Huitième de finale
LundiPhilipe Dumons s'installa confortablement dans la tribune Présidentielle. Le temps était au grand beau fixe, l'affluence record et le retour d'Ellias avait fait exploser le prix des trente secondes de publicité, et déjà il rêvait à une finale Ellias Difenthal vs Ricardo Faye. Le match de rêve, l'ancien contre le nouveau, l'expérience contre la fougue… le bien contre le mal… Il retint cette dernière idée, et l'écrivit sur une note pour son adjoint, il y'avait sans doute là matière à une belle bande annonce.
Le central était comble, il s'était arrangé pour que les huitièmes de finales d'Ellias et Ricardo ne soit pas joués sur le même court. Il était bien plus rentable de les faire jouer sur deux courts différents, faisant ainsi le plein deux fois, tout en prenant soin de faire jouer Ellias en premier match de la journée et celui de Ricardo en troisième, afin d'être sûr qu'il n'y ait pas chevauchement, télévision oblige. Même les produits dérivés avaient le vent en poupe.
Il fallait absolument qu'Ellias et Ricardo aillent en finale… Il ouvrit son téléphone portable au moment où Ellias posa son pied droit sur la terre battue du court.
Hugo s'installa sur tabouret du bar et piocha dans la coupelle remplie de cacahouètes grillées, il posa ses lunettes de soleil sur le comptoir et appela le barman.
- Vincent !
- Hey ! salut Hugo, répondit le barman en s'approchant. Tu bosses pas ?
- Pas le lundi. Tu peux me mettre une bière et le match à la télé.
- Ca marche.
Vincent alluma la petite télé sur le match, le premier set touchait à sa fin.
- Qui joue ? Demanda Vincent.
- Difenthal contre Lo, tu n'es pas au courant ?
- Bof, tu sais, moi et le sport.
- Quand même. Le retour de Difenthal, fait la une de tous les journaux depuis plus d'une semaine, comment passer au travers ?
Ils s'arrêtèrent un instant, Ellias venait de remporter le premier set. Hugo bu sa première gorgée de bière. Vincent sortit de journal du jour et le posa sur le bar.
- Tiens, y'a tout un article sur les différentes hypothèses de son retour.
- Je vais lire… mais pour moi y'a qu'une raison. Pognon.
- Je sais pas.
- Pourquoi sinon ? Pourquoi revenir comme ça ? Il est à la rue. Divorce, procès, la déchéance en sommes. La dernière fois que j'ai vendu une paire de chaussure marquée Ellias Difenthal c'était y'a des mois à un type.
- Moi j'aurais dit l'ego, ou la fierté. Tout du moins tenter de faire un bras d'honneur à tout ce système.
- Quel intérêt ? Puisque le système lui-même est pourri par l'argent et le dopage.
- A qui la faute ?
- T'as raison, c'est notre faute. C'est le spectateur, voulant du spectacle et de la performance qui cautionne indirectement le système, comme disait Coluche "Si on arrête le dopage, on aura l'air con en attendant qu'ils battent les records". On est au début et à la fin du système spectacle sportif, on veut du show et du produit dérivé, et entre le deux, les sportifs qui usent et abusent de la mécanique du sponsor. Ca n'a pas changé depuis la plus haute antiquité, ce que veulent les gens c'est l'affrontement entre deux équipes, deux mecs, des voitures, des lanceurs, des coureurs... Etre assit et regarder l'autre perdre ou gagner, et par, le phénomène d'empathie, finalement vaincre par procuration. On veut, ils donnent, et plus ils donnent, plus on veut. L'escalade est logique quelque part. Tout est lié, relié. Sans nous pas d'eux, et inversement... Du business, tout simplement.
- C'est clair, sans business…
- … pas d'argent.
- Sans argent…
- … pas de sportifs de haut niveaux.
- Sans sportifs…
- … pas de compétitions.
- Sans compétitions…
- … pas de spectacles.
- Sans spectacles…
- … pas de spectateurs.
- Sans spectateurs…
- … pas de stars.
- Sans stars…
- … pas d'identification.
- Sans identification…
- … pas de produits dérivés de l'identification.
- Sans produits dérivés…
- … pas de clients.
- Sans clients…
- … pas de sponsors
- Sans sponsors
-… pas de business.
- Arf. Ils se frappèrent dans la main au moment où Ellias emporta le service de son adversaire. Vincent passa un rapide coup de chiffon sur le comptoir et regarda Hugo.
- Manque un truc.
- Quoi donc ?
- Le rêve, la folie, la vibration, l'émotion. Où on place tout ça ?
