Quart de finale
Mercredi- Dégage de là ! s'écria Ellias en sortant de l'hôtel.
Le journaliste le regarda interloqué.
- Pas de commentaires… vous me faites tous chier. Et vire moi cette caméra !!
Ellias attrapa la caméra et tenta de l'arracher des mains du caméraman. Le journaliste s'interposa. Un début de bagarre commença alors.
Une voiture s'arrêta sur le trottoir. Léo Sparx sortit en trombe et calma la situation. Il s'excusa au nom d'Ellias et le fit monter dans la voiture.
- Mais qu'est-ce qui t'arrive !? s'écria Léo en claquant la portière. T'es malade ou quoi ?
- Tous des charognards. Ils étaient où pendant ces deux années ? Maintenant que je commence à gagner, là je les vois.
- Ce n'est pas une raison pour t'en prendre à lui.
- Je m'en fous. Je vais tous les exploser… tous…
Ellias avait le regard noir et le visage fermé.
- Je sais pas ce que tu as depuis quelques jours mais…
- Laisse tomber, roule.
La voiture démarra en trombe.
Une heure plus tard, toutes les rédactions du monde étaient au courant de l'altercation.
Ellias embrassa la photo de fils et la rangea dans son sac. Il s'allongea sur le banc en bois et ferma les yeux.
Il attendit que le calme l'envahisse.
Les vestiaires étaient silencieux.
Moustafa Larbi, son adversaire, tête de série numéro trois et quatrième meilleur joueur du monde, se préparait consciencieusement.
La buse tournoyait haut dans le ciel.
Le stade n'attendait plus que l'affrontement. Bruissant de délice à l'idée d'une belle journée de sport.
Le moment tant attendu vint enfin. Ellias se leva en mâchant rageusement son schwimgum, attrapa son sac et se dirigea vers la sortie des vestiaires… vers l'entrée du terrain.
Il ne prêta absolument aucune attention à ce qui l'entoura lorsqu'il posa le pied droit sur la terre battue du central. Parfaitement concentré ce qui l'attendait, le regard dur et noir fixé sur le sol du court. Le pas lourd, le corps chaud, l'âme épaisse, il déposa son sac au pied de sa chaise de repos.
Le ciel était si haut qu'il semblait toucher le soleil.
Les épaules tendues, le corps prêt au combat, il s'installa derrière la ligne de fond court et l'échauffement commença. Cinq minutes durant les quelles il ne regarda jamais le public, mais simplement le court, et l'homme face à lui qui lui revoyait les balles en sautillant.
Puis l'arbitre annonça que le temps du jeu était venu.
C'est ainsi que commença ce qu'on appellerait plus tard le triptyque d'Ellias, ou les trois matchs qui restèrent à jamais gravés dans l'histoire.
Ellias retourna donc le premier service de Moustafa Larbi du match d'un puissant coup droit lifté long de ligne. Marqua le deuxième d'un retour de revers, le troisième sur une erreur de Moustafa puis le jeu d'un incroyable retour surpuissant croisé.
Le ton était donné.
Les premiers points d'un jeu de massacre.
Ellias tapa si fort, si vite, si précisément les balles, avec une rage non contenue, que les impacts s'entendirent bien au-delà de l'enceinte du stade. Jouant chaque point avec la hargne d'un roi barbare dévastant un royaume. Aucune pitié, aucune concession, aucun prisonnier, dévastant tout sur son passage. Le premier set se termina sur un smache à tel point surpuissant qu'il en cassa deux cordes.
6 jeux à 0 en 31 minutes… Du jamais vu, il ne fut joué que 30 points durant le set, 24 pour Ellias, seulement 6 pour Moustafa.
Lorsque le set se termina à l'annonce de l'arbitre, un étrange silence tomba sur le stade, un soudain souffle d'air souleva de la terre battue, laissant planer sur le stade l'ombre fantomatique d'Ellias, son arme ensanglanté dans la main droite.
L'horreur avait commencé.
Le regard abyssal, Ellias entama le deuxième set avec la même férocité, le même appétit meurtrier. Il commença par frapper son adversaire, au corps, au visage, assénant ses coups avec une telle fureur que dès le deuxième jeu Moustafa s'écroula sur la terre battue de sang, Ellias ne s'arrêta pas là, il le roua de coup, plus fort, plus fort, de plus en plus violement.
Le deuxième set se termina sur une contrée dévastée.
6 Jeux à 0 en 23 minutes. 28 points joués, 24 pour Ellias, 4 à l'actif de Moustafa.
Puis vint l'abomination.
Dés les premiers points du troisième set Ellias éventra son adversaire, le déchiqueta, le pulvérisant aux quatre coin d'un monde en folie, recouvert de sang. La boucherie parue alors ne jamais prendre fin, jamais personne n'avait vu une telle violence, une telle terreur dans les yeux d'un homme sur un terrain de tennis. Hébété, abandonné au cœur d'un jeu de massacre, broyé dans les mains d'un monstre, Moustafa errait sur le court, cherchant du regard un ange divin, encore seul capable de le sauver. Il n'arrivait pas à toucher la moindre balle, ses services étaient systématiquement renvoyés en retours gagnants, les services d'Ellias étaient si puissants, si perforants qu'il ne pouvait jamais rien faire. Le monde s'écroulait sur lui à chaque point. Que pouvait il faire face au monstre affamé ?
