Chapitre 3
- Encore une !! Cria l'entraîneur. On refait le mouvement.
Ricardo Faye lança encore une fois la balle et servit aussi fort qu'il pu. La bouteille de plastique posée à l'intersection des carrés de service explosa littéralement sous l'impact de la balle.
- Encore une fois, fit l'entraîneur en posant une balle à l'angle du carré de service.
Le grand joueur Cubain servit. Sa balle heurta l'autre balle.
- On continu ? demanda l'entraîneur.
- On continu… répondit Ricardo en se préparant.
Son entraîneur sortit une pièce de monnaie de sa poche et la posa sur la tranche en plein milieu d'une ligne blanche.
- Pile ou face Ricardo ?
- Face, fit il en servant.
La balle frappa le sol en même temps que sur la pièce. La pièce s'envola en tintant et retomba dans la main de l'entraîneur.
- Alors ? Demanda Ricardo.
- Face !
Ricardo lança sa balle au dessus de lui, et servit de toutes ses forces.
*
* *
* *
- Voilà où on en est Ellias.
- Donc si je résume, je vais finir en tôle pour détournement de mineur et pour fraude fiscale, finir rayé des listes pour dopage, perdre mon divorce et toutes mes rentrées d'argent vont me lâcher un par un. T'as d'autres bonnes nouvelles ?
- Ta société de communication dépose le bilan le mois prochain.
- Et allez !... Mais pourquoi je te paye Michel !?
- Y'a longtemps que tu me payes plus Ellias... Si je continue à jouer ton agent et ton homme à tout faire c'est par…
- Amitié ?
- J'aurais plutôt dit par devoir… Je suis désolé pour tout ça Ellias, mais quand on déconne on le paye un jour ou l'autre.
- Ne m'emmerde pas avec ces conneries.
- Bon, il faut que j'y aille… Je connais la sortie.
Ellias se leva en même temps que Michel.
- Je… Merci pour tout quand même Michel.
- De rien.
- Je fais une fête ce soir. Une complète, sexe drogue et rock and roll. Ca te branche ?
- Bye Ellias.
Michel Simon quitta le salon, le laissant avec les dossiers sur la table basse. La femme de ménage venait de passer, l'immense propriété était rangée, propre et paisible. Il se rassit dans son canapé face à la cheminée. Devant lui un magnifique tableau de maître dont il ne souvenait plus du nom, ni prix, ni même quand il l'avait acheté.
Les longs couloirs, menant aux chambres et pièces vides, étaient vides. Toute la maison était vide. Vide de sens, vide de vie.
Léo ouvrit le livre "Les terrains du scandales" à la première page. C'était le livre écrit par le fameux juge de chaise Folconi, exposant aux grands jours la corruption, le dopage et les relations avec les milieux des paris dans le monde du tennis. C'est à partir de ce livre que la dérive d'Ellias commença, accusé d'avoir soudoyé un juge de chaise pour se garantir un tour "facile" lors d'un tournoi. Il prit son calepin, un crayon et entama la lecture.
"Le freak c'est chic" hurla la foule en levant les bras. La musique forte, les alcools forts, les femmes, la drogue. Ellias sortit de sa salle de bain en refermant la ceinture de pantalon, suivit par une grande brune. Il salua en riant un homme qu'il ne connaissait même pas.
- Génial ta fête mec !! S'écria l'homme.
- Ouais ! répondit Allias. Profite mon pote, profite…
Il le laissa entrer dans la salle de bain avec la grande brune et prit la direction de la cuisine. Une demi douzaine de personne s'affairait autour d'une petite plaque de verre, ils tassaient délicatement à l'aide de lame de rasoir la cocaïne en ligne.
- Hey Ellias ! Mon pote, viens.
Ellias prit la petite paille de plastique et snifa une ligne de cocaïne en un éclair. Il sentit instantanément le coup de fouet, il n'avait plus sommeil.
- J'ai une putain de pêche ce soir !!
- Cool man… Mais pour la coke tu me dois 3000 dollars.
- Ok je vais te chercher ça tout de suite. Il prit une bière dans le frigo et sortit de la cuisine en dansant. Tous ses amis s'agitaient et festoyaient autour de lui.
Il entra dans sa chambre et attrapa le manteau qui gisait au pied du lit afin de prendre son portefeuille. Le prenant par le bas, il le retourna. Le portefeuille tomba sur le sol.
La balle de tennis au sigle triangulaire tomba de la poche, rebondit sur le sol et roula jusqu'à son pied. Il la ramassa et s'assit sur son lit. Il la fixa en long moment en jouant avec. La feutrine crissant entre ses doigts, comme ses souvenirs.
L'air était frais, mais il ne faisait pas froid. La neige avait finalement complètement fondu. Il descendit les marches vers l'arrière de la maison. Cela faisait si longtemps qu'il n'y était pas venu qu'il peina à trouver l'interrupteur. Lorsqu'il alluma la lumière, semblant jaillir du néant, apparut le mur. Le grand mur vert et lisse, avec sa ligne blanche à un mettre du sol.
Le mur solitaire, le mur des gosses.
Il posa son sac de sport sur le sol et en sortit une raquette. Il ôta la house de protection, et la rangea dans le sac.
