Trente-deuxième de finale
MercrediElle referma le journal et le posa sur la pile des dizaines d'autres qui recouvraient toute la table. Le retour d'Ellias avait fait l'effet d'une véritable bombe médiatique, tout le monde ne parlait que ça. Elle ne comptait plus les émissions spéciales dédiées à la vie, la carrière, l'œuvre de son tennisman de mari. Au point que sa notoriété était redevenue celle des plus beau jours, voire même encore plus grande. Ce qui aurait pu constituer un formidable évènement pour Jeanne ressemblait plus à un cauchemar. Elle était sans cesse harcelée par les journalistes, elle ne pouvait plus faire un pas dehors sans être reconnue et accostée. Jamais elle n'avait vu autant de fois son visage à la télé, son nom prononcé à la radio, son histoire contée dans les journaux. Sans doute aurait elle pu le supporter facilement si son fils et ses problèmes avec son mari n'avaient pas été portés au devant de la scène. Plus personnes n'ignoraient les moindres évènements de sa vie. Elle vivait mal l'évènement à tel point qu'elle espérait qu'Ellias perde rapidement, et que tout cela cesse au plus vite.
Elle alluma sa télévision, et se brancha sur la chaîne de sport. Le match d'Ellias venait de commencer. Ce qu'elle avait mis des années à essayer d'oublier resurgit à l'instant même où elle posa ses yeux sur l'écran. Les années d'entraînements et de sacrifices, les voyages, les nuits à dormir dans les hôtels du monde, les avions, l'argent, la gloire, les médias, le pouvoir. Se mêlèrent alors les souvenirs d'infinis plaisirs lors des victoires et des grands moments et les cauchemars éveillés qu'elle endura. Malgré les larmes qu'elle sentait poindre elle ne pu se résoudre à ne pas regarder le match.
Howard s'installa sans un bruit sur le canapé. Il lui prit délicatement la main. Elle la lui serra, en même temps que les larmes roulèrent sur ses joues.
Elle cru revoir toute sa vie. Toute sa vie symbolisée dans ce rectangle aux bords blancs, traversé par cette comète jaune éternellement en mouvement que des hommes et des femmes traquent, rattrapent et renvoient sans cesse.
- Connais tu cette légende où ayant dérobé leur secret pour le livrer aux hommes, Sisyphe avait été condamné par les dieux à rouler éternellement au sommet d’une montagne un énorme rocher qui, sitôt remonté, retombait, de sa propre masse, au fin fond des Enfers, où le héros devait redescendre pour le remonter.
- Le supplice Sisyphe bien sûr. Supplice d’autant plus absurde qu’il était non seulement inutile mais encore éternel.
Elle ne répondit pas, fixant l'écran. Ellias venait de marquer un point, il se replaça derrière sa ligne de service et délivra un superbe ace. Il se replaça derrière sa ligne de service…
Ellias venait de livrer un match de nouveau solide, sérieux, presque sans faille. 7/5 6/4 6/3 fut le score de sa victoire en ce deuxième tour. Jeanne n'en avait pas perdu une poussière de terre et, comme elle s'en était doutée, elle se sentit mêlée de joie et de colère à la victoire de son mari. Howard lui apporta un verre d'eau fraîche qu'il posa sur la table basse. Elle le remercia d'un triste sourire puis elle se tourna vers la télévision. La conférence de presse d'après match venait de commencer. Elle vit Ellias s'assoire derrière la table émaillée des sponsors du tournoi. Un journaliste posa la première question.
- Jim Smith pour ESPN, commença le journaliste. Bravo pour votre victoire. Mais avant de revenir sur le plan purement sportif, je ne peux m'empêcher de vous poser encore une fois cette question : pourquoi ? Pourquoi ce retour si soudain. Et pourquoi ici, à Roland Garros.
Jeanne se tortilla malgré elle sur son canapé. Ellias répondit, elle monta le son.
- Tout d'abord je ne considère pas cela comme un retour, car s'il s'agissait d'un retour cela sous-entendrait que j'avais arrêté le tennis. Ce n'est pas le cas. Disons que j'ai marqué une longue pause. Et qu'elle est maintenant terminée. Pourquoi ici ? parce que la terre battue à toujours été ma surface préféré, et que j'y ai souvent brillé.
- Bruno Estouffer pour l'Equipe. Nombre d'observateurs ont plutôt vus dans votre retour l'ultime chance de "résoudre" vos différents problèmes que nous connaissons tous.
Howard se précipita sur la télécommande du magnétoscope pour enregistrer.
- J'ai lu et vu tout ce que l'intelligentsia pense de la fin de ma pause. A quoi je réponds qu'ils n'ont pas tort.
Il y eut un soudain brouhaha dans la salle de presse.
Jeanne regarda Howard bouche bée.
- Car oui, continua Ellias, j'ai bien l'intention de reprendre ce que j'ai perdu. Retrouver la place qui était la mienne, l'argent qui était le mien, la famille qui était la mienne. Redevenir le numéro un… sportivement, financièrement, personnellement. Et rien ne se mettra plus sur mon chemin.
Jeanne se prit la tête à deux mains au moment même où son téléphone se mit à sonner, Howard lui indiqua de ne pas répondre. La réponse d'Ellias était tombée comme un rocher dans une flaque d'eau.
- C'était donc cela, fit Howard. C'est donc pour cela. Pour voler ce qui ne lui appartient plus.
Jeanne éteignit la télévision, ses larmes qu'elle voulu de tendresse se transformèrent en larmes de colère.
- Comment oses-t-il ? Comment oses-t-il balayer toutes ces années d'un revers de main… Howard ?
- Je ne sais pas… tout ce que je sais, c'est que cela abondera dans son sens lors du procès. Il se repositionne comme un "bon père de famille".
Jeudi
7/6 6/3 6/4 fut le score du très bon match que disputa Ricardo contre son adversaire Chilien. Son premier réflexe à la conférence de presse fut de remercier son entraîneur, et d'embrasser sa femme et ses enfants.
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