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L'Armée des Sombres

Par monz

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Table des matières
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Jour 9e de la Lune Verte


    Plaines Fertiles


Lousket regardait le flacon de liqueur des Brumes. La dernière fois qu’il en avait bu, cet alcool réputé et introuvable lui avait fait un drôle d’effet. D’un autre côté, il avait besoin d’un petit remontant. Il n’avait pas dormi depuis trois jours, ses yeux le brûlaient, il consacrait l’essentiel de ses efforts à tenir debout.Les Elfes n’avaient toujours pas bougé. L’attente était insupportable. Ils campaient à moins de cinq pas des faubourgs de la ville et, mis à part quelques bordées de flèches, ils n’avaient nullement manifesté leur intention d’attaquer. Qu’attendaient–ils ? Des renforts ? Pour ce qu’il avait pu en juger, Lousket estimait que les Elfes étaient largement assez nombreux pour donner l’assaut à la capitale des Terres Fertiles.« Ils jouent avec nos nerfs, se répétait–il, le flacon à la main. Parfois il l’ouvrait et le portait à ses narines. La liqueur des Brumes avait une légère odeur de terre brûlée.« Ils jouent avec nos nerfs. C’est leur tactique. Comme pour la porte Monumentale. Mais ils ne connaissent pas Lousket ! Lousket sait parfaitement comment la Porte Monumentale fut prise et comment les Elfes ont gagné la guerre des Drôles ! Lousket ne fera pas les mêmes erreurs et toutes les entrées de Blélande seront gardées.La découverte d’une sentinelle, la gorge tranchée, à la porte dite des Hauts–Plateaux avait conforté le roi autoproclamé de Blélande que l’ennemi ne jaillirait pas forcément là où on l’attendait. Aussi gardait–il le gros de ses troupes sur la place principale de la ville, de là, elles pourraient se rendre rapidement partout.« Ils jouent avec nos nerfs, souffla encore une fois Lousket avant d’avaler d’un coup sec la moitié du flacon de liqueur des Brumes.

    Contreforts de la Couronne


« C’est de la folie ! », pensa immédiatement Ervandre. Mais il ne fit aucune remarque. Il regardait Hectawn exposer son désir d’aller prêter main forte aux Blélandais et se taisait. Il ne serait pas, une fois de plus, le raisonnable, celui par qui rien n’arrive jamais. Il avait compris que la princesse goûtait le panache, il allait lui en donner. Elle le boudait pour d’obscures raisons, il allait la reconquérir. N’avait–il pas déjà réussi une fois à la séduire ? Quand Hectawn et Iphimanie étaient revenus de leur ambassade auprès des Bosqueux, il avait senti la jalousie le gagner. Ils semblaient tellement proches.La sorcière, qu’on n’avait pas vue depuis de nombreux cycles, s’était empressée auprès du général et avait tenté de l’entraîner à part. Hectawn lui avait fait comprendre qu’il y avait plus urgent et s’était plongé dans ses occupations de généralissime. Ervandre était sûr d’avoir vu sourire la princesse. Et ce sourire l’avait transpercé. Il avait lui–même tenté de s’approcher, de recueillir quelques confidences, mais le regard qu’elle lui avait jeté, un regard étrange, presque triste, l’avait dissuadé.Et depuis trois jours, ils s’évitaient. Ervandre n’avait pas échangé plus de trois mots avec la princesse. Evémulsine n’avait pas passé plus de trois cycles avec Hectawn. Le général multipliait les sorties, les discours, les jurons, les entraînements, les ambassades auprès des Bosqueux (Iphimanie n’y participait plus). Il s’était longuement enfermé, quand enfin il avait réapparu, avec Zorgrr. Le jeune homme–loup avait ramené des informations récentes et précieuses de la capitale des Plaines Fertiles. Ervandre préférait ne pas savoir comment il les avait obtenues. En tout cas, la situation était plus claire grâce à lui : Blélande s’était bien révoltée face à l’envahisseur. Un certain Louzeket y avait pris le pouvoir et se prenait pour le roi de la contrée. Il avait défié les Elfes qui n’avaient pas tardé à réagir. Une armée avait pris position aux portes de la cité. Hectawn avait dit que l’armée des Sombres aiderait les insurgés, et Hectawn exposait son plan de bataille, et Ervandre pensait « C’est de la folie ! » mais ne disait rien. Il avait son idée. S’il fallait briller au combat pour plaire à sa majesté, il brillerait.