- Nulle part, c'est sans doute pour cela qu'on accepte tout ce système pervers, ce secret espoir de nous sentir vivant. De sentir en nous la rage euphorique de la victoire, comme nos ancêtres terrassant le mammouth, mais cette fois la mort ne coule pas. Une sorte de transfert de nos émotions ancestrales. D'ailleurs tu remarqueras que le sport est le plus fort vecteur de fédération communautaire. Toute une ville, un pays, peut se retrouver complètement derrière une équipe de foot. Souviens toi de 1998, riches, pauvres, toutes classes psycho-sociales confondues, se sont retrouvés derrière l'équipe de France, dans un même élan passionné. Tout le monde, ou presque, pointant ses sentiments vers le même point. Une seule et même communauté. C'est de l'œcuménisme absolu.
- Ce fut, c'est vrai, un moment particulier.
Hugo regarda Vincent en vidant son verre de bière. Ellias remporta le deuxième set.
- Etrange de voir que ce qui rassemble le plus les Hommes sur un même endroit sont la religion, la guerre et… le sport.
- Sans doute est-ce normal. C'est porteur des mêmes émotions. Sanctification du vainqueur, expression de la suprématie d'un camp sur l'autre, générateur d'adrénaline et puis ça donne un but général à une foule, une communauté, un peuple. Un but partagé, échangé.
- Et puis cela ouvre la porte du rêve que finalement ou partage tous, fortune et gloire… fortune et gloire.
- C'est vrai. Mais que d'exactions en leur nom. Entre les enfants palestiniens servant de boucliers humains, les enfants perdant jambes et vies sur les bombes anti-personnels et les enfants mourrant pour fabriquer tes chaussures de sports, finalement où est la différence ? La religion, la guerre et le sport ne sont que les visages d'un même corps. Celui de l'homme qui veut être assit plus haut que l'autre… et c'est tellement plus facile de le faire en se faisant porter par la foule. Pour le bien d'une communauté au détriment d'une autre. Nous sommes tous les même, nous autres, les Humains, et les hérauts de nos rêves et de nos fantasmes sont les même depuis toujours, car nous voulons tous la même chose, et cela se matérialise et se symbolise aux mêmes endroits, aux mêmes hommes.
- Le Che, Jésus, Pelé…
- Les visages d'un même corps. Le corps de nos émotions complexes qui, au bout du compte, nous relient depuis l'aube des temps.
Vincent servit une bière à son ami.
Le troisième set semblait s'annoncer sous les meilleurs hospices pour Ellias, Philipe Dumons se délecta de toute la fin du match. Ellias Difenthal était une bénédiction.
Ellias Difenthal battit Tim Lo 6/4 6/3 6/2 ce jour là. Tous les observateurs s'accordèrent pour dire combien le jeu d'Ellias s'améliorait de jour en jour, et les frasques d'Ellias semblaient ne plus être qu'un mauvais souvenir. Un retour gagnant.
Dans son huitième de final Ricardo Faye se défit de son adversaire dans un match terne et sans grand intérêt Ricardo aura ce commentaire à la conférence de presse : "Qu'importe la façon, l'histoire ne retiendra que le score"
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La Private Party battait son plein quand Ellias vit l'homme lui faire un petit signe de la main. Ellias le retrouva à l'écart des convives et s'installa à la table. L'homme posa un dossier sur la table. Ellias termina son verre de Vodka et ouvrit le dossier. Il lu rapidement la synthèse et s'attarda sur les photos. On y voyait sa femme Jeanne, en compagnie d'Alex, en plein shopping aux côtés d'Howard, son avocat.
- Avec ses photos, et le dossier d'enquête, vous allez pouvoir renverser à votre avantage le procès du divorce. Bien sûr, rien de tout cela ne prouve pas que votre femme à une liaison, mais ça devrait suffire. Et, connaissant vos avocats, vous ne devriez pas avoir de mal à partager les torts, donc la garde de votre fils.
Ellias ne répondit pas, la mâchoire crispée, les yeux rivés sur les photos. Il resta un long moment sans bouger. L'homme s'alluma une cigarette et attendit.
- Très bien Carlos, fit finalement Ellias, beau boulot.
- Pas de problème, c'est mon métier.
- Je vous payerai à l'issue du tournoi.
- Ca marche. Je vais maintenant prendre congés. Bonne soirée.
L'homme quitta la salle.
Ellias serra les poings. Peu à peu il gagnait du terrain sur tous les courts. Se sentant de plus en plus fort. Car à mesure qu'il gagnait ses matchs il sentait monter en lui une rage puissante. Toutes ces années de frustrations et d'avilissement se muaient en une puissante énergie haineuse.
Rien ne pourrait l'arrêter désormais.
Il rangea le dossier, se leva et se dirigea vers la jeune fille qui le regardait en buvant son cocktail à la paille.
Chapitre suivant : Quart de finale