Puis il posa ses mains sur le manche. Il serra le grip dans sa paume. Un millier de sensations rejaillirent soudainement du puits des âmes. Le contact du caoutchouc adhérant le fit frissonner, de la paume de la main gauche il tapa sur les cordes de la raquette.
Le chant des cordes. Le contact cinglant. Il ferma les yeux.
Il sortit de sa poche la balle jaune. Tourna légèrement son corps et ses épaules.
Repositionna ses pieds, et lança la balle en l'air.
Il la regarda monter et retomber. Elle prit son rebond sur le sol en ciment, remonta jusqu'à sa hauteur et, lorsqu'elle fut retombée à la hauteur de ses hanches, frappa un ample coup droit.
Le bruit !
Le son unique de la balle s'enfonçant dans les cordes, jaillissant, rebondissant contre le mur. Elle revint sur son coté droit, il l'a frappa à nouveau. Elle rebondit sur sa gauche. Il fit un pas et frappa du revers. Mais il l'a prit sur le cadre. Elle partit violemment vers le haut et disparue dans la nuit.
Il souffla et retourna à son sac de sport, où il y rangea la raquette.
- Quelle connerie, fit il entre ses dents.
Ellias ferma la fermeture éclair de son sac et passa la bandoulière autour de son épaule. Regarda une dernière fois le mur et sortit du terrain.
- Décidément, fit une voix.
Il se retourna en sursautant. Un homme se tenait dans la pénombre.
- Pardon ? Fit Ellias. Je… qui est là ?
L'homme fit un pas en avant.
- Vous !? S'exclama Ellias en écarquillant les yeux. Mais, qu'est-ce que vous faites ici ? Mais comment…
- Je viens d'emménager en bas de la route, vous savez dans le petit lotissement. Je faisais ma promenade journalière.
- A une heure du matin ?
- Comme d'habitude. Mais je pourrais vous retourner la question d'ailleurs.
- Hein ? mais heu, je voulais taper quelques balles et… mais c'est pas la question. C'est incroyable cette coïncidence John, c'est bien cela ?
- Je vous en prie, appelez moi Joe. Une coïncidence ? Non, rien n'est jamais une coïncidence, pas plus qu'au hasard. Oh mais pardon je n'avais pas vu que vous donniez une petite fête.
John se pencha pour mieux voir.
- Oulà ! Mais vous avez beaucoup d'amis dites moi, c'est sympa… On se sent moi seul d'avoir des amis autour de soi… N'est-ce pas ? Ce sont tous vos amis ?
- Heu et bien, oui, sans doute mais…
- Tenez, je crois que c'est à vous.
John lui tendit la balle au sigle étrange. Ellias la récupéra.
- Ah oui merci, elle m'a échappé.
- Sacré maison dites moi, très belle. Vous faites quoi dans la vie ?
- Et bien je… je gère des affaires.
- De placement.
- Oui un peu de bourse aussi.
- Non, c'est le placement.
- Je ne comprends pas.
- C'est à cause de votre mauvais placement que vous avez raté votre revers.
Ellias fixa John en grimaçant. Il avait du mal à le suivre, mais il ne pouvait se détacher de ses yeux pétillants et vifs, malicieux.
- C'est toujours pareil dans la vie. Ce n'est pas la balle qui arrive mal, c'est nous qui nous plaçons mal par rapport à elle. A balle identique deux joueurs joueront deux coups différents, et vous savez pourquoi ?
- Le placement.
- Mais oui voilà ! C'est ça, le placement… la façon de voir les choses en fait.
Ellias ne vit pas le vent s'élever à l'horizon.
- Vous devriez essayer encore une fois.
- Essayer ?
- De voir les choses différemment.
- Et bien…
John montra le sac de sport de la main.
- Ah ça, je ne crois pas que ce soit le bon moment, et j'ai pas forcément envie de jouer maintenant.
- Ça c'est sûr, ce n'est jamais le moment. Mais il le faut bien un jour ou l'autre, alors pourquoi pas maintenant. Et puis ce qui est fait aujourd'hui n'est plus à faire demain. Allez… essayez. Ça coûte quoi ?
- Plus que vous ne croyez. Car vous ne savez rien de la problématique, ni, en fait, de ma vie.
- Ah si, j'en sais déjà beaucoup.
- Ça m'étonnerait.
- Et pourtant si… je sais déjà que vous vous placez mal sur le terrain. Le terrain est le même pour tout le monde, la balle est la même, le filet à la même hauteur, le temps, le moment… et pourtant chacun va jouer différemment la même balle. C'est juste une question de point de vue, de volonté de se placer différemment… de voir différemment. Essayez.
Ellias, sans qu'il comprenne vraiment, sortit la raquette de son sac, prit la balle et la lança sans trop y croire. Il joua du coup droit et vit la balle revenir sur son revers.
Il se plaça pour la jouer.
Mais au dernier moment il su qu'il la jouerait mal. Il fit l'effort de d'un petit jeu de jambe et se replaça par rapport à la balle. Il la frappa du revers. La balle prit un rebond formidable.
John la rattrapa à la main et fixa Ellias de son incroyable regard.
- C'est si simple… et pourtant si compliqué… n'est-ce pas ?
- Je suis d'accord.
- Alors c'est parfait ! J'accepte.
- Pardon ? Vous acceptez quoi ?
- De devenir votre entraîneur.
Ellias, éberlué, le fixa bouche bée.
La musique joua longtemps… longtemps au cœur de la nuit.
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