    Plaines Fertiles


Le fedowann jeta un regard rageur à l’Elfe qui lui astiquait son pied d’armure. Comment un Elfe pouvait–il être aussi petit ? Il dénaturait la race. Dégageant sa jambe, le stratège donna un coup violent à son serviteur qui se retrouva étendu sur le dos, son chiffon à la main. Le chef d’armée se leva, prit son casque et sortit de la tente. Le soleil avait déjà franchi la mi–jour et dans quelques cycles il faudrait encore reporter l’attaque au lendemain.Le fedowann pesta. Depuis qu’il avait reçu la directive d’attendre l’arrivée du Symore avant de lancer l’attaque, il ne décolérait pas. S’il appréciait le sorcier –il avait redonné confiance et fierté au peuple elfe–, il ne supportait pas son ingérence dans sa façon de mener cette campagne. Fleolnill était issu d’une famille d’illustres stratèges et n’avait de leçon à recevoir de personne. D’ailleurs, si le Symore n’était pas là dans les cinq cycles à venir, il lancerait quand même l’offensive. Le Symore dirait ce qu’il voudrait. Fleolnill connaissait assez de monde dans l’entourage du roi pour ne pas avoir à s’inquiéter.Le guerrier elfe demanda son cheval. Après tout, pourquoi attendre cinq cycles de plus ? Ils avaient déjà assez attendu. Il donna l’ordre aux troupes de se tenir prêtes, commanda aux archers de se mettre en position. Blélande serait rasée dès ce soir.« Fedowann ! Fedowann Fleolnill !Son serviteur, le petit elfe qui lui cirait l’armure tantôt et qu’il avait violemment repoussé, courait dans sa direction. Arrivé à sa hauteur, il l’informa, entre deux tentatives pour reprendre son souffle, que le Symore était arrivé et qu’il le priait de se présenter à lui dans les plus brefs délais. Le fedowann serra les poings. Le messager baissa la tête. Il encaissa le coup comme il l’avait toujours fait, sans même desserrer les lèvres.

    Amont des Plaines Fertiles


L’armée des Sombres chevauchait en formation serrée. Hectawn menait le gros des troupes, encadré de près par la princesse et la sorcière. Fliwick conduisait, comme à son habitude, les archers. Il avait pris soin de masquer ses oreilles pointues sous une capuche noire. Balez fermait la marche et veillait sur le petit Jay, suivi de près par son labre Sovgage. Il avait bien fallu les emmener, puisque toutes les forces disponibles participaient à l’opération. Ervandre, Zorgrr et deux autres éclaireurs ouvraient la marche. Le Coralien avait vivement insisté auprès d’Hectawn pour faire partie du groupe. Il avait même juré au général qu’il avait étudié autrefois à l’Académie des plans de Blélande et connaissait donc la ville. Il était le seul à savoir que ce n’était pas vrai et que c’était le premier mensonge qu’il proférait à l’intention de son ami.Le soleil allait passer derrière la Couronne et Blélande était visible au fond de la plaine. Les quelques humains rencontrés ne leur avaient pas fait obstacle, bien au contraire, ils avaient encouragé ces soldats descendus des montagnes et dont l’armement témoignait d’une pratique régulière de la guerre. Hectawn de son côté n’avait pu que constater la pauvreté de l’équipement des Blélandais. Il n’avait jamais cru que la partie serait facile, mais « foi de Mèrs, foie d’artimanchaud ! Si nous pouvions ne pas nous battre à un contre mille… »

