In Libro Veritas

Eli's coming

Par boogieplayer

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Table des matières
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Demie-finale

Vendredi

William Murray, tête de série numéro deux, et par conséquent numéro deux mondial se lança le premier vers l'entrée du court. Ellias le suivait à quelques mètres, la rage de vaincre intacte.
Pour la première fois de la quinzaine il ne faisait pas beau, le ciel, bien que dégagé, était empli de nuages et il faisait beaucoup plus frais. Une étrange atmosphère recouvrait le stade de la porte d'Auteuil.
Un tonnerre d'applaudissement accueillirent William Murray… et s'arrêtèrent aussitôt lorsque Ellias sortit du couloir à son tour et posa le pied gauche sur la terre rouge du stade.
L'incroyable silence qui saisit tout le stade à l'instant même où Ellias entra fut si violent, si spontané, si criant, qu'il n'y eut aucun doute sur l'effet que "l'affaire" avait fait sur l'opinion public. C'était du jamais vu, tous les yeux, inquisiteurs et rancuniers, fixaient Ellias comme s'il était la cible à abattre.
Frondeur et sûr de lui Ellias les fixa droit dans les yeux, ne baissant pas le regard. Il se prépara comme à son habitude, lentement, sûrement. Puisant dans l'hostilité silencieuse du publique une farouche énergie de vaincre.
Ils commencèrent leurs cinq minutes d'échauffement sous les yeux de Ricardo Faye, assit derrière ses lunettes de soleil, tout en haut des tribunes, mais juste un peu en dessous de la buse planante.
C'est ainsi que commença, dans une ambiance tendue et pesante la première demi-finale.

William Murray avait gagné le toast, il décida de servir… et remporta blanc son premier jeu de service. Puis breaka le service d'Ellias dans la foulée puis remportant son second jeu de service.
Les joueurs retournèrent s'asseoir. Murray menait déjà 3 jeux à 0.

- Pourquoi tu regardes ça ? Demanda Howard.
- J'ai toujours regardé ses matchs, répondit Jeanne les yeux dans le vague.
- Je ne comprends pas… après ce qu'il t'a fait.
- J'ai besoin de savoir.
Elle se tue sur un service gagnant d'Ellias qui remportant alors sa mise en jeu. Murray menait 3 à 1 service à suivre.

Ellias se retourna vers le ramasseur de balles et lui lança sa serviette-éponge. Il souffla longuement en sautillant. Murray servit un ace. Ellias ferma les yeux.
C'est sans pour cela qu'il ne la vit pas entrer sur le court. Rampante et froide.
Il retourna gagnant le service. Superbe point. Mais inutile tant la prestation de Murray sur les suivants fut parfaite. 4/1.
Ellias fit à son tour un bon jeu de service. Un jeu de service dans le silence incroyable du public. 4/2. Tout le set se déroula ainsi, seuls les points marqués par Murray étaient salués par le public, ceux d'Ellias se soldaient sur l'annonce de l'arbitre et son écho rebondissant sur les visages muets. Murray remporta sans aucune difficulté le premier set 6 jeux à 3.
C'est en retournant s'asseoir au changement de côté qu'Ellias l'aperçu pour la première fois. Noire, humide, froide, terrible, elle s'approchait de lui lentement, en ondulant et louvoyant sur le grain fin et volatil de la surface battue de terre rouge.
Il se leva à l'annonce de l'arbitre, prit les balles que lui lancèrent les ramasseurs de balles et posa sa serviette près de la chaise de l'arbitre de ligne. Il se retourna.
Elle était là… Le fixant des ses yeux sans vie.
Il secoua la tête. Elle disparu. Devant lui, à l'autre bout du monde William Murray l'attendait. Une goutte de sueur roula sur son bras. Il servit, très fort, puis se précipita vers l'avant. Son service volé ne sembla pas perturber son adversaire qui renvoya la balle. Ellias franchit la moitié de terrain.
Elle surgit soudainement devant lui !
Il frappa mal la balle… la sphère jaune se perdit dans le filet. Il frissonna en regagnant sa ligne de service.
Elle était derrière lui maintenant. Il le sentait. Elle s'approcha… encore… lentement, doucement, sombre, froide, humide. Elle posa ses mains sans lumière sur son dos.
Ellias servit une double faute. Le public se tortilla de plaisir. Il regarda tout autour de lui, le filet était trop haut, la partie de court de Murray était trop petite, la sienne trop grande, les balles trop légères, sa raquette trop lourde. Il perdit le point. Trois balles de break.
- Mon Dieu, susurra Ellias…
Elle plongea les mains dans son ventre.
Ellias perdit son service.
La peur… il trembla… elle sourit…

John regarda le set se dérouler comme on ne peut que constater la montée des eaux. Ellias était toujours trop court sur les balles, jouait petit-bras, trop lent, et surtout, surtout, William Murray était bien meilleur. Jouant parfaitement, contrôlant Ellias dans tous les secteurs du jeu, appliquant avec précision une tactique parfaitement huilée et préparée.
Il remporta ainsi le deuxième set 6 jeux à 4, lui permettant de mener deux set à rien.

