s'annonçaient.
Temps de jeu 1h 38' 91' 7'
Ricardo Faye 6 2
Ellias Difenthal 7 1*
Assit tout en haut des gradins, inspiré de l'ambiance et du très haut niveau de jeu, Léo Sparx n'arrêtait pas d'écrire, fébrilement, intensément, comme s'il était important de retranscrire la totalité, les moindres actions, du match. Les points gagnants se succédèrent. Les exploits techniques s'enchaînèrent, les joueurs se donnèrent sans limite. Ellias multipliait les montées au filet. Ricardo, avec une régularité d'horloge, distribuait le jeu au fond du court. Le public était aux anges, car il y avait dans l'arène l'opposition parfaite de deux styles. D'un côté le froid, le calculateur, le professeur, le tacticien, le calme, l'expérience, le jeu de renvoi dans toute sa précision, de l'autre côté le chaud, l'impulsif, la fougue, l'instinct, la passion, la candeur, le jeu d'attaque dans toute sa splendeur. Qui est l'un ? Qui est l'autre ?... Impossible à dire, tant les émotions tournent et se mêlent entre ces deux superbes sportifs. Tant chacun empreinte à l'autre tout ou partie de ses faiblesses et de ses forces.
Toujours plus grand…
L'antinomisme à l'état pur est bel et bien là. Le jeu prenant enfin toute sa grandeur. L'affrontement entrant dans une autre dimension : la guerre pacifique. Comme seul le sport, désormais, peut s'enorgueillir d'en être le denier, et le seul, bastion. Bastion des émotions médiatisées non prédéterminées. Dans le sport personne, sauf Dieu, peut-être, ne peut prévoir le coup de génie ou le grand moment d'émotion intense qui prendra aux tripes. Quand, parfois, le dépassement des limites et de la volonté sublime les enjeux financiers il ne reste plus que la beauté et le plaisir.
Ellias s'écroula sur son siège trempé de sueur, tout comme son corps l'était aussi.
Temps de jeu 2h 09' 91' 38'
Ricardo Faye 6 5*
Ellias Difenthal 7 5
Il regarda la pendule, déjà plus de deux heures de match. La chaleur, les efforts, la tension, les points gagnants, un niveau de jeu rarement atteint, les spectateurs et téléspectateurs étaient aux anges. Malgré cela Ellias sentait bien que le public n'était pas derrière lui, qu'il véhiculait encore une aura négative et répulsive.
Les joueurs se levèrent à l'ordre de l'arbitre.
Temps de jeu 2h 19' 91' 48'
Ricardo Faye 6 6*
Ellias Difenthal 7 6
" Deuxième tie-break de la partie, et presque deux heures et demie de jeu. C'est tout bonnement ahurissant. "
" C'est le mot, ahurissant. Quel match… Quel match ! "
" Ace pour Ricardo Faye. Un point à zéro "
" Oui et… Wow !! Quel retour de Ricardo sur un pourtant très bon service d'Ellias, et c'est le mini break. Deux points à zéro. "
Ellias ne reviendra jamais dans le tie-break. Ricardo tenant son service d'une main de fer. Et lorsqu'il remporta le point vainqueur du set, le public se leva pour l'acclamer et l'applaudir à tout rompre. Laissant Ellias l'âme amer dans sa solitude surchauffé par le soleil.
Il laissa couler le contenu de la bouteille d'eau sur sa nuque. Fermant les yeux, il replongea vers sa concentration.
Temps de jeu 2h 26' 91' 55' 0'
Ricardo Faye 6 7 0
Ellias Difenthal 7 6 0*
Le troisième set commença sur un ace d'Ellias, et se poursuivit sur un jeu blanc de Ricardo. Un rêve…
Même si, imperceptiblement, les premières difficultés physiques entrèrent en jeu. Ellias sentit, sur un retour en extension, une douleur derrière la cuisse. Légère, fugace, discrète, mais belle et bien présente. Il fit aussitôt quelques mouvements d'assouplissements et d'étirements. Ricardo remporta encore une fois facilement sa mise en jeu.
Temps de jeu 2h 56' 91' 55' 30'
Ricardo Faye 6 7 3
Ellias Difenthal 7 6 3*
L'arbitre eut toutes les peines du monde à faire se taire le public. Une véritable clameur était montée des gradins lorsque Ricardo avait marqué le point d'un magnifique passing-shot de revers long de ligne. Ellias demanda encore une balle au ramasseur de balle. Il était le funambule à la limite de la perte d'équilibre. Epongeant la sueur de son visage, il tenant de toutes ses forces de faire abstraction du moment.
" 0 40 pour Ricardo sur le service d'Ellias. Trois balles de break, à un moment extrêmement important de la partie. "
" Oui tout à fait ! On est dans le septième jeu. Le fameux jeu où tout bascule ! "
" Moment clef ! "
Du pied gauche il balaya la terre battue qui recouvrait la ligne, tapota le dessous de sa chaussure droite du revers de la raquette puis plongea les yeux sur les balles jaune usées qui n'attendaient que le bruit sec des cordes sur leur corps arrondi.
Il fit son choix sur l'une et rangea l'autre dans sa poche, respira longuement et détendit ses muscles.
Un silence.
Il servit… très fort…
- Faute de pied ! cria l'arbitre de ligne.
" Oulàlà ! Voilà une faute rarissime qui arrive à un très très mauvais moment. "
" 0 40, deuxième service. Il va falloir à Ellias être très fort. "
" Regardez Ricardo Faye, il est déjà dans le court, prêt à bondir sur ce service et… ". " ACE !! C'est incroyable, Ace sur la deuxième balle ! Quelle prise de risque invraisemblable ! Ricardo n'en revient pas. Il en sourit d'ailleurs. "
" Pfiou ! "
" 30 0 ! Un enchaînement service-vollée. Sur le ralenti de on va bien le voir. "
" Un très bon service, très pur, le corps bien relâché. Et vlan ! Ca c'est sa force, dés qu'il a frappé il se fonce tout de suite vers l'avant, en trois pas il est déjà collé au filet. Et bien sûr c'est beaucoup plus dur pour le relanceur, la volée de revers est sèche et franche, jouée en avançant. Imparable. "
" Encore un ace ! 40 0. C'est une véritable résurrection dans ce jeu. "
" Avantage Ellias, le retour est trop long. "
" Oui, bien servit… suivit au filet… bon revers et… Jeu Ellias ! "
" Et bien, incroyable retour d'Ellias dans son jeu de service. "
" 6 points d'affiler. Il faut s'appeler Ellias Difenthal pour ne pas craquer à ce moment là de la partie. "
Ricardo pesta en se rasseyant sur son siége. Il ne comprenait pas comment il avait pu laisser passer une telle occasion.