    Blélande


Liove ouvrit la porte avec douceur. Elle jeta un œil dans le couloir, autant qu’elle pouvait en juger, il était vide, mais elle ne distinguait pas grand chose dans la pénombre. Depuis que les Elfes campaient à quelques centaines de pas des portes de la ville, les domestiques avaient ordre de n’allumer ni feux de cheminée, ni chandelier, ni torche, même à la nuit tombée. Le soleil avait disparu depuis quelques cycles derrière la Couronne. La Lune Verte perçait le ciel de plus en plus noir sans fournir à Liove assez de lumière pour qu’elle fût certaine que la voie était libre.Après une brève prière aux Mèrs, la jeune fille s’engagea dans le couloir. Elle serrait sous son bras un petit baluchon qui contenait deux morceaux de pain et une poignée de fruits séchés. Elle s’était décidée. Elle partirait cette nuit. Elle prendrait la direction de la Grande Forêt et avec l’aide de Sulbrice, elle arriverait à retrouver la route de son village natal. Avançant à pas feutrés, elle arriva en haut de l’escalier. La maison de l’ancien chef de la milice était silencieuse. Le rez–de–chaussée plongé dans le noir. Elle posa un pied sur la première marche et s’arrêta. Il lui avait semblé entendre un bruit, comme un grattement. Elle se figea, les battements de son cœur s’accélérant. Le silence à nouveau l’entourait. Elle écarquilla les yeux à droite, à gauche et derrière elle, ne vit rien.« Je vous implore, Malicieuces Mèrs, gardez–moi de vos tours du destin… Je vous implore, Malicieuces Mèrs, gardez–moi de vos tours du…Liove avait parcouru une dizaine de marches quand une main l’attrapa à la manche et la tira au bas de l’escalier. Elle sentit son pied droit déraper et tout son corps bascula. Elle se réceptionna sur un bras et l’entendit craquer. La douleur lui arracha un cri. Elle se mit à pleurer. Et par delà les larmes, elle reconnut la voix de sa maîtresse qui l’insultait et qui empestait l’alcool de double–noix.« Je vous implore, Malicieuses Mèrs, gardez–moi…Les coups avaient cessé. Les vociférations de Belly aussi. Un grondement sourd montait de la rue. « Les Elfes attaquent ! Les Elfes attaquent ! », criaient les villageois qui n’étaient pas juchés sur une barricade. Et déjà le vacarme de la bataille recouvrait leurs cris.De nombreux Blélandais gisaient morts, le corps percé de flèches. Ils avaient tardé à se mettre à couvert et avaient été fauchés quand la pluie de projectiles s’était abattue sur les retranchements. Lousket tentait de conserver le contrôle de la situation et haranguait ses troupes. A couvert, ils ne craignaient rien des Elfes, aussi bons archers fussent–ils.Le Fedowann n’était plus pressé. Si la présence du Symore l’avait tout d’abord contrarié, maintenant, elle le stimulait. Il voulait voir ce qu’était une attaque rondement menée, il n’aurait pas fait le déplacement pour rien.Les archers elfes tiraient avec méthode et régularité. Divisés en section, ils marchaient sur la ville en plusieurs points mais avec la même discipline. Une première ligne s’avançait, elle était composée de tireurs « fillfonnd ». Ils ne visaient pas mais tiraient selon un angle précis qui permettait aux flèches de retomber avec plus de poids et plus de vitesse. La seconde ligne lui succédait instantanément. Les archers « wandewan » étaient réputés pour leur acuité auditive. Le moindre son leur permettait d’ajuster leur tir et, bien souvent, de toucher leur cible. A chaque changement de ligne, toute la section progressait de trois pas.Lousket regardait avancer les arches elfe : sûrs de leur puissance et de leur technique. Les flèches pleuvaient sans discontinuer. Pour la première fois, l’ancien chef de la milice pensa qu’il pouvait mourir ici, ce neuvième jour de la Lune Verte, premier cycle d’occupation depuis la chute d’Asthanaël–le–Tranquille. Il imagina sa Belly, qui l’avait mise en garde, ricanant de sa bêtise. Il sentit l’orgueil monter en lui. Elle l’avait toujours pris pour un moins que rien, elle verrait. Avant le lever du jour, il serait roi de Blélande. Il fit signe aux lanceurs de se tenir prêts. Postés sur les toits, il avait recruté tous les bras capables de manier une fronde, un lance–cailloux. Il savait que la plupart était encore des enfants, mais trouvait excuse dans le proverbe blélandais : qui veut manger une momelette, casse d’abord les coquilles d’œufs.Ervandre se redressa. Lui, Zorgrr et les deux autres éclaireurs avaient gagné un monticule et dominaient légèrement