In Libro Veritas

Eli's coming

Par boogieplayer

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Table des matières
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Chapitre 5

Le rapport était accablant. Ellias eut toutes les peines du monde à le lire jusqu'au bout. Ses avocats étaient unanimes : il allait perdre son procès pour fraude fiscale. Et les peines qu'il risquait étaient telles qu'il allait se retrouver littéralement sur la paille, et, sans aucunes ressources depuis des années, il ne voyait pas comment il pourrait s'en sortir.
Il referma le rapport et, d'un geste de dépit, le jeta dans la poubelle.
- A quoi bon…
Il ouvrit la petite boite en fer et en sortit un paquet de feuille à rouler ainsi qu'une barrette de haschich. Il dépiauta délicatement une cigarette pour en récupérer le tabac et se confectionna un joint avec trois feuilles. La pendule de la cuisine indiquait dix heures du matin. Il l'alluma et tira la première bouffée en fermant les yeux.
On sonna à la porte d'entrée.
- Et merde, fit-il en reposant son joint dans le cendrier.
D'un pas lent il se rendit à la porte d'entrée et l'ouvrit.
- John… Joe…
- Bonjour Ellias.
- Pourquoi je ne suis pas étonné de vous voir ce matin ?
- S'en doute parce que c'est vous qui m'avez dit de venir aujourd'hui. Vous vous souvenez de la dernière fois que nous nous sommes vu ? J'avais accepté votre proposition, et vous vous vouliez qu'on en parle.
- Ah oui… Entrez.
John entra en souriant, Ellias ferma la porte en soupirant.
- C'est une idée complètement idiote Joe, fit il en se retournant, et… ben ? Où il est passé ? Ellias retrouva John dans son grand salon qui regardait les grandes vitrines de verres les mains croisées dans le dos. Les grandes vitrines aux trophées. Il s'arrêta néanmoins devant un grand tableaux composé de centaines de visages.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda John.
- Un tableau représentant tous les visages des vainqueurs hommes et femmes de Roland Garros depuis la première édition.
- Intéressant, répondit John en s'approchant de plus près.
Il scruta un long moment l'œuvre sans mot dire. Ellias, restant debout derrière lui, ne savait pas comment aborder la conversation. John dit d'une voix sourde qu'Ellias n'avait jamais entendue.
- Tout à fait splendide.
- C'est un tableau unique, fait par un de mes amis… ex ami.
- Je vois.
John se déplaça jusqu'à la plus grande vitrine, dans laquelle se trouvait un grand saladier en argent finement gravé. Il se pencha pour mieux lire les noms. Un étrange silence commença à s'insinuer. Ellias le rompit aussitôt.
- Je, je crois que vous devriez partir.
- Et pourquoi donc ? Nous avons passé un contrat ensemble. Vous avez demandé, j'ai accepté.
- Allons Joe. C'est un malentendu, tout ceci n'est pas sérieux… Je préférerai que vous partiez.
- Pourquoi donc ? Serais-je un hôte de piètre qualité ?
- Non ! non, pas du tout. Je voudrais être seul, c'est tout.
John détacha son regard du saladier pour le poser sur le visage d'Ellias. Une fois encore il sentit ce profond et étrange regard, puissant, gênant.
- Seul ? Est-ce là votre seule réponse ? A moins que vous ne cachiez derrière cette solitude, le masque honteux de la peur que vous reflète votre miroir.
- Peur ? je n'ai pas peur.
- C'est vrai, ce n'est pas la peur… Vous êtes juste terrifié. Terrifié à l'idée que demain ce lève, terrifié à l'idée d'affronter le regard des autres, terrifié à l'idée d'être vous-même. D'ailleurs qui êtes vous ?
- Pardon ?
- Qui êtes vous Ellias ?
John s'approchait lentement d'Ellias à mesure que l'indicible tension naissait.
- Qui je suis ? Mais je… je suis… je suis… Mais vous savez très bien qui je suis ! Et puis qui êtes vous vous !? de quel droit venez vous ici jouer au psychologue !? Chez moi, dans ma maison.
- C'est votre maison, je suis d'accord. Mais est-ce chez vous ? Etes vous ici comme chez vous ? Vous y sentez vous heureux, à l'abri, en sécurité ?
Ellias sentit les premiers tremblements de sa main droite, sa mâchoire se serrer, son estomac se nouer. John continua.
- Alors essayez de vous souvenir où furent les endroits qui vous procurèrent cette sensation de bien être et de bonheur… Vous êtes simplement perdu dans une pièce toute noire et vous cherchez l'interrupteur à tâtons. Mais vous avez déjà au creux de votre main une allumette qui vous aidera pour commencer. Il faut simplement que vous ayez le courage de l'allumer, et de n'avoir qu'un faible halo lumineux et brûlant pour vous guider dans l'obscurité.
- Sortez !! Sortez de chez moi tout de suite !!!
Ellias eut le visage rouge et déformé par la colère soudaine et violente qui le submergea soudainement. Il fixa John de ses yeux rougit par les larmes.
- Je m'en vais Ellias… Je m'en vais.
Sans se retourner John quitta la maison. Laissant Ellias seul au milieu de son salon. Une larme roula sur sa joue et tomba sur le carrelage blanc et froid.
Il fixa le grand tableau sur le mur. Au milieu des centaines de héros du tennis il vit son visage, son propre visage, celui d'un vainqueur. Les souvenirs revinrent, l'odeur de la feutrine des balles, le crissement de la terre battue sous ses pieds, les hourras de la foule, le goût de la sueur, l'adrénaline, l'énergie.
Enfouissant son visage dans ses mains, il espéra noyer ces souvenirs dans ses larmes. Il pleura longtemps, jusqu'à comprendre que les souvenirs ne se noient jamais… car ils savent nager.

