Chapitre 9
Roland Garros était quasiment désert, les allées à peine parcourues par les officiels, les joueurs et leur staff, les sponsors s'installant. C'était le jour du premier tour des qualifications.Ellias et John arrivèrent sur la place des Mousquetaires. Inconsciemment Ellias leva la tête vers l'extérieur du court Philipe Chatrier, en lettre d'or brillait son nom, lui qui avait remporté tant de fois ce tournois. John s'arrêta un instant devant la statue des Mousquetaires, il se découvrit devant René Lacoste, Jean Borotra, Jacques Brugnon et Henri Cochet, figés dans l'espace et l'éternité dans leur corps d'acier. Le grand écran qui surplombait la place était éteint. Preuve de plus que le tournoi n'avait pas encore vraiment commencé.
Il régnait ce calme serein avant la tempête.
- Allons y, fit John. Tu ne veux pas être en retard pour ton premier match quand même ?
Ellias embrassa la photo de son fils et la rangea dans son sac. Il s'étira encore une fois, répétant encore et encore ses exercices d'assouplissements d'avant match. Il ferma un instant les yeux, puis il ouvrit son casier. Collée sur la face intérieure de la porte du casier, la photo de son fils, il la fixa longuement, serrant les poings.
Un officiel s'approcha de lui.
- C'est l'heure monsieur.
- J'arrive, répondit Ellias en fermant la porte.
Philipe Dumons, le grand ordonnancier de la compétition, alluma son post de télévision et zappa sur une chaîne bien particulière. Il ne voulait absolument pas rater un match du premier tour de qualification. Un certain Phil Fogg vs Ellias Difenthal.
- Allons Ellias, soliloqua Phillipe, c'est à toi de jouer… abats donc ta première carte.
Ellias entra dans le grand couloir sombre. Devant lui, le grand trou béant de lumière aveuglante. Il n'avait joué qu'une seule fois les qualifications de Roland Garros, il avait alors quinze ans, et avait remporté le tournoi junior. Cela faisait presque vingt ans et pourtant les images, les odeurs, les impressions, le trac, tout lui revenait… à moins qu'il ne ressentît simplement les très exactes mêmes choses.
Le temps avait passé, mais rien n'avait changé, il avait quinze ans.
Le trac.
L'émotion.
Il posa son pied droit sur la terre ocre et lisse. Une fine poussière s'éleva sous son pas.
Il sortit du couloir… la lumière… le choc. Une intense émotion l'étreignit sans qu'il ne puisse la contrôler.
Il renaissait en ce doux jour de mai.
John s'installa sur les gradins quasiment désert. Il sourit, rien n'avait changé véritablement. Rien ne change jamais fondamentalement, si l'armure change de métal, le guerrier, lui, reste le même. Les premières balles d'échauffement d'Ellias n'étaient pas bonnes. Il tremblait.
Fébrile, Ellias tenta de recouvrer son calme en soufflant, il n'avait que cinq minutes pour trouver ses sensations. Les cinq minutes s'évanouirent comme un rêve. Ayant gagné le toast, il décida de servir. Un ramasseur de balle lui lança une balle, puis une deuxième à sa demande. Il se plaça consciencieusement derrière la ligne blanche. Un petit sourire incontrôlable se dessina sur son visage.
- Je suis de retour, susurra-t-il, putain je suis de retour.
Il lança la sphère jaune dans le ciel.
Il la frappa comme les enfants plongent dans la mer.
- 15 0 Ellias Difenthal, annonça l'arbitre.
Sans doute impressionné d'avoir eu à jouer contre Ellias, Phil Fogg lui serra la main en tremblant au-dessus du filet en repensant au match à sens unique dont il n'avait été finalement qu'un spectateur, 6/3 6/1 6/2.
Mais qu'importe le score, il avait joué contre Ellias Difenthal !
Ellias regarda en direction des gradins, il accrocha l'attention de John qui le salua d'un petit signe de la main, Ellias lui répondit en levant le pouce. Trois petits sets, moins de deux heures de match.
Un immense sentiment de puissance l'envahit alors qu'il rangeait sa raquette dans son sac. Il se redressa en inspirant profondément.
- Ellias coming… se dit-il en souriant. John regarda son poulain sortir du court dans un silence quasi-total. Il profita longuement de cette quiétude sereine car il savait, il ne savait que trop bien ce qui allait se passer.
L'ombre d'un grand oiseau se dessina un instant sur le sol rouge de poussières.
Le téléphone sonna à peine dix minutes après la fin du match, Philipe Dumons décrocha le combiné.
- Allo ?... Oui, on vous a bien renseigné, Ellias Difenthal est inscrit cette année… Je ne sais pas, mais je pense qu'il se qualifiera pour le premier tour… allons vous savez très bien que tout se négocie… Je ne vous répondrais pas… vous savez très bien que le premier qui parle argent à perdu… oui voilà, on en reparle. A bientôt.