la capitale des Terres Fertiles. Ils avaient une vue imprenable sur le champ de bataille : les archers elfes avançaient à pas réguliers sur l’entrée principale de la ville. Des corps de Blélandais jonchaient déjà la plus importante des barricades. Des cris parcouraient la ville, des habitants fuyaient par les portes opposées. Le Coralien repéra les cavaliers ennemis qui se rassemblaient à l’abri de leurs archers. Dans quelques cycles, ils donneraient l’assaut. L’armée des Sombres n’arriverait jamais assez tôt.Le Symore goûtait en connaisseur la bataille. Il avait toujours admiré la rigueur avec laquelle les soldats Elfes se comportaient, la précision de leurs archers. Le fedowann n’avait pas eu à tancer ses troupes, elles répondaient à son doigt et à son œil. Le cheval qu’il montait, un animal à la carrure impressionnante, piaffait d’impatience, ses larges sabots soulevant la poussière des plaines. Le Symore était satisfait : dès demain il pourrait reprendre le chemin de Coralion.Soudain, le sourire qu’il dissimulait sous sa capuche pourpre disparut. Des étincelles passèrent dans ses yeux. Il fixa le ciel. Un vent s’était levé et balayait le champ de bataille. Il semblait comme soufflé depuis Blélande. En quelques cycles, il monta en intensité et les arches elfes, malgré leur discipline, hésitèrent. Leurs flèches se perdaient dans cette force invisible et n’atteignaient pas leur cible. Le fedowann leur commanda d’avancer, mais les soldats ne bougeaient pas. Ils avaient déjà toutes les peines du royaume à ne pas être repoussés par des rafales de plus en plus violentes.Lousket ne comprenait pas ce qui se passait. Jamais il n’avait vu souffler un tel vent sur les Plaines Fertiles. Et surtout, il semblait surgi de nulle part. Au centre de la ville, l’air était calme et une plume de cocotte ne se serait pas envolée. Comme les archers elfes semblaient cloués sur place, il fit signe à ses lanceurs. Une centaine de bras s’agita au–dessus des toits de la ville et des pierres affûtées volèrent en direction des rangs ennemis. Plusieurs archers elfes s’écroulèrent, touchés au visage. Lousket applaudit et brandit son épée. Une clameur s’éleva dans la ville. Les lanceurs avaient déjà rechargé et armaient leur bras quand les pierres des murs qui délimitaient les pâtures se mirent à voler. L’une après l’autre elles montaient dans les airs, et, comme si le vent n’existait pas, avançaient en direction des portes de la ville. Instinctivement, Lousket baissa la tête, mais les pierres ne vinrent pas jusqu’à lui. Elles s’empilaient à quelques pas de son poste d’observation, formant un abri voûté sous lequel pourrait circuler les envahisseurs. Les archers et la cavalerie elfes se rassemblaient déjà à l’entrée de ce tunnel improvisé. Comme il était apparu, le vent cessa de souffler.Le Fedowann Fleolnill adressa un signe de tête au Symore. Finalement, il avait eu besoin de lui. La présence d’un sorcier dans le camp adverse était inattendue. Cela n’effrayait pas le guerrier : la bataille s’annonçait simplement plus palpitante que ce qu’il avait imaginé. Il donna des ordres. Il fallait avancer avec prudence. Les défenseurs de la capitale des Terres Fertiles n’étaient pas nombreux et mal équipés, mais ils avaient l’avantage de la position. Les Elfes sortiraient d’un tunnel et ils devraient rapidement percer les lignes ennemies s’ils ne voulaient pas y rester coincés.Lousket avait rassemblé ses hommes. Il avait posté les plus costauds et les mieux armés en première ligne. Tous avaient les yeux rivés sur le tunnel de pierre. Pas une lumière ne filtrait de la gueule sombre, seulement des bruits. Les bruits de pas d’une armée en marche. Amplifiés par la voûte, ils donnaient l’impression que les Elfes n’étaient pas des centaines mais des milliers de milliers...Tout à coup, le silence se fit. Les Blélandais, qui formaient un arc de cercle devant la sortie du tunnel, resserrèrent leurs rangs, levèrent leurs armes. Au centre de ces soldats de fortune, Lousket brandissait l’épée de la vengeance et guettait le moindre mouvement, le moindre son qui pût trahir la présence des oreilles pointues. Rien. Le silence. A moins que…« A couvert ! A couvert !Ervandre galopait vers une entrée annexe de la ville. Zorgrr avait déjà disparu dans les faubourgs. Les deux autres éclaireurs avaient rebroussé chemin pour informer Hectawn de l’évolution de la situation. Le Coralien perçut une grande clameur du côté de la porte