Ellias ouvrit la boite de balles et en prit une. D'un geste tranquille il frappa la balle contre le mur. Il fit ainsi de longs échanges face à lui-même pendant des heures. Laissant le soleil couvrir sa course dans le ciel bleu et frais. Et à mesure que le temps passait il frappait plus fort, plus vite, plus loin. Seul, face à lui-même sur son vieux et fidèle mur d'entraînement. Jusqu'à ce l'ombre des arbres grandissent sur le sol. Jusqu'à ce que la sueur envahisse tout son corps. Jusqu'à ce qu'il s'arrête et dise sans se retourner.
- Je suis désolé… je n'aurais pas du vous parler ainsi ce matin.
- Tout va bien Ellias, répondit John en entrant sur le terrain.
- Je n'aurais pas dû, car vous êtes le seul, depuis des années, à m'avoir parlé autrement. Le seul à oser me parler véritablement… La dernière personne qui l'a fait, je l'ai perdu… par ma faute.
- Je comprends.
Ellias n'osa pas se retourner pour autant. Il joua encore une fois contre le mur. Car pour la première fois depuis toutes ces années, il éprouvait de nouveau ses sensations. Il reprit la balle du coup droit. John se plaça dans l'ombre de la nuit montante.
- Pourquoi faites vous cela ? Demanda Ellias en continuant à jouer.
- Faire quoi ?
- Me parler.
- Faut il une raison à toute chose ?
- Non… je suppose que non.
Il frappa un revers lifté.
- Mais je ne comprends toujours pas. Pourquoi avez-vous dit que vous seriez mon entraîneur ?
- Parce que tu me l'as demandé.
- Mais je n'ai rien demandé.
- Bien sur que si… plus haut le coude sur le coup droit.
- Je ne saisis pas.
- Bien sûr, il y'a tellement de chose que tu ignores… comme sur toi-même.
- Ah oui ?
- Bien sûr. Tu ne sais pas qui tu es. Tu ne sais pas ce que tu veux.
- Allons je sais qui je suis.
John ne parla plus. Il n'eut plus que le bruit de la balle frappant le mur, le sol et la raquette, et le son de la voix d'Ellias. Le ciel laissa perler la première étoile.
- C'est con comme question en fait, poursuivit Ellias, je suis Ellias Difenthal. Et je suis, j'étais l'un des plus grand joueur de tennis de l'histoire. Certains disent le plus grand de tous les temps. Arf. Quelle prétention n'est-ce pas ? Mais c'est vrai que j'étais un putain de bon joueur.
Il frappa la balle un peu plus fort.
- J'étais capable de tenir toutes les trajectoires, je sentais le rebond comme personne, je lisais le coup de l'adversaire avant même qu'il le frappe. Quelque soit le terrain, les surfaces, j'étais invincible, je frappais plus fort, plus vite, plus tôt, mieux que n'importe qui au monde. J'ai fait ce que personne avant moi n'avait jamais fait.
Il décocha un revers rageur.
- Mais aujourd'hui, je ne sais pas qui je suis. Je ne suis plus rien. J'avais la fortune et la gloire, j'étais aimé de tous. J'avais la plus belle femme du monde, le plus magnifique des enfants. Que pouvais-je rêver de plus !? hein ? Je cristallisais tous les espoirs de milliers de gosses, j'étais un modèle dans le monde entier. J'étais le meilleur… le meilleur… le plus riche… le plus grand. Il délivra un coup droit rageur en serrant les dents.
- Aujourd'hui j'ai tout perdu… Tout !! Je n'ai plus rien… plus rien !!... BORDEL DE MERDE !!
Il frappa soudainement sa raquette sur le sol. Sa voix dérailla, son cerveau explosa, son corps s'embua de pleurs.
- Merde !! putain de merde !! Mais à quoi ça sert tout ça !? J'avais tout !! tout !! TOUT !! Je ne suis plus rien !!
Il martela le sol avec la tranche de sa raquette en hurlant. Prit alors d'une soudaine colère incompréhensible, il se redressa en hurlant. Il jeta sa raquette de toutes ses forces contre le mur puis il tomba à genoux. Le visage déformé par les larmes, il releva la tête. Devant lui se tenait John.
- Mais qu'est-ce qui m'arrive ? sanglota Ellias. Qu'est-ce qui m'arrive ?...
- Tu te réveilles.
- Mon dieu j'ai si peur…