Il ne pu réprimer un sourire de satisfaction. Le retour secret d'Ellias était une véritable bénédiction, car il allait lui permettre l'un des plus gros coup médiatique de sa carrière. Mais il fallait absolument que Ellias parvienne au moins premier tour, cela suffirait amplement.
Il y avait encore du travail, la journée allait être longue.
- Comment te sens tu ? demanda John.
- Bien, très bien même. J'ai bien joué, et j'ai retrouvé plein de sensations dans mon jeu.
- J'en suis content.
John avait rejoins Ellias alors qu'il faisait sa séance de décrassage sur le vélo d'entraînement. Il s'approcha.
- Que penses tu de tout ça ?
- J'en sais rien Joe, je me dis simplement que je suis super heureux de me retrouver sur un court et de pouvoir enfin rejouer en compétition. Chaque jour suffit sa peine n'est-ce pas ? On verra pour demain.
- Parfait. Puisses-tu garder cet état d'esprit.
Ellias lui fit un clin d'œil en appuyant plus fort sur les pédales.
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- Tu peux me répéter !? Fit Ricardo à son Master Coach.
- Ellias Difenthal est inscrit aux qualifs de Roland Garros. Et il a passé le premier tour hier sans aucune difficulté. J'ai envoyé Bobby en France pour voir cela de près, et je vais appeler Dumons dans l'après midi.
- L'appeler pour quoi ?
- Pour avoir des informations.
- C'est assez incroyable comme truc. La presse est au courant ?
- Pour l'instant ça reste relativement confidentiel, mais ça ne va pas rester secret bien longtemps.
Ricardo fit quelque pas dans le salon.
- Ellias Difenthal veut faire Roland Garros… Et ben ça alors, si on me l'avait dit…
- Quelle va être notre position devant les média ?
- On prend acte, pas de déclaration… En tout état de cause ça va mettre du piquant.
Ricardo sembla alors se perdre dans ses pensées…
L'étrange et invraisemblable rumeur s'éveilla alors comme un feu un soir de forêt d'été. La fine et légère étincelle se posa sur le lit de feuilles séchées, sans que personne ne la visse, sans que personne ne la sentît, sans que personne ne comprît, car elle ne s'éteignit point. Alors la petite feuille se réchauffa à sa chaleur et s'y consuma.
Il y'a pas de fumée sans feu, avaient dû se dire la vingtaine de journalistes qui se massaient derrière les grillages et sur les gradins pour voir le deuxième match de qualification d'Ellias. Pour voir l'invraisemblable retour du plus grand joueur de tennis de tous les temps aujourd'hui déchu.
Dans un coin des gradins, tout en haut, à l'écart, griffonnant sur son carnet de note, Léo ne perdait pas une miette du spectacle. Il comprit très vite tout le mal qu'il aurait à retranscrire le silence presque gêné qui s'abattit sur le court lorsque les deux joueurs entrèrent sur le terrain, tout comme l'étrange tension qui régna. On eut dit un groupe de convive mal à l'aise face à invité non désiré, mais que la bien séance oblige au silence poli. Personne n'avait oublié les frasques et déclarations inconvenantes tenues par Ellias. Même vielle de près de deux ans, l'affaire Ellias se traînait derrière lui dans un bruit de casseroles. John le sentit également mais ne le montra pas à Ellias. Si l'homme avait vieilli, le joueur, lui, n'avait pas prit un jour. Il revenait comme il était partit, comme si on avait appuyé sur une touche pause puis lecture. Les deux ans n'existaient pas, c'est comme s'il les avait quitté la veille.
Ellias posa le pied droit sur la terre rouge. Mais il ne ressentait pas cette émotion porteuse, ce trac décuplant les forces, ce plaisir. Mais il était tiraillé par une véritable peur, le vertige de l'échec. Tout le petit monde du sport était maintenant au fait : Ellias Difenthal était de retour. Des centaines de yeux rivés sur lui, il s'installa au début du deuxième match de qualification.
Léo referma son carnet de note. Le match venait de commencer.
6/4 0/6 7/6 7/6, la victoire difficile d'Ellias fût commentée de long, de large et de travers dans les quotients, émissions, site Internet de sport. Avec une mise en focus du deuxième set, dans lequel Ellias n'avait pas gagné le moindre jeu face à un inconnu total. Quant au deux derniers sets, importés au jeu décisif, ils ne tournèrent en faveur d'Ellias tant par son talent que par la visible peur de gagner qui bloqua son adversaire tout au long des deux sets. De fait Ellias n'avait prit qu'une seule fois le service de son adversaire, lors du premier set, alors que lui avait perdu trois fois le sien. Les deux derniers sets ne virent pas l'un ou l'autre prendre le service de l'autre.
Une photo fut prise ce jour là d'Ellias, tête baissée, sortant du court. Mais personne ne pu se douter à quel point elle fut la première d'une longue lignée à parcourir le Net.
Assit dans sa cabine de douche de l'Hotel, laissant couler l'eau sur lui, Ellias resta sans bouger, ressassant sans fin son match du jour. Les mots de John résonnaient encore dans sa tête.