Ellias en tremblait encore. Car lui seul savait que l'Ace sur la deuxième balle n'était du en fait qu'à une balle légèrement boisée, un immense coup de chance. La douleur derrière la cuisse droite se réveilla encore une fois.
La buse disparu dans le soleil.
Temps de jeu 3h 28' 91' 55' 62'
Ricardo Faye 6 7 6
Ellias Difenthal 7 6 6*
18h 30, 27 °C. La luminosité commençait imperceptiblement à décroître, l'air se rafraîchissait un peu, il faisait bon et doux. Paradoxalement Ellias se sentait bien à l'entrée du troisième tie-break. Une fin d'après midi paisible de printemps, juste à l'orée de l'été. Tout autour de lui des milliers d'yeux n'attendaient que l'auguste geste du serveur.
Il s'exécuta.
Empoignant le tie-break avec une étrange félicité.
Ricardo attrapa rageusement la balle que lui lança le ramasseur de balles. Une balle de set à défendre sur son premier service, Ellias menait 6 points à 5 puisqu'ils n'avaient pas réussit à se départager sur ce jeu décisif.
Il secoua la tête, presque dépité. Comment Ellias pouvait il tenir ? Où trouvait il les ressources morales, techniques et stratégiques pour le dominer ainsi de la sorte. Il se concentra sur l'instant, une respiration, un temps, le lancé de balle… la frappe.
- Faute !
- Deuxième service.
Toutes ses heures de travail, ces semaines de labeurs, toute cette discipline, et encore le travail, toujours le travail remit sur l'ouvrage, jour après jour. Patiemment, longuement.
Une respiration, un temps, le lancé de balle… la frappe.
- Faute ! Jeu et troisième manche Ellias Difenthal, sept jeux à six.
Un souffle de consternation monta des gradins. Ricardo Faye venait de faire sa seule et unique double faute du set…
Etrange après midi, lourde et âpre. Longue… si longue…
Temps de jeu 3h 37' 91' 55' 71' 0'
Ricardo Faye 6 7 6 0
Ellias Difenthal 7 6 7 0*
Howard posa le verre d'eau fraîche sur la petite table base. Jeanne en bu la moitié et regarda Howard s'asseoir à côté d'elle.
- Sacré match, fit Howard. Qui l'aurait cru.
- Il faut que j'y aille, fit Jeanne les yeux fixés sur l'écran et le début du quatrième set.
- Pardon !?
- Je dois aller là bas.
- Jeanne ! Mais qu'est-ce que tu racontes ? Tu ne vas pas te déplacer pour aller voir jouer ce mec !? Je te rappelle que c'est ce gars criblés de dettes, aux mœurs douteuses, qui t'a brutalisé et qui ne te veux que du mal.
- Je sais… Tout a commencé là bas. Tout doit finir là bas.
Elle se leva, le regard décidé. Howard se passa les mains dans les cheveux, dépité.
- Mais enfin, il y a près de deux heures de route. Le match sera fini depuis longtemps quand tu arriveras.
Elle se pencha sur lui et l'embrassa tendrement sur la bouche.
- Viens avec moi.
- Jeanne…
- S'il te plait. J'ai besoin de toi.
Il la regarda.
Temps de jeu 3h 42' 91' 55' 71' 5'
Ricardo Faye 6 7 6 1*
Ellias Difenthal 7 6 7 2
Services volé, amorties, passings, lobb, ace, lift, revers, coups droit… il ne manqua rien, ni personne ce jour là sur le rectangle ocre aux bordures blanches. Le bruit des balles, l'odeur de terre, la sueur, l'effort, la tension…
Temps de jeu 3h 49' 91' 55' 71' 12'
Ricardo Faye 6 7 6 2
Ellias Difenthal 7 6 7 4*
Chaque balles, chaque échanges, chaque coups étaient un combat, une lutte. Les deux joueurs se surpassaient à tour de rôle ne cédant que devant une volonté, une énergie plus forte. La finale rêvée et tant espérée tenaient toute ses promesses. Et pourtant…
Et pourtant, elle avait, en secret, promis tout autre chose. Bien autre chose…
Temps de jeu 4h 08' 91' 55' 71' 31'
Ricardo Faye 6 7 6 5
Ellias Difenthal 7 6 7 5*
" Plus de quatre heures de jeu ! Rarement une finale nous a emmené aussi loin. "
" Et quel niveau de jeu ! Quasiment pas de faute, que des points gagnants. "
" Jusqu'où cela va-t-il nous entraîner ? "
" Un cinquième set de folie ? "
William Murray, comme les milliers de spectateurs assis dans les tribunes, n'en revint pas quand l'arbitre annonça l'entame du quatrième jeu décisif de la partie ! sur un magnifique point gagnant de Ricardo Faye.
Ellias servit le premier point. Ace. 1 – 0
Ricardo servit une première balle prudente. Bon retour d'Ellias. Renvoi du revers… dans le filet. 1 – 1
Deuxième point sans problème. 1 – 2
Puisqu'il faut jouer… jouons…
2 – 2
3 – 2
3 – 3
Changement de côté. Toujours la même tension. 3 – 4
4 – 4
5 – 4
5 – 5
Superbe service gagnant de Ricardo, balle de set. 5 – 6
6 – 6
7 – 6
Ellias s'épongea le front, l'estomac noué, le corps raide, les muscles tendus et fatigués. Le murmure du public en disait long. Il regarda l'animal aux milles visage, aux millions de couleurs et de bruits. Il n'était plus qu'à un point du match… un point de la victoire ?
Il se plaça derrière la ligne de fond de court.
Ricardo prit tout son temps dans sa préparation, puis il servit. Fort. Droit sur Ellias.
Ellias se décala rapidement sur le côté et frappa la balle d'un grand coup droit décroisé. Ricardo la renvoya d'un revers long de ligne. Ellias se précipita et tapa la balle, croisée. Ricardo couru sur la balle et l'expédia dans l'axe du court, long… très long… Elle surprit Ellias dans son replacement en rebondit entre ses jambes, il ne put la reprendre.
- Faute ! Cria l'arbitre de ligne.
Le public se leva, éberlué. Ellias venait de remporter la finale ! Ricardo lâcha sa raquette, l'univers venait de basculer.
Ellias regarda tout autour de lui. La buse tournoyait tout en haut du ciel. Il se pencha sur la marque. Ricardo, le visage déjà en proie au chagrin s'approchait du filet. Le public du se résoudre à acclamer le vainqueur.
Ellias regardait la trace sans bouger.
Le moment se dilua dans une étrange suspension nacrée.
La vie c'est comme un match de tennis…un match de tennis peut il être seulement une vie ?