*
* *


Ellias essuya la buée qui recouvrait la glace de la salle de bain. Jamais il n'avait vu son visage ainsi. Même après une heure sous la douche, ses yeux étaient toujours boursouflés par les larmes. Il s'habilla, sortit de la salle de bain et s'en alla retrouver John qui l'attendait dans la cuisine.
- Salut Ellias, fit John qui avait revêtu le tablier de cuisinier.
- Ca sens bon ce que tu nous prépare là…Joe… je suis désolé pour tout à l'heure. Je ne sais pas ce qui m'a prit. Je n'étais pas moi-même.
- Ben si justement. Goûte moi ça.
Ellias goûta la sauce aigre-douce dans la cuiller en bois.
- C'est bon.
- Héhé, je sais. Une recette à moi. Et bien sûr que tu étais toi-même. La colère, est souvent le visage de la vérité. Quand nous crions, hurlons, en proie à une sourde colère, c'est bien souvent la vérité qui s'échappe de nous-même. Une vérité si dure, si difficile à accepter, que seule la violence peut la faire sortir. Et puis il faut bien commencer par quelque part… Comment te sens tu ?
- Vidé.
- C'est le terme. Tu t'es vidé, mais pas complètement. Ca viendra. D'ailleurs, attends toi à dormir comme tu n'as pas dormis depuis longtemps.
Ellias s'assit de l'autre coté du plan de travail, en face de John qui posa délicatement le couvercle sur la casserole.
- Nous allons fêter cela.
John enjoignit le geste à la parole en débouchant une bouteille de vin. Ellias sortit deux verres de l'armoire.
- Non Ellias, ce ne sont pas les bons verres.
- Qu'est-ce qu'ils ont mes verres ?
Ils ne conviennent pas.
John montra la bouteille à Ellias.
- Alox Corton, fit John. Ca vient de ta cave.
- J'ai du Bordeaux comme ça moi ?
- C'est du bourgogne ! Ignare… Il faut donc des verres à bourgogne. Ne t'inquiètes pas, je les ai trouvé.
John versa le breuvage rouge aux reflets violet dans les deux verres qu'il venait de poser entre eux. Il en tendit un à Ellias.
- Portons un toast, fit John. Au destin.
- Au destin.
Les verres tintèrent. Ils burent leur première gorgée de vin.

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