Le match se termina sur un univers disparu, avec, tout en haut de sa plus haute montagne, l'ombre terrible d'Ellias.
6 jeux à 0 en 19 minutes… Pour la première fois de l'histoire du tennis moderne un set fut joué avec le plus petit nombre possible de points, car Ellias remporta les 6 jeux blancs… 24 points durant les quels le nombre d'échange moyen ne fut même pas de 3.
6/0 6/0 6/0 en 73 petites minutes, où Ellias remporta 72 des 82 points joués, soit plus de 87% des points. Battant en un seul match la plupart des records.
Un frisson parcouru le public lorsque Ellias le va les deux bras en signe de victoire, toisant le monde qu'il venait de fouler du pied avec une puissance jamais égalée. Le silence qui l'accompagna lors de sa sortie fut éloquent. Il ne regarda personne, fixant simplement droit devant lui. Ne signa pas le moindre autographe, refusa l'interview télé dans un geste d'agacement et, obligation contractuelle obligeant, se dirigea à la conférence de presse.
Moustafa Larbi retrouva les vestiaires les yeux hagards, sonné pour le compte, se réveillant à peine du cauchemar.
Ce match sera ensuite connu sous le nom évocateur : "l'Enfer…"
Ellias s'installa à la table de la conférence de presse, croisa les bras devant lui et fusilla les journalistes du regard. Ils avaient parfaitement conscience de l'incroyable exploit que venait de réaliser Ellias, mais surtout, surtout, de quelle manière.
Le visage fermé, comme tapi dans l'ombre, Ellias attendit la première question.
- Vous venez de réaliser l'un des plus grand exploit tennistique de tous les temps, pouvez vous nous expliquer dans quel état d'esprit vous vous trouvez ?
- Ne vous avais-je pas prévenu que je reprendrai ce qui m'appartenait et qu'on m'a volé, répondit Ellias d'une voix sourde.
- Volé ?
- Oui volé. Par vous, par le système, par tout ceux qui se sont acharné sur moi. Aujourd'hui est le jour de la vengeance. Aujourd'hui est le jour de ma renaissance. Et ce n'est que le début… Je n'ai plus rien à vous dire.
Contre toute attente Ellias se leva, fit mine de partir puis se ravisa. Il s'approcha du micro et dit d'une voix lente et détachée.
- Bande charognards.
Il les salua et quitta la salle de presse.
Philipe Dumons calma le brouhaha de sa salle de réunion privé d'un geste de la main. Suite à la conférence de presse d'Ellias il avait organisé une réunion de crise. Devant lui se trouvaient les grands décideurs du tennis, de la presse, des médias et les autorités de l'I.F.T.
- Je ne crois pas que l'exclure du tournoi soit une bonne idée, fit Philipe Dumons. Le retirer du Hall of Fame, d'accord, de l'association internationale d'accord, en fait tout ce que vous voulez. Mais seulement après le tournoi. Messieurs, nous battons jour après jours nos records d'audiences, vos journaux papier s'arrachent, les émissions sur le tennis pulvérisent les scores d'audiences, tout le monde ne parle que de Difenthal depuis son retour. Ayez une vision économique du problème, pesez bien le pour et le contre, ce qu'il y a à gagner et à perdre. Il ne reste de toute façon que deux matchs à jouer. Vous n'avez qu'à jouer la montre, noyez le poisson auprès du public, laissez le jouer son tournoi. Vous frapperez après. J'ai le sentiment que nous avons tous à y gagner… Tous.
La victoire de Ricardo Faye passa, de fait, complètement inaperçue.
*
* *
* *
Pas un seul journal n'échappait à la une sur le "Scandale Ellias Difenthal". Tous, sans exception, avaient la même analyse sur son comportement, scandaleux, immorale, indigne, lâche… les qualificatifs ne manquaient pas pour exprimer l'indignation. Même la voix de la rue ne comprenait pas son comportement, les gens, dans leur très grande majorité, ne soutenait pas l'attitude d'Ellias. Ce qui, évidement, fit resurgir toutes les histoires du passé : le dopage, ses affaires de mœurs, son divorce, ses problèmes financiers, son alcoolisme. Tout ce que la presse pu trouver, déterrer, inventer, gonfler, certifier, le fut sans la moindre retenue. La quasi-totalité de la vie d'Ellias était étalé au grand jour.
John et Ellias étaient assis l'un en face de l'autre.
- La vie n'est qu'un match de tennis, souffla Ellias.
- Parfois un match de tennis peut être une vie, répliqua John.
Ils se regardèrent longuement.