Ellias s'effondra sur son siège.
Elle dansait devant lui, s'enroulant sur lui comme la fumée d'une cigarette sur les doigts. Riant comme s'envolent les chauves-souris dans une nuit sans lune.
Le visage enfouit dans ses mains il cherchait de l'air, une solution pour se sortir des sables mouvants.
Il entama le troisième set tétanisé par la peur. Jamais il n'avait imaginé qu'il pourrait perdre… lui. Imaginant seulement que la défaite n'arrivait qu'aux autres.
Et les points commencèrent à défiler, les uns après les autres, de plus en plus vite. Le jeu s'accéléra, les jeux s'enchaînèrent autour de lui, l'emprisonnant peu à peu. Un peu plus entravé à chaque annonce de l'arbitre, il tombait, incapable de se battre. Tout se précipitait, si vite, trop vite… tout n'était plus que brumes liquides autour de lui.
Puis il heurta le fond du gouffre. Le choc violent lui fit ouvrir les yeux.
Elle ouvrit ses bras de ténèbres.
William Murray servait pour le match, il menait 5 jeux à 2. Double break d'avance, un jeu toujours aussi limpide et parfait, rien ne pouvait l'empêcher de vaincre.
La buse se posa tout en haut du stade.

Iwana souffla sur son bâton d'encens. Il ria en posant ses mains sur le sable.

Serein, William Murray servit le premier point. Ace. 15-0.
Ellias voyait les murs de son futur s'effondrer autour de lui. Il avait beau courir et se démener dans tous les sens, rien n'y faisait : il allait perdre. 30-0. Il n'arrivait plus à penser. Des milliers d'images défilaient devant lui, il revoyait tout son parcours, ces derniers mois, ces dernières semaines… ces derniers jours. 40-0. Le public cria de plaisir, l'infâme Ellias Difenthal allait aller au tapis, et personne ne l'aiderait à se relever. Trois balles de match.
Il allait perdre.
Elle l'enserra une dernière fois dans ses bras.
Tétanisé, paralysé, Ellias mesura l'infini de l'abyme qui se dressait devant lui.
Il allait perdre.
William Murray servit.
Tout perdre… Ellias retourna tant bien que mal. La balle heurta le cadre de la raquette et s'envola. Murray, voyant l'opportunité de conclure le match sur un smache facile, monta en courant vers le filet.
La balle redescendit. Dans moins d'une seconde tout serait fini.
Ellias plongea dans le gouffre.
Voulant ajuster son positionnement afin d'être parfaitement placé, Murray sautilla sur la pointe des pieds en levant sa raquette.
Tic… Tac… la pendule s'enraya... William Murray hurla de douleur tout à coup !
En touchant sur le sol son pied droit s'était mit de travers et encaissa tout le poids du corps sur la tranche. Par effet de levier, sous l'impact brutal, la cheville se tordit violement et se vrilla. Le tendon, ne résistant pas à l'énergie à dissiper, se rompit net. Soudainement envahit par la violente douleur, et dans un réflexe épsilatéral de flexion, son corps se cabra en arrière, l'obligeant à se réceptionner sur la jambe gauche. Mais, prit dans l'élan de sa course, il ne pu se maintenir et s'effondra sur le sol en criant.
La balle d'Ellias retomba dans le court, marquant le point. 40-15.

Philipe Dumons bondit de son siège et se précipita dans le couloir, direction le court central.
Tout le public se leva d'un seul homme lorsque William Murray roula sur le sol. Un frisson d'effroi traversa l'enceinte. Déjà le médecin chef de Roland Garros courait vers Murray, suivit par trois de ses collègues. Le juge-arbitre appela le juge de chaise. Murray essaya de se relever seul mais la douleur est trop grande. On l'aida à rejoindre sa chaise. Le visage déformé par la souffrance, la colère et la tristesse il retira sa chaussure. Sa cheville avait pratiquement doublé de volume. Les premières larmes de rage coulèrent.
Ellias observa toute la scène au ralenti. Le temps lui-même s'était arrêté. D'un pas lent il retourna s'asseoir sur sa chaise. A moins de deux mètres de lui il pouvait voir et entendre la souffrance de Murray.
Les flashes crépitaient, les discussions allaient bon train, une demi douzaine de personnes s'afférait autour du blessé. Philipe Dumons fit alors son entrée sur le court et rejoignit Murray. Ils échangèrent quelques mots avec le médecin qui avait placé la cheville meurtrie sur une poche de glace.
Au bout de cinq minutes d'agitation fébrile, le médecin se leva et fit un "non" de la tête à l'arbitre de chaise. Deux hommes aidèrent Murray à se lever et le portèrent vers la sortie, il salua la foule d'un geste digne et noble. L'arbitre annonça l'abandon sur blessure du joueur au micro. William Murray sortit sous l'ovation d'un public debout et ému, partageant sa peine.
Les applaudissements cessèrent à l'instant où il entra dans le couloir. Ellias Difenthal fut donc déclaré vainqueur sur renoncement de son adversaire…
Livide, le corps et le cœur noué, Ellias regarda la peur danser sur le court aux ombres de sang.
Il avait gagné…
Les premiers sifflets et les premières huées montèrent des tribunes. Vilipendé, conspué, parce qu'il était vainqueur, Ellias rangea ses affaires en tremblant. La tête basse il sortit du terrain sous la vindicte du public
Personne aux autographes.
Personne à l'interview télé.