principale.Les flèches étaient passées au–dessus de sa tête. Lousket les avaient entendues siffler. Même s’il ne semblait pas touché, il se tâta rapidement le corps, étonné d’avoir été épargné. Sulbrice était avec lui. Il imagina la déesse, elle avait le doux visage de Liove. Il sourit, dressa son épée et roula sur le côté mais ne vit pas grand chose. A sa droite, des paires de pieds. D’autres miliciens s’étaient tout comme lui plaqués au sol. Un peu sur sa gauche, le haut du tunnel de pierre. Toujours sombre. Une nouvelle volée de flèches. Il entendit un cri derrière lui. Un idiot avait dû se relever et le payer de sa vie. Lousket cria une nouvelle fois :« A couvert ! Par toutes les Mèrs du royaume ! A cou…Son exhortation se perdit dans les bruits de galop. La charge des envahisseurs avaient commencé. Un hennissement strident, et le sol se mit à trembler. Lousket releva la tête et la rebaissa aussitôt. Il n’avait jamais vu poitrails de chevaux aussi impressionnants. Les sabots projetaient des pierres en tout sens. « Je vais mourir piétiné », pensa–t–il et il demanda pardon en silence à sa Belly pour tout le mal qu’il lui avait fait.Ervandre était partagé entre son naturel prudent et son envie de briller. Aux bruits, il savait qu’il était à moins de trois rues de la bataille. Il passa la main sous sa selle, bien que soigneusement enveloppée dans plusieurs épaisseurs de chiffons, l’épée magique d’Hectawn dégageait une forte chaleur. Il hésitait à la prendre. Si son ami l’avait remisée au fond d’une malle avec interdiction à quiconque de la toucher, il devait bien y avoir une raison. Evémulsine avait seulement dit que l’épée avait failli le tuer. Mais ne valait–il pas mieux mourir que de ne pas être aimé ?Le fedowann Fleolnill fut l’un des premiers à franchir la barricade. Son cheval sauta sans effort apparent l’obstacle. Derrière, les défenseurs blélandais ne s’étaient pas encore relevés. L’Elfe piqua les dos découverts et offerts à sa lance, clouant les corps à terre, les cris se perdant dans la pierre. Quelques morts plus loin, il cabra sa monture, jetant un regard en arrière, il voulait s’assurer que ses troupes n’éprouvaient pas de difficultés. Il était satisfait : la charge avait parfaitement réussi, la ligne de défense ennemie était enfoncée. La voie était libre pour gagner le cœur de la cité, rassembler les troupes et châtier tous les habitants qui résisteraient.« Fill tow fill !Le fedowann enfonça sa lance dans un gaillard qui levait une massue vers lui. Il la planta si profondément qu’il ne put la retirer et dut l’abandonner. Un homme à cheval apparut sur l’avenue. Fleolnill s’imagina que ses informateurs s’étaient trompés et que Blélande possédait finalement des cavaliers. Allaient–ils contre–attaquer ? Il lui fallut quelques cycles pour se rendre compte que l’homme était seul.Ervandre piqua les flancs de son cheval. Il regretta de ne pas avoir d’ailes. Il voulait fondre sur la cavalerie elfe. Dans sa main, l’épée magique avait soif de sang et lui communiquait une rage phénoménale, lui brouillait la vue et faussait son jugement. Mais dès que les premiers Elfes furent sur lui, il les pourfendit avec une aisance dont il ne se serait pas cru capable. Il mit deux ennemis à terre, puis trois, en estropia un quatrième, trancha dans un cinquième. Il avait l’impression de baigner dans le sang. Etait–il blessé ? Il ne sentait rien. Son bras tournoyait, paraît les attaques, pourfendait. Il était maître de l’avenue, pas un Elfe n’avait réussi à passer. Si seulement la princesse le voyait…Ervandre dégagea son cheval des cadavres entassés autour de lui. D’autres Elfes arrivaient. Il était prêt à les recevoir. Son épée pointait déjà dans leur direction. Mais ils s’arrêtèrent soudainement et se rangèrent sur les côtés. Une ligne d’archers apparut. Il fut mis en joue. « Pour Iphimanie ! Pour Asthanaël ! Pour le Royaume des humains !Ervandre fonça sur les arcs tendus vers lui.Le fedowann Fleolnill n’en croyait pas ses yeux : cet humain venait de terrasser tout un groupe de ses cavaliers. Humain… Ou sorcier ? N’était–ce pas lui qui avait déclenché quelques cycles plus tôt cette tempête providentielle ? Il fallait agir vite. Fleolnil aboya des ordres et des archers se mirent en position. Les cavaliers s’écartèrent de la ligne de tir. Les flèches fondirent sur le cavalier qui chargeait.Lousket ouvrit un œil, vit le ciel, le haut des maisons. Il chercha à tâtons, retrouva le manche de son