C'est ainsi, que millions de spectateurs et téléspectateurs virent Ellias lever simplement le bras, et faire ce "non" de la tête. Ellias ne se dirigea pas vers le filet, mais, simplement, sans mot, prit sa place derrière la ligne de fond de court. Et attendre le service de Ricardo Faye.
" Il a donné le point à Faye !! "
" Quel geste incroyable ! Nous assistons, mesdames et messieurs, au plus grand moment du tournoi. Ellias n'a pas demandé remettre la balle de match, mais tout simplement a donné le point à son adversaire, la jugeant bonne. "
" Sur les ralentis, on ne voit rien, le rebond est masqué par les jambes d'Ellias. "
C'est ainsi que, pour la première fois depuis des années, Ellias sentit le public l'applaudir, lui, et uniquement lui. Il ne vit qu'à peine Ricardo lui faire un signe de remerciement car il avait les yeux levés. Les yeux levés vers le public qui saluait ce geste de fair-play absolu. Une intense émotion le submergea alors. Il eut toutes les peines à réprimer la boule qui grossissait dans sa gorge, les frissons qui parcourraient son corps, les larmes… Il leva la main pour saluer le public. Les applaudissements redoublèrent.
La larme coula, invisible… rare…
Le public se calma rapidement. Ricardo marqua son point de service. 7 – 7. Et gagna le suivant sur un ace. 7 – 8.
Ellias devait défendre maintenant une balle de set. Il se sentait fort, très fort, invincible, plus puissant qu'il n'avait jamais été.
Il servit. Ricardo retourna.
Temps de jeu 4h 24' 91' 55' 71' 47' 0'
Ricardo Faye 6 7 6 7 0
Ellias Difenthal 7 6 7 6 0*
" Nous assistons à un match incroyable. Quel rebondissement ! "
" Je suis d'accord, c'est un grand, très grand match de tennis. "
" Cela augure un magnifique cinquième set passionnant. Et comme on dit souvent, c'est presque un nouveau match qui commence "
" Tout à fait. Plus de tie-break, plus de limite… que le sport. "
Ellias termina la bouteille d'eau et s'épongea le visage avec sa serviette éponge. Il ne ressentait plus la douleur dans sa cuisse. Il s'installa derrière la ligne de fond de court, prêt à servir, empreint d'une impression forte de plaisir, comme s'il avait toujours voulu jouer ce cinquième set. Jouer la victoire à l'ultime limite.
Ricardo Faye, revigoré par le gain du quatrième set, se sentait fort et paré au combat. Il s'était préparé pendant des mois pour ce seul et unique match… gagner Rolland Garros.
Le publique s'installa avec plaisir et délectation à l'amorce du dernier set.
Tout était prêt pour jouer le dernier acte. Unité de temps, de lieu et d'espace, rien ne manquait pour parachever l'œuvre… à part peut être un dénouement tragique.
Ellias délivra son premier service.
Philipe Dumons ouvrit la porte. Sans l'ombre d'une hésitation il fit entrer Howard, Jeanne et son fils Alex, et les installa dans l'intimité de l'une des salles privées qui bordaient le court. Elle s'installa devant la fenêtre, surplombant le rectangle de poussière rouge. La tension était palpable. Howard prit Alex sur ses genoux.
- C'est papa en bas regarde, fit Alex à Howard.
- Oui je vois, répondit Howard en souriant.
- Quel est le score ? demanda-t-elle nerveuse.
- Ricardo Faye vient de remporter son jeu. Egalité, fit Philipe Dumons.
- C'est maintenant…
Temps de jeu 4h 44' 91' 55' 71' 47' 20'
Ricardo Faye 6 7 6 7 4
Ellias Difenthal 7 6 7 6 4*
Ellias ne pu s'empêcher de sourire, Ricardo venait de passer sans encombre le septième jeu si souvent fatidique. Il demanda trois balles pour servir, en rejeta une et choisit celle qui aurait l'honneur de commencer son jeu de service.
Calmement il se plaça, ajusta la position de son corps et servit. Ricardo, prompt, lui renvoya sa balle avec un grand coup de revers long de ligne. Ellias fut si surprit qu'il n'eut pas le temps de réagir. 0-15. Contre toute attente il servit une double faute. 0-30. Le public s'approcha. Ellias essaya aussitôt de trouver sa concentration. Mais il ne n'arriva pas à contrôler sa fébrilité. Il n'osa pas prendre le moindre risque. Sa première balle ressembla à une seconde, le coup qui suivit le retour de Ricardo fut d'une piètre qualité. Ricardo le sentit aussitôt, instinctivement il su que c'était le moment, il accéléra son bras, ses jambes, son jeu et prit la première occasion pour monter au filet.
Le public gronda. 0-40.
Ellias ne su plus.
Ricardo su.
Temps de jeu 4h 47' 91' 55' 71' 47' 23'
Ricardo Faye 6 7 6 7 5*
Ellias Difenthal 7 6 7 6 4
Fidèle à son habitude Ricardo conserva son calme, l'instant était bien trop important. Jeanne, les deux mains posées sur la vitre osait à peine regarder.
Elle ferma les yeux sur le poing rageur de Ricardo après son smache puisant.
40-0.
" Trois balles de match !! "
" Ricardo est à un petit point de la victoire "
" Presque 5 heures de jeu "
Le public manifestait bruyamment, obligeant l'arbitre à de multiples rappels à l'ordre. Ricardo enfermé dans sa concentration ne voyait rien, n'entendait rien. Encore un point, un simple point. Ellias, lentement, presque au ralenti, étrangement étranger à l'instant, laissa son esprit le porter à sa bibliothèque. Sans qu'il comprenne vraiment pourquoi, il repensa à se petit livre à la couverture de cuire que lui avait un jour prêté un ami. Un traité sur Friedrich Nietzsche, un livre très court et très puissant sur l'homme.
Il ouvrit la première page, "Si tu regardes l'abîme, l'abîme te regarde aussi". Quelle puissante vérité. L'abîme regardait Ellias de ses yeux noirs, ses yeux sans vies, ses yeux de poupée. Il retourna le service de toutes ses forces d'un violent coup droit. Ricardo ne put remettre la balle dans de bonnes conditions, Ellias renvoya d'un revers lifté et monta au filet. Il remporta le point d'une magistrale volée de coup droit décroisé. Il s'arrêta à une autre page, "l'homme est un fil tendu au dessus d'un précipice", encore deux balles de match à sauver… tendu… très tendu. Rageur il retourna le service très long, en plein centre du court. Ricardo, ne pouvant se dépêtrer de la balle rata son retour. Dieu est mort écrivit Nietzsche sur le sol en cendre de sang, Nietzsche est mort… La balle d'Ellias attrapa l'angle du court. Il referma son livre et caressa la couverture du bout effleurant des doigts. Double faute. Il remangea délicatement le livre sur son étagère.