- Un cour de tennis c'est la vie que nous parcourrons, un jour nous gagnons, un autre nous perdons. Qu'importe, seul compte l'attitude. Seul compte le port de la tête… bien haut.
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* *
Jeanne s'installa devant son poste de télévision, Howard introduisit la cassette vidéo dans le magnétoscope. Il prit la télécommande et appuya sur la touche lecture.
- Ce que tu vas voir a été enregistré hier. Il s'agit du dernier tour de qualification de Roland Garros.
Alex entra dans la salle et s'assis à côté de sa mère avec ses voitures.
- On va regarder un film maman ?
- Pas vraiment Alex. Un match de tennis apparemment, que Howard veut que je…
Elle s'arrêta net. Le souffle coupé, les yeux écarquillés. Elle voyait son mari servir la première balle du match.
- Mon dieu, fit elle. C'est Ellias. Mais qu'est-ce que cela veut dire ?
- Oh !! C'est papa !! s'écria Alex. On peut regarder ?
- Je ne sais pas ce que cela signifie Jeanne, répondit Howard. Veut il redorer son blason pour mieux plaider face au juge ? Retrouver des sponsors, pour rembourser ses dettes ? Te, nous, prouver quelque chose ? J'en sais fichtre rien… en tout état de cause cela change tout.
Jeanne n'arriva plus à décoller les yeux de son écran, perdu entre plaisir et amertume, colère et compassion. Elle revoyait son mari la où il avait toujours été heureux, et tous les souvenirs resurgissaient du passé. Elle voyait également le visage de fils s'irradier de joie. Elle voyait une soudaine lueur naître dans la nuit.
Howard s'assit sur le canapé, dépité. Il regardèrent Ellias vaincre, la peur de gagner au ventre, 7/5 6/3 6/4.
Une victoire qui amenait tant de question.
John et Ellias avaient décidé de plus parler des qualifications. La victoire petit bras la veille d'Ellias dans le dernier tour de qualification, n'avait fait que renforcer doutes et inquiétudes.
La noir percé d'étoile s'était étalé sur Paris, dans l'hôtel solitaire ils attendaient que vienne le jour. John lui parla dans la nuit noctambule.
- Demain, lundi, commence le tournoi. Demain commencent véritablement les deux semaines les plus importantes que tu aies eu à affronter depuis bien longtemps… Deux semaines, ou un jour. Ni plus, ni moins… Deux semaines, un jour… Rien ne t'appartient plus que cela. Personne d'autre au monde que toi ne peux faire ce que tu as à faire. Tu es face à toi-même, face à tes propres désirs, ta propre volonté, tes propres forces, tes propres angoisses. Ta vie. Car un court de tennis n'est rien d'autre que la vie, et dans la vie il n'y a pas de destin… mais simplement ce que nous faisons. Et la vraie question est là Ellias, qu'as-tu décidé de faire ? Qu'as-tu la volonté de faire ? Dans la vie comme sur un court il n'y a pas de hasard, mais simplement les conséquences de nos choix, de nos actes, et finalement l'aboutissement de ce que l'on fait. Même ne pas choisir… c'est déjà un choix. Nous ne pouvons nous soustraire à cela, c'est ainsi. Nous sommes, chacun d'entre nous, dans un bateau qui avance sur le fleuve du temps, et nous ne pouvons rien faire d'autre que d'avancer. Toujours vers l'avant, toujours. Sur ce bateau nous n'avons qu'une alternative : nous pouvons nous battre, ou nous laisser transporter… Notre vie, comme sur ce court de tennis, n'est que cela et rien d'autre. Ce n'est que nous face à notre futur, sur la rivière du temps. Nous ne sommes, nous ne devenons, que ce que nous avons décidé. Alors, qu'est-ce que tu as décidé ? qu'est-ce que tu souhaites vraiment ? qu'est-ce qu'il y'a dans ton cerveau, dans tes tripes et dans ton cœur ? Toi seul as la réponse, toi seul as la raquette dans ta main, seul toi seras celui qui courra sur la balle et la frappera. C'est aussi simple que ça : tu frappes la balle, tu cours, tu frappes encore et tu cours encore, tu te replaces et tu frappes…et tu cours… Encore et encore, toujours. Jusqu'à ce moment où le match s'arrête, quand la dernière balle touche le sol une ultime fois et que l'arbitre du haut de sa chaise annonce le score. Et qu'importe que tu aies gagné ou perdu, l'essentiel est d'avoir frappé cette balle ces milliers de fois, avec la même énergie, la même force, la même volonté. Même si c'est dur, même si c'est lassant, même si c'est inutile. Parce que c'est comme ça, qu'on devient ce que l'on est. C'est ça le tennis… et rien d'autre.
Il se tue un instant, laissant le silence durcir ses paroles. Il prit Ellias par les épaules.
- Sais tu ce que disait ma grand-mère ?
Ellias répondit d'un "non" de la tête.
- Qu'on a que le temps qu'on mérite.
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