épée. Il se redressa un peu, lentement, discrètement. Les troupes elfes sortaient du tunnel en bon ordre. Plus haut dans la rue, la cavalerie galopait vers le centre de la capitale des Terres Fertiles.Le roi précaire rampa jusqu’à un abri, héla quelques compagnons rescapés et fit le point sur leur situation. Leurs forces étaient dispersées, les morts étaient déjà nombreux. Le plus urgent consistait à se rassembler. Il envoya les plus jeunes à travers la ville, à chaque barricade encore debout. Les gamins devaient transmettre à tous les hommes valides et en état de se battre un nouveau lieu de ralliement.Entourés de ses miliciens les plus fidèles, Lousket s’était mis en route, quand Ervandre engagea le combat avec les troupes elfes. D’ou sortait ce nonobrilius ?, s’était demandé Lousket. De quel asile pour atteint–de–raison s’était–il échappé ? Contre toute attente, il venait de mettre en pièces plusieurs Elfes, pourtant puissamment armés. La progression ennemie était temporairement stoppée.Lousket sentit le courage lui revenir. Il n’allait pas abandonner ce valeureux guerrier. Certes, il avait craint de finir piétiné, mais, maintenant qu’il était à nouveau sur ses deux jambes, les pointus allaient voir ce qui devait être vu !Lousket regarda chacun de ses hommes droit dans les yeux et leur indiqua par gestes ce qu’il attendait d’eux. Il tendit son épée en direction des archers qui visaient maintenant le cavalier. A son signal, ils se ruèrent sur les Elfes. Ils ne parvinrent pas à les empêcher de tirer mais la surprise aidant, ils en assommèrent, estropièrent une bonne moitié avant de se replier. Déjà les renforts elfes arrivaient.Ervandre vit les projectiles arriver sur lui. Il les balaya d’un coup d’épée. Il encouragea sa monture, il ne devait pas laisser les archers recharger. Il connaissait leur rapidité, il devrait sans doute éviter une nouvelle volée de flèches avant de tomber sur eux. Et il serait si près… La folie conduisait son assaut désespéré. Il hurlait tout en chargeant, son épée dégoulinante de sang, les veines de son cou tendues à se rompre. Ses cris redoublèrent quand des humains surprirent le groupe d’archers et semèrent le trouble dans les rangs ennemis. Il allait réussir ! Vole cheval, vole ! Il allait trancher des têtes, couper des bras !Encore trois galops… Mais en bordure de son champ de vision, une silhouette attira son attention. C’était un Elfe, monté sur un cheval imposant, un Elfe de très grande taille. Il tendait dans sa direction un arc immense. La pointe de la flèche était particulièrement visible. Elle jaillit. Ervandre sentit tout son être se tendre. Il pivota sur sa selle, mit son épée en opposition. Le projectile heurta la lame magique dans un souffle d’étincelles et se brisa en mille morceaux. Le Coralien vit avec effroi et comme au ralenti une écharde pointue voler vers son visage. Il ferma les paupières. Trop tard, il hurla quand le bois effilé pénétra son œil gauche, lui causant une douleur telle qu’il sentit son corps l’abandonner.Le fedowann Fleolnill encochait déjà une nouvelle flèche, mais il arrêta son geste, le corps de son adversaire venait de basculer de cheval. Un sourire se dessinait sur le visage aigu de l’Elfe… Soudainement, la foudre frappa la rue en plusieurs endroits. Le fedowann sentit son cheval se cabrer brutalement et ne parvint pas à éviter la chute. Des soldats présents à ses côtés furent touchés par les éclairs surgis de nulle part et tués sur le coup. Plusieurs bâtiments s’embrasèrent. Les Elfes enfonçaient les portes des maisons pour se mettre à couvert. Ceux qui avaient fait confiance à leur bouclier agonisaient. Des corps noirs et atrocement brûlés fumaient.Quand le fedowann eut recouvré ses esprits, l’attaque semblait terminée. Déjà ses hommes avaient repris leur position et marchaient à nouveau vers le centre de la ville. On aida le généralissime à remonter sur son cheval. L’animal ruait, excité par la foudre. On parvint néanmoins à le maîtriser et le fedowann put reprendre sa place à la tête des cavaliers. Il n’avait pas oublié l’humain qu’il venait de désarçonner et ordonna à l’un de ses lieutenants d’aller l’achever. Lui–même désirait en finir au plus vite avec cette ville. L’Elfe n’aimait pas la magie, il la tolérait si elle servait son camp. La résistance grotesque dont cette cité corrompue et infidèle faisait preuve n’avait que trop duré. Elle allait faire un apprentissage accéléré de la langue elfe et les