- Merci, souffla Ellias.
Le public se leva dans un tonnerre d'applaudissement. Ricardo leva les yeux au ciel en jurant. Ellias cria sa joie les deux mains crispées sur sa raquette.
Temps de jeu 4h 50' 91' 55' 71' 47' 26'
Ricardo Faye 6 7 6 7 5
Ellias Difenthal 7 6 7 6 5*
La passion gonflait et s'enflait sur chaque frappe, chaque coup, chaque course, à chaque cri des deux joueurs. Et pendant ce temps là le temps passait, faisant couler la terre battue dans son sablier de verre.
Temps de jeu 5h 10' 91' 55' 71' 47' 46'
Ricardo Faye 6 7 6 7 8
Ellias Difenthal 7 6 7 6 8*
Ellias se laissa tomber littéralement sur sa chaise. La douleur derrière sa cuisse était revenue, et déjà il sentait poindre les prémices des premières crampes. Il bu donc une grande gorgée d'eau. Ricardo semblait lui aussi affecté par la fatigue. Le niveau de jeu était si haut, que chaque points ressemblaient à un exploit.
Les deux joueurs se levèrent à l'annonce de l'arbitre.
Vincent était cramponné au bar, c'est à peine s'il servait les verres que commandaient les clients. Qu'importe aucun d'eux n'arrivait à détacher les yeux du téléviseur. Car ce qu'ils voyaient quittait peu à peu le sport pour entrer dans une autre dimension.
- Aucun des deux ne cède ! Cria un client éberlué.
- Qui aurait envie de céder !? Surtout après en être arrivé là !
Temps de jeu 6h 22' 91' 55' 71' 47' 118'
Ricardo Faye 6 7 6 7 12*
Ellias Difenthal 7 6 7 6 13
Léo entama un nouveau cahier de note. Il écrivit, la main trempée de sueur.
"Comment puis-je perdre ? Moi le numéro un. Je ne dois pas perdre, ce n'est pas possible. Mon Dieu non ! Je suis le meilleur depuis si longtemps que je ne me rappelle de rien d'autre. Toutes ces années passées au sommet de la pyramide, si prés du soleil que je pouvais presque le toucher.
Non, je ne peux pas perdre. Depuis le temps que je marche sur cette mer, tant d'efforts et de sacrifices pour ne plus jamais retourner au fond. Continuer à sentir le vent de la liberté, à recueillir les larmes des étoiles au creux de mes doigts, à voler au dessus des champs de fleurs et à croire au ciel. Je me souviens, il y a des siècles de cela, lorsque j'ai jaillis de l'océan pour m'enfoncer vers l'univers je ne connaissait pas encore la pureté. Devenir l'unique et le premier. Vaincre, être l'imbattable, le meilleur... le meilleur !!!
Au mépris de tout, des autres et de moi-même. Car tel est le prix de l'immortalité, être pour toujours le plus grand champion de tout les temps, le premier sportif élevé au rang de Dieu. Le premier humain au royaume de l'Olympe. J'ai laissé toutes mes passions, mes peurs, mes joies, mes peines, mes amis, mes amours et les hommes derrière moi; j'ai tout sacrifié sur l'autel de la perfection. Je ne peux pas perdre. Je ne dois pas perdre… pas après avoir tout abandonné… il ne me reste rien.
Pas même une larme, car mon âme est sèche. Qui suis-je ? Pourquoi toute cette souffrance? Où est la réponse? Que dois-je faire? Je vous en supplie, mon Dieu, donnez moi la force d'être encore une fois, une dernière fois, le meilleur... Pitié..."
Temps de jeu 7h 25' 91' 55' 71' 47' 181'
Ricardo Faye 6 7 6 7 19
Ellias Difenthal 7 6 7 6 19*
La lumière des dizaines de spots des quatre grands pylônes se déversa pleinement sur le stade. Permettant aux joueurs d'y voir parfaitement. Il était plus de dix heures du soir. Au changement de côté l'arbitre de chaise, alors du jamais vu, appela les deux joueurs. Philippe Dumons entra sur le court et s'approcha des deux joueurs en courant. Tout le monde comprit.
- Messieurs, commença Dummons, tout ceci prend de trop grande proportion. Je pense qu'il serait plus sage de s'arrêter maintenant et de reprendre demain. Je crains pour votre santé.
Etonnement c'est Ricardo Faye qui répondit le premier.
- Non… non… c'est aujourd'hui.
Philippe questionna Ellias du regard. Il n'eut pas besoin de répondre, Philippe comprit d'un simple regard. Il hésita un instant et autorisa les deux joueurs à terminer leur match, puis il quitta l'arène.
Ellias regarda alors Ricardo. Le visage creusé par la fatigue et l'effort, il répondit d'un fin sourire. Ellias hocha la tête.
" C'est incroyable !! Ils reprennent le match ! "
" Extraordinaire. J'ai jamais vu ça de ma vie… Jamais "
" Je crois que personne n'a jamais vu cela. Des centaines de chaînes par le monde ont arrêté leur programme pour retransmettre le match "
" Le match du siècle "
" Le plus grand match de tennis de tous les temps "
Alex s'était endormi. Jeanne ne décollait pas de la vitre. Howard s'approcha doucement d'elle.
- C'est insensé, fit elle en secouant la tête.
- Deux tête de mules ces deux là.
Temps de jeu 7h 45' 91' 55' 71' 47' 201'
Ricardo Faye 6 7 6 7 22*
Ellias Difenthal 7 6 7 6 23
Ellias sentit ses dents lui rentrer dans la mâchoire tant il la serrait de douleur, sa vue se troublait de temps à autre, mais la lumière semblait là, enfin, toute proche, à portée de main.
Ricardo écarquilla les yeux sur la pendule. Presque 8 heures de jeu. "Chante, la vie chante, comme si tu devais mourir demain... Comme si plus rien n'avait d'importance...", il s'entendit fredonner sans pouvoir s'arrêter. Ses jambes étaient raides comme des mats de cocagne, son bras était plus mou qu'un flocon de neige au soleil. Il servit en chantant, couru - à peine - jusqu'au filet en chantant toujours. La balle revenait droit sur lui, il ne changea pas de direction et joua la balle en vrac. Il eut une chance incroyable, car il marqua le point. Et Ellias, transpercé de milliards de poignards à chaque fois qu'il lui prenait l'idée farfelue de respirer un peu d'air, renvoyait la balle dans d'étranges réflexes.