Ailleurs et plus tard Ellias ouvrit la porte. Jeanne eut toute les peine du monde à se contrôler. Il l'invita à entrer. Elle hésita un instant et entra.
Il lui indiqua le salon.
John et Ellias assis l'un en face de l'autre étaient dans l'ombre du jour naissant.
- Aucune victoire n'a d'importance tant que l'on n'a pas touché le visage de la défaite, continua John.
- Une défaite sur un terrain ou dans la vie ?
- Y'a-t-il une différence ?
Ellias proposa à boire à sa femme.
- Non merci, répondit-elle les lèvres pincées.
- Comment vas-tu Jeanne ?
- Pas très bien, tout ceci me pèse énormément. Et c'est dur pour Alex aussi.
- Merci d'être venue.
- Je ne suis pas venue pour toi… Je suis venue parce que tu ne m'as pas donné le choix. Mon avocat est de toute façon dans le couloir.
- Je t'aime si fort Jeanne.
John se pencha vers Ellias.
- Pas bien sans mal, de bonheur sans malheur, de paix sans guerre, d'amour sans haine… pas d'énergie sans différence de potentielle, pas de gains sans pertes, pas de vie sans mouvement.
- Est-ce cela la vie ? Savoir pour enfin connaître…
- Je ne sais pas ce qu'est la vie. La seule chose que je puis dire c'est qu'elle passe son temps à te donner quelque chose et son temps à reprendre. Tu donnes, tu prends, elle donne, elle prend… c'est une éternelle histoire d'échange et de partage, mais elle ne prends que ce que tu peux donner, comme elle ne donne que ce que tu peux prendre. Depuis l'aube de temps il en est ainsi. Tu n'auras que de bonheur que sur l'autel de la souffrance… seul les différences de potentiels engendrent de l'énergie… de la vie. On partage tous cela ensemble, depuis la naissance de l'univers.
- Je… je voudrais que tout recommence Jeanne. Qu'on efface toutes ses années de souffrances et de gâchis. Reprendre ma vie à tes côtés, aux cotés d'Alex. Etre réunis tous les trois.
- Ellias… s'il te plait, pas ça, répondit Jeanne la voix tremblante. Mais je suis prête à partager la garde d'Alex, il a besoin de son père. Je peux concéder cela pour lui et pour toi.
Une larme roula.
- Jeanne…. Tous les trois…
- C'est pas possible, c'est plus possible.
Ellias se figea, ses lèvres se blanchirent soudainement. Il lui montra du doigt un dossier posé sur la table.
- L'échange dans le partage, fit Ellias.
- Pour le meilleur comme pour le pire.
Jeanne ne parcouru que rapidement les photos qui la montraient avec Howard Newt en plein shopping. Elle tremblait.
- Ne pars pas Jeanne… Ne pas pars pas…
- Espèce d'ordure.
- Reviens avec moi Jeanne.
- Comment as-tu osé ?
- Reviens… ne m'oblige pas… Jeanne ne m'oblige pas.
Ellias s'approcha, elle recula.
- Est-ce dont cela la vie ? Ce long parcours semé d'événements avec les quels on choisis d'interagir ou pas.
- Non Ellias, c'est plus que cela. Il te reste simplement deux pas à faire. Pour apprendre, et, peut être, comprendre.
- Apprendre la haine pour comprendre l'amour.
- Ellias, je… ne t'approche pas… Ellias…
- Jeanne, fit Ellias sans desserrer les dents, les yeux noir, le visage en avant.
Elle recula encore, butant sur une chaise. Ne l'ayant jamais vu comme cela, elle ne savait pas comment gérer la situation.
Elle prit peur quand il attrapa la chaise à pleines mains. Il la souleva en écarquillant les yeux.
- Howard !! Cria soudainement Jeanne.
Ellias catapulta la chaise contre le mur de toutes ses forces.
La porte d'entrée s'ouvrit. Howard entra en trombe.
D'un calme froid, contenant sa rage, Ellias tourna la tête vers Howard.
- Sors d'ici.
- Ellias… je suis ton ami, arrête tout, et tout de suite, avant qu'il ne soit trop tard.
La tension monta encore d'un cran.
- Et tu te disais mon ami Howard… Alors que tu BAISES MA FEMME !!
- Ne dis pas n'importe quoi Ellias ! fit Jeanne.
- Mais je vous écraserai tous les deux…
Ellias ferma les yeux, ils n'échangèrent plus un mot.
- … au creux de ma main !!
- Mon dieu, fit Howard le souffle court.
Ellias se précipita sur Howard, l'attrapa par le col et l'entraîna avec lui.
- NON !! Hurla Jeanne.
Ellias balança littéralement son ami hors de sa suite puis se retourna vers Jeanne. Elle cru s'évanouir tant le visage d'Ellias était déformé par la colère.
- Mon fils est à moi… Tu es à moi...
Il leva le poing.
Elle n'osa plus faire le moindre geste.
Il ferma les yeux.
- Allez vous s'en… tous les deux…
Chapitre suivant : Demie-finale