Il entra dans la salle de presse pour la conférence. Tous les journalistes, sans mots dire, le laissèrent s'asseoir. Les mains croisées entre ses genoux, il osait à peine le regarder. Ils restèrent ainsi une longue minute sans parler, laissant le silence pesant enfoncer encore un peu plus Ellias.
Puis un journaliste se leva.
- Nous ne vous poserons aucune question, qui sommes-nous pour cela ? N'est-ce pas ? Nous ne voulons aucune explication de votre part. Nous tenons simplement à vous dire ceci : dans toute l'histoire du sport jamais un vainqueur n'a aussi peu mérité sa victoire, jamais aucun vainqueur n'a autant volé un succès, jamais aucun sportif n'a aussi peu mérité d'être appelé comme cela… Il nous semble clair et évident que le véritable vainqueur s'appelle William Murray et que la finale que vous allez jouer ne sera qu'un match déshonorant le sport, rencontre dont personne ne sera dupe. Rien de ce que vous avez pu dire ou faire dans votre carrière ne vous sauvera du naufrage absolu, seule récompense valable de vos dernières attitudes envers votre public, les professionnels et votre famille. Vous ne méritiez que de perdre tant la prestation de William était au-dessus de vous, vous n'êtes pas un vainqueur, vous n'êtes même plus un sportif… êtes vous seulement encore un homme ?
Ellias leva la tête, cherchant en vain une réponse qui ne vint jamais.
Tous les journalistes se levèrent et quittèrent la salle sans un mot de plus. Le message était passé.
Sur une chaise, tout au fond, ne restait que Léo Sparx.
Ellias, perdu à la table d'interview, n'osait même pas se lever, à peine pu-t-il parler la voix étranglée par l'émotion.
- Je… mais qu'est-ce qu'il m'arrive ?
Léo ferma son carnet de note, se leva et s'approcha de la table.
- Même dans le pire de ses cauchemars on ne meurt jamais, dit-il dans un souffle.
Il secoua doucement la tête et quitta la salle. Ellias se retrouva seul… plus que jamais. Remportant un match sans vainqueurs, le match aux deux perdants qu'on nommera plus tard "le Purgatoire"

*
* *
Il éteignit le poste de télé sur la victoire sans joie de Ricardo Faye. La finale tant attendue allait bel et bien avoir lieu, la rencontre que tous attendaient, le match presque idéal, entre Ricardo Faye et Ellias Difenthal. Que pouvait-on rêver de mieux ? Tous les ingrédients étaient réunis pour faire de cette finale un match d'anthologie. Techniquement les joueurs étaient au sommet de leur art, tout deux rêvaient de cette victoire plus que tout autre chose, mais il y avait une dimension nouvelle : la charge émotionnelle, affective, sentimentale, avait atteint des sommets inégalés.
- Le match de tous les extrêmes, fit John. Voilà ce que se sera dimanche.
Rarement un évènement de sportif avait suscité un tel intérêt du public, revêtant une symbolique jusque là ignorée dans une rencontre de tennis.
- Comment vaincre ? continua John. Et bien, avec le cœur, la foi et la volonté.
Le bien contre le mal, le bon contre le méchant, la probité contre l'infidélité… les formules ne manquèrent pas durant tout le samedi pour stigmatiser et cristalliser les fondements même de l'âme humaine sur ce simple match de tennis, le combat entre deux hommes pour la victoire suprême.
- Tu es face à toi-même maintenant, prêt à franchir l'ultime marche vers la compréhension.
- La compréhension de quoi ? demanda Ellias.
- Ou la compréhension de qui… Tout est simple maintenant. Un match de tennis c'est comme la vie, tu y rentre avec tes armes, tes forces et tes faiblesses, ton acquis et ton inné, ton parcours, ton présent et ton futur qui n'attends que ce tu vas décider.
- Mon parcours, mon expérience en somme.
- Oui, c'est vrai. Mais n'oublie pas que l'expérience n'est qu'une torche qui n'éclaire que le chemin parcouru. Tu dois maintenant te retourner et construire ton futur.
- Mon destin ?
- Non, il n'y a pas de destin, mais simplement ce que nous faisons. Nous ne devenons que ce que nous faisons.
- Notre vie n'est-elle donc pas tracée par toutes ces influences sociales, familiales, culturelles, politiques, religieuses ? Comme si nous ne pouvions, voulions, que marcher dans les traces d'Homme universel montrant la voie.
John laissa son regard se poser sur l'âme d'Ellias.
- Celui qui marche dans les traces d'un autre ne le dépassera jamais.
La vie c'est comme un match de tennis…

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