Mais aucun des deux ne lâchait prise, aucun des deux ne voulait lâcher…
Temps de jeu 8h 13' 91' 55' 71' 47' 229'
Ricardo Faye 6 7 6 7 27
Ellias Difenthal 7 6 7 6 27*
- Mon dieu, souffla Ricardo en s'asseyant. C'est de la folie.
Le public, les organisateurs, les spectateurs s'inquiétaient de plus en plus. Le match tournait au tragique, bien que les deux joueurs fassent preuves d'une incroyable force morale le jeu n'avait plus la moindre forme, ni consistance. Ellias et Ricardo était au bout de leur force.
Stéphane regarda tout autour de lui, éberlué, se demandant se qu'il faisait là, où il était et pourquoi. Il ne courrait plus, marchant tout juste. Ce n'était plus un match de tennis car les points ne ressemblaient plus à rien, mais qu'importe ? Même s'ils laissaient passer des balles par épuisement. Mais c'était tellement extraordinaire, tellement inhumain, tellement merveilleux et onirique.
Ellias, semblait comme perdu sur le court, marchant pour prendre sa place au service. Il ne prit qu'une balle et regarda devant lui. Tout était trouble, lointain, éthéré. Il sentit une petite bise se lever, soufflant délicatement, rafraîchissant les corps et les esprits, soulevant un fin nuage de poussière de terre. Il ferma les yeux, attendant que la brume de poussière s'évanouisse.
Mais lorsqu'il rouvrit les yeux, le brouillard de poussière était toujours là. Un brouillard épais et rouge comme le sang dans ses veines. C'est alors qu'il l'aperçut.
- Qu'est ce que…
Une silhouette se dessina dans le brouillard. D'abord trouble et lointaine, puis de plus en plus nette. Elle s'approchait de lui. Ellias regarda autour de lui, mais il ne vit que le brouillard, l'immense mur de sable rouge.
La silhouette sortit du brouillard.
- Bonsoir Ellias.
Ellias sentit ses jambes se dérober, son corps chanceler. C'est seulement à cet instant qu'il se rendit compte du silence qui régnait, profond, total.
- C'est impossible… vous… vous ne pouvez pas être là…
- C'est à toi de servir je crois.
Ellias ouvrit sa main. La balle tomba sur le sol sans rebondir, se noyant dans le sable.
- Je ne comprends pas… je sais plus… Mais qui êtes vous John Crawford ?
- Appelle moi Joe, répondit John en souriant.
Le vieil homme au regard malicieux s'approcha doucement d'Ellias.
- Je suis mort sur ce terrain et vous êtes Saint-Pierre, ironisa Ellias.
- Mais non tu n'es pas mort ! s'amusa John. Tu es sur un terrain de tennis en pleine partie… ou peut-être devrais-je dire dans ta vie… en pleine partie.
Ellias sentit alors une immense plénitude l'envahir.
- Vous parlez d'une partie, j'en sue sang et eau…
- Qui a dit que la vie était une partie de plaisir ? Ellias acquiesça d'un mouvement de tête. John fit quelques pas dans le brouillard ocre irréel, il parla alors d'une voix douce et chaude.
- Car ainsi est la vie : difficile, excessive, épuisante, requerrant une grande somme d'effort, une abnégation de tous les instants. Comme tu le sais. La vie c'est un bloc de pierre pesant des tonnes que l'on doit porter jour après jour, après jour, après jour, et pour ce faire il faut une énergie farouche. Et cette énergie, en fait le mouvement, l'évolution, la lumière, la chaleur, n'est possible que par un déséquilibre d'une injustice inique, une différence de potentiel. Le bien contrebalancé par le mal, la douleur par le bonheur, la paix par la guerre, l'amour par la haine… mais ce potentiel, ce mouvement, cette énergie créée par ces dualités n'est ni juste ni honnête, elle existe depuis la nuit des temps. Nous ne pouvons que lutter pied à pied, contre les difficultés, pour ces quelques poignées de bonheur pour, inévitablement, nous poser tous la même question à la fin…
- Mais pourquoi ? quel est le but ? Quel est le but de toute cette souffrance ?... il doit bien y avoir une raison, sinon pourquoi faire tout ça ? sinon pourquoi aimer, pourquoi haïr ?
- Ah, oui… Nous y sommes… C'est à ce moment précis, à la fin, à l'ultime moment, que nous vient cette question. Nous semblant alors être la seule véritable et bonne question : pourquoi ? Car nous pensons tous être en droit d'avoir la réponse. Toute une vie pour enfin comprendre. Voir enfin le voile se lever sur la Vérité, révéler enfin le sens caché à tout cela… le grand dessein… La vie est comme un match de tennis Ellias. Et aujourd'hui, ce match touche à sa fin. Là bas, se trouve la fin du chemin. Un chemin qui prit corps un soir, tu te souviens ? près de cet océan froid et noir, cet abîme… Tu as fait ce chemin, tu l'as parcouru… Tu as choisis de gravir ce sentier de la rédemption, il est temps de le mesurer maintenant.
La larme heurta le sable.
Sans bruit.
Sans heurt.
Sanctifié.
John leva son regard vers l'infini, comme retrouvant une lumière perdue ou oubliée. Il se tut le temps d'une respiration. Le brouillard se levait. Il posa la paume de sa main droite sur la joue gauche d'Ellias. Il sentit l'extraordinaire chaleur. Rien d'autre que le temps n'est éternel.
- Tu as bien œuvré fils… Il ne te reste plus qu'un dernier pas.
- Joe, fit simplement Ellias la voix comme de l'eau.
- Je dois te laisser…
John salua Ellias d'un geste simple, le regard empli de compassion et d'humilité, puis s'enfonça dans le brouillard.
- Joe…Joe ! Joe !!... non ! Ne me laissez pas seul. Joe… Ne partez pas. J'ai si peur… Je vous en supplie. J'ai si peur …!
- Ce dernier pas vers la vérité, il n'y a que toi qui puisses le faire. Toi, et toi… seul.
John s'évapora dans le brouillard.
La foule hurla en se mettant debout.
Ellias secoua la tête, il n'avait même plus la force de s'en vouloir. Il avait laissé échapper le jeu et Ricardo prenait l'avantage.
C'était si dur, si difficile…
Temps de jeu 8h 16' 91' 55' 71' 47' 232'
Ricardo Faye 6 7 6 7 28*
Ellias Difenthal 7 6 7 6 27
" Ricardo Faye vient de prendre le service d'Ellias ! Un tournant dans ce match hallucinant. "
" Mon Dieu !! "
Ricardo resta debout tout au long de la minute trente de pause, de peur de ne pouvoir se relever. Il marcha en titubant prés du filet. Il voyait des points lumineux danser devant ses yeux, il essaya de les attraper. Le public, croyant qu'il l'appelait, répondit en criant de bonheur. Il continua sa marche erratique en clignant des yeux, le regard hagard. Jeanne détourna le regard, c'était trop dur. Il poussa un cri rauque de motivation qui se perdit dans le délire de la foule qui suivait les joueurs. L'arbitre annonça la reprise du jeu.
Ellias secoua la tête, il se sentait se liquéfier dans la réalité et n'arrivait plus à vraiment comprendre… il hallucinait. Mais à l'orée de ce nouveau jeu il n'eut alors tout à coup plus mal du tout, il se plaça derrière la ligne et attendit.
Ricardo ne put même pas attraper la balle que lui lança le ramasseur, l'obligeant à lui apporter en main propre. Vacillant Ricardo servit. Ellias, recouvrant ses forces, répliqua par un énorme "pain". Trop long.
15 - 0.
Ricardo s'écroula sur le service suivant.
15 - 15.
Dans une dernière lueur d'esprit il comprit que c'était cette balle là la plus importante. Il s'appliqua une ultime fois. Service gagnant d'extrême justesse, car Ellias présuma encore de la longueur du terrain.
30 - 15.
Ricardo venait de rendre ses toutes dernières forces, il ne sut pas s'il pourrait aller plus loin. Se retrouvant seul face à Ellias. Il allait s'évanouir d'épuisement dans un instant. Il devait faire vite. Il donna tout de même l'ordre à son bras gauche de lancer la balle, mais celui-ci ne répondit pas. Son bras n'était plus que douleur et raideur. Il se résigna et, tout à coup, servit à la cuiller en coupant la balle. Ellias eut un temps de réaction une poussière trop tard, il rata la balle de quelques millimètres. 40 - 15. Balle de match.
Le public ne tenant plus se lança dans une longue plainte d'encouragement. Ricardo savait maintenant que cette balle serrait la dernière, ça serrait celle là ou rien. Après, rideau. Il vacillait sur place, sa main droite, jusque là crispé à en blanchir les articulations sur le manche, lâcha la raquette. Il ne chercha pas à faire obéir son bras droit, c'était trop tard. Il la ramassa de la main gauche. S'il ne gagnait pas ce point, le match serait à Ellias. Une émotion intense souffla dans le public. Ellias se sentit alors tout à fait bien, il se vit être capable de tout, même de reprendre le match à zéro. Un sourire s'alluma sur son visage... Son sourire s'envola avec les oiseaux.
Ricardo tenait maintenant la balle ET la raquette de la main gauche. Il plissa des yeux mais ne vit pas son adversaire, un bourdonnement de frelons rugissait dans son cerveau et il ne sentait plus que la douleur couler dans ses veines... Celle-là... où rien...
Il lança la balle de la main gauche, aussi haut qu'il put, le public était bouche bée, tendu à l'extrême, ne lâchant pas la balle des yeux. Elle monta, monta, s'immobilisa un instant puis redescendit. Ricardo la tapa en coup droit de la main gauche et marcha vers le filet. Il marcha comme un soldat porte-drapeau, comme un robot, comme un zombie, les bras ballant et le visage clos.
Ellias retourna la balle en revers.
Ricardo tendit le bras, la balle ricocha faiblement sur le tamis. Le public porta la balle des yeux. Elle retomba sur le dessus du filet, s'y heurta et retomba... de l'autre côté. Ellias couru vers le filet. Ricardo s'arrêta de bouger, raide et épuisé, laissant tomber sa raquette sur le sol. C'était fini, il se contenta de fixer la balle. Elle prit son rebond à vingt centimètres du filet, à l'extrême limite de la ligne du couloir, l'arbitre de ligne joignit ses mains pour indiquer la validité du coup. Ellias, ne la quittant pas du regard, arriva juste à temps et mit sa raquette sous la balle...
Ellias leva les yeux vers le ciel. L'ultime moment. La fin du chemin, dans l'aura éclatante. La balle heurta sa raquette. Mais plus rien n'avait d'importance, simplement, l'important devenait ce tout petit rien, si petit, si fragile à peine perceptible… un souffle. Et pourtant si grand, tellement grand, plus grand que tout l'univers… un millier d'étoiles au creux de la main. Il renvoya la balle. Elle s'envola.
Le voile se déchira.
Il comprit.
Son sourire porta la balle, comme le vent souffle les ailes des papillons. En cet instant d'infini… éblouissant.
Car.
A la fin…
Tout est lumineux.
Il savait.
La balle heurta la bande du filet puis retomba doucement comme la première goutte d'une pluie d'été sur l'herbe fraîche.
Et rebondit sur la terre fatiguée.
Ellias tomba à genoux, le corps et la tête tendus en arrière, les deux bras lancés vers le ciel. Il lâcha sa raquette en hurlant de bonheur et de joie, enfin libéré. Ricardo s'écroula sur le sol le visage enfoui dans ses mains. La foule se leva. La balle roula sur le sol, laissant une fine trace sombre, puis s'immobilisa. Définitivement.
- Jeu set et match Ricardo Faye ! 6 7, 7 6, 6 7, 7 6, 29 27, et 8 heures vingt minutes de jeu, annonça l'arbitre contenant mal son trouble.
La bête aux milles visages hurla de joie. Jeanne n'eut aucune réaction. Howard se prit la tête à deux mains. Léo Sparx ne put se retenir de pleurer. Une clameur incroyable monta et s'éleva. Il y eut une émotion trop forte pour être humaine durant de longues secondes.
Parfois, quand Dieu s'en mêle, l'eau remonte au ciel.
" Je… je ne trouve pas les mots "
" C'est magnifique "
Les flashs des appareils crépitaient à tout rompre, emportés par la ferveur d'un public en liesse. La buse s'envola dans le ciel étoilé. Le staff médical se précipita sur le court. Ricardo, allongé sur le dos, ne retrouvait pas sa respiration, tremblant de tous ses membres il n'arrivait pas à contenir l'incroyable tension nerveuse qui se libérait d'un seul coup. On lui donna de l'oxygène et on le brancha à une perfusion de solution aqueuse et saline. Les médecins rassurèrent les spectateurs d'un geste de la main, il fallait simplement attendre quelques minutes.
Ellias, toujours à genoux, les deux mains posé à terre, vit arriver les médecins près de lui. D'un signe il leur fit comprendre qu'il ne voulait pas d'aide. Alors, seul, tirant une dernière fois sur ses forces, il se releva. Chancelant, tenant à peine debout comme ivre sur le pont du bateau, il se redressa. Jamais il n'avait ressentit cela. Tout autour de lui, le public, debout, hurlait et clamait l'invraisemblable match. Il était heureux, goûtant chaque goutte du verre de ce breuvage unique. L'incroyable standing ovation dura de longues minutes. Il regardait partout, absorbant chaque cri, chaque bravo, chaque sourire, puis, d'un geste fatigué mais nourri d'une véritable sincérité, il salua le public. Un simple geste de la main que le public accueillit dans un plaisir redoublé. La charge émotionnelle venait d'atteindre un niveau jamais vu.
On retira le masque à oxygène du visage de Ricardo, il recouvrait ses esprits, puis on l'aida à se mettre debout, là encore acclamé par la foule.
Voyant cela, Ellias, lentement, fit le tour du filet et s'approcha de Ricardo. Il lui sourit. Ricardo inclina légèrement la tête en avant, et haussa les épaules en montrant ses deux paumes. Ellias ouvrit ses bras.
Un frisson traversa le public.
Ricardo tomba dans les bras d'Ellias.
Ils s'étreignirent longuement.
Cela faisait plus de cinq minutes que la match s'était terminé mais les applaudissements ne s'arrêtaient pas, ne perdant pas même en intensité. Les deux joueurs entamèrent alors un incroyable tour d'honneur, refusant de répondre aux questions des journalistes préférant la communion avec ces milliers d'hommes et de femmes qui avaient passé tant d'heures avec eux. Ils s'inclinèrent de respect aux quatre coins du stade.
La standing ovation dura près d'une demi-heure. Pour finalement se finir lorsque les deux joueurs s'approchèrent de l'estrade pour recevoir leurs trophées.
Le protocole était complètement bouleversé, qu'importe, le moment était exceptionnel.
- Finaliste des Internationaux de Rolland Garros, commença Philippe Dumons au micro, Ellias Difenthal.
Une bouffée de chaleur envahit le cœur d'Ellias à l'annonce de son nom. Sous un torrent d'applaudissements il monta sur l'estrade. Philipe Dumons l'accueillit dans une franche et grande poignée de main. Il salua également les invités, anciennes gloires du sport, et les officiels. On lui tendit le plateau d'argent. Jamais le trophée du perdant ne lui paru si beau, si brillant, si grand. Il prit, tremblant, entre ses mains puis le brandit au-dessus de sa tête, l'offrant à la foule.
- Vainqueur des Internationaux de Rolland Garros… Ricardo Faye.
Une nouvelle fois, la foule ne bouda pas son plaisir et félicita le vainqueur à grand bruit. Ricardo Faye monta sur l'estrade à son tour, salua, et prit le grand saladier. Au moment de se saisir du trophée, un trop vif émoi le submergea, ne pouvant se retenir, il craqua complètement. Le stress, l'effort, le match, la tension, la pression l'emportèrent, il fondit littéralement en larme. Le visage déformé par une joie liquide trop forte, il brandit à son tour la coupe du vainqueur.
Evidement on proposa à Ellias de dire quelques mots.
Il prit le micro, dans l'un de ces moments rares et forts, qui ne se comprend que dans la chaleur éternelle des bougies au chœur de l'église. Il inspira dans un sourire, et parla d'une voix simple.
- Je ne sais même pas par quoi commencer … Je ne sais que deux choses aujourd'hui, la première c'est que j'ai besoin d'une bonne douche…
Un petit rire traversa l'assemblée.
- La deuxième, est que j'ai pris conscience que j'ai dû faire les pires conneries qu'un homme de mon age puisse faire…
Le ton se fit soudainement plus dur, il leva les yeux et la tête vers le ciel.
- J'ai triché, en utilisant des produits dopants. J'ai truqué, en achetant un juge. J'ai déshonoré mon métier et mes collègues. Mais plus encore j'ai trahi la confiance de ceux qui étaient mes amis. Trahi en aimant trop jeune, en me cachant dans des paradis artificiels. J'ai trompé les journalistes, mes amis… ma famille, ma femme… mon fils.
Un sanglot s'étrangla dans sa voix.
- J'ai perdu la totalité de ce que je n'ai jamais eu. Perdu mon argent, perdu mes biens, tout ce que j'avais pu acquérir, ou aimer, pendant toutes ces années… J'ai vu le diable me servir un verre de vin… Je suis aussi seul qu'un homme puisse être un jour. Et je n'ai plus rien d'autre aujourd'hui que ça.
Timidement, il montra la raquette avec laquelle il avait fini le match, et la dernière balle jouée.
- C'est tout ce qui me reste. Cette raquette… cette balle...
Il marqua un temps.
- C'est ce que je croyais, jusqu'à ce soir. Je ne savais pas qu'il me resterait, aussi, ce match. Un match de tennis pour rebâtir tout ce que j'ai détruit. Car c'est aujourd'hui le seul but qui puisse m'animer : retrouver ce que j'ai perdu, me reconstruire. J'étais enfer et je n'avais plus qu'une chance de m'en extirper. Une montagne colossale, un désert gigantesque… que je ne pouvais franchir que point après point, balle après balle… Balle après balle. Jusqu'au but final.
Il ne put s'empêcher de sourire en coin.
- C'est si simple de gravir les montagnes, de traverser les océans et franchir les déserts, il suffit de le vouloir. Mais c'est si dur de se gravir soi-même, de traverser son propre esprit ou de franchir son âme… Mon dieu… ça demande un tel effort… c'est si difficile de se rendre compte. Quand on ouvre les yeux sur sa propre existence, sa propre vie et qu'on a le courage de la regarder, on se rend alors compte combien nous avons voulu sans faire, et combien nous avons fait sans vouloir. Combien nous avons sacrifié l'essentiel même de la vie sur l'autel de nos espérances… Comprenant à quel point les rêves de l'enfance peuvent être les regrets de la maturité… Tous ces rêves oubliés, ces espoirs enfouis, pour des raisons que je ne comprenais pas. Que je ne comprenais pas avant d'avoir bu le verre de vin... C'est dans ce verre de vin au goût de votre propre sang que vous saisissez enfin l'épaisseur et l'importance de l'essentiel : être heureux. Etre heureux… tout simplement… voilà ce à quoi nous aspirons tous, sans le savoir. Voilà ce but. Voilà ce qui doit nous donner la force de continuer. Voilà le but qui m'a fait traverser ce match.
Les mots avaient de plus en plus de mal à sortir de son cœur.
- Je vous demande humblement pardon de vous avoir fait souffrir… tous… pardonnez moi de n'avoir pas su trouver le bon chemin. Je me suis perdu tout seul, je me devais de me retrouver seul… J'ai tout perdu…
Il continua, les yeux embués de larmes.
- … même mon humanité. Alors je fais cette simple prière : que trouver la force de me remettre debout... Pour devenir enfin, uniquement et simplement… un homme. Mon but, mon seul et unique but… Du moins, le croyais-je.
Un silence recueillit et respectueux attendit ses derniers mots.
- Car, c'est bien à la fin que l'on comprend. Que l'on comprend combien ce but n'a pas la moindre importance, combien l’arrivée n'a pas le moindre sens. Ce pas cela qui compte… Seul compte d’être arrivé, en fait… le chemin parcouru. Car ce n'est pas le sommet de la montagne qui juge l'homme, mais le chemin qui l'a conduit jusque là.
Une grande émotion traversa le stade lorsque Ellias s’inclina. Puis les premiers applaudissements perlèrent, très vite imités par des milliers d’autres.
Ce n’est pas la victoire qui est belle. Jamais.
Discours mémorable, d’un match hors norme que tous appelèrent "le Paradis"…
La suite se déroula comme dans un rêve, Ricardo Faye remercia tous ceux qui pouvaient l’être, photographies en groupes, seuls, applaudissements, congratulations, puis un nouveau tour d’honneur. La cérémonie dura bien plus longtemps que de coutume, sans doute était-ce normal, à moment exceptionnel…
Les joueurs sortirent sous les hourras et les bravos de la foule. Ellias fut le premier à quitter la terre rouge, suivit de Ricardo qui s’approcha de lui.
- Je ne sais pas s’il existe un mot, fit Ricardo. Alors, tout simplement, merci et bravo.
Ellias ne répondit qu’un « merci et bravo » du fond de son cœur. Ricardo sourit, le salua, et retrouva les siens qui l’accueillirent en héros. Ellias, restant à l’entrée des vestiaires, les regarda se serrer fort contre eux et chanter et danser et crier, dans une véritable communion. Les photographes et journalistes se pressaient autour d’eux. Il régnait une grande ferveur dans les vestiaires, mais Ellias s’en sentait étrangement loin, cherchant à tout prix à goûter solitaire à ce moment unique
- Chapeau l’artiste, fit une voix.
Ellias se retourna. Léo lui fit un petit signe de la tête. Ils s’approchèrent l’un de l’autre et s’embrassèrent.
- Tu sais que tu viens de jouer l’un des plus grand match de l’histoire du tennis, si ce n’est le plus grand.
- J’en ai l’impression Léo. Mais Dieu que ce fut difficile. A la fin je délirais complètement, l’avant dernier jeu j’ai même vu mon entraîneur sur le terrain, et, plus fort, il m’a même parlé !… d’ailleurs où est il ?
- Ben mon pauvre vieux tu dois encore être dans ton délire car tu n’as pas d’entraîneur. Tu es venu ici tout seul. Ce qui rend ton exploit encore plus incroyable.
- Quoi ?
- Papa !! S’écria une voix.
Ellias se retourna pour voir son fils Alex courir vers lui et lui bondir dans les bras. Il le serra fort contre lui.
C’est à ce moment précis que les premières larmes coulèrent de ses yeux. Sentant la chaleur de son fils contre son corps, Ellias tenait le véritable trophée de sa finale. La vraie coupe dédiée au vainqueur.
Il le garda longuement contre lui, profitant chaque secondes d’éternité qui lui étaient données.
Les yeux fermés sur son bonheur liquide, au cœur des vestiaires, dans l’intimité étrange du sportif après la finale, il était heureux. Véritablement heureux. Toutes ces heures de souffrances et de combats pour ces quelques secondes, ces simples secondes dans les bras de son fils. Libre, tout simplement.
- T’as pas gagné alors papa ?
Ellias le regarda en souriant.
- Si mon grand… si. J’ai gagné.
Alex lui répondit en plissant les yeux d’un sourire candide. Ellias le reposa délicatement à terre, Jeanne s’approcha à son tour. Il se redressa en la regardant.
- Bonsoir Jeanne.
- Bonsoir Ellias.
Il fit un pas vers elle.
- Ma douce Jeanne, fit il lui posant la main sur la joue.
- Ellias…
Ellias retira sa main en ravalant sa peine. Il posa à ses pieds ces quelques mots de douceurs, las de toutes guerres.
- Je sais. Je n’ai pas d’excuses pour toutes mes attitudes durant toutes ces années, et je n’en cherche plus désormais. Je veux juste que tu saches que tu avais raison, et que tout ce temps perdu n’est pas réparable, pas plus qu’il est possible de la revivre à nouveau. Je vous aime trop toi et Alex. Vous m’avez aimé et je n’ai pas su pleinement profiter de cet amour. Aujourd’hui c’est à mon tour de m’effacer… Howard est un type bien, c’est une certitude qui d’autre qu’un mec génial aurait pu me supporter et être mon ami toutes ces années ? Je sais que tu seras heureuse avec lui, et qu’il fera tout pour le bonheur d’Alex. Tous les problèmes que je dois régler, je dois les régler seul. La seule chose que je souhaite c’est que je puisse voir Alex et…
- Chut, fit doucement Jeanne en posant son doigt sur la bouche d’Ellias, ne t’inquiètes pas… Ne t’inquiètes pas.
Pour la première fois depuis trop longtemps Ellias vit sourire Jeanne grâce à lui. Pour la première fois depuis la nuit des temps il rendait Jeanne heureuse.
Il l’embrassa et la serra un instant contre lui.
- Allons fêter cela, fit Jeanne. Howard nous attend là-haut.
- Je vous rejoins.
Il regarda Jeanne et Alex s’éloigner. Léo s’approcha de lui, le sac d’Ellias à la main.
- Quelle nuit n’est-ce pas ?
- Comme tu dis. Mais, au fait, dis moi.
- Oui ?
- Pourquoi…
Ellias s’arrêta subitement dans sa phrase, les yeux écarquillés, comme abasourdi. Lentement, le souffle court, il s’approcha d’un grand tableau d’acier sur lequel étaient gravés en lettres d’argent, finement ciselés, les noms de tous les vainqueurs du tournoi depuis la création, avec un fin dessin représentant leur visage.
Le vestiaire devint soudainement silencieux.
Blanc.
Son cœur s’accéléra, sa gorge se serra, un long frisson le parcouru de part en part. Il attrapa son sac que tenait Léo et l’ouvrit en tremblant. Fébrile il en sortit une balle.
Une balle de tennis usée, marquée d’un simple sigle en forme de triangle.
Puis il regarda de nouveau le grand tableau d’acier.
Pour, lentement, poser sa main sur une ligne.
- Hey, Ellias, fit Léo, ça va ? On croirait que tu viens de voir un mort.
Ellias ferma les yeux en levant la tête vers le ciel.
- Joe… Espèce de crapule…
Il retira sa main du tableau. Léo s’en approcha pour lire la ligne qu’avait touché Ellias.
Le vainqueur du tournoi de Roland Garros en 1933 était un Australien qui s’appelait… John Crowford.
La vie c’est comme un match de tennis…
Chapitre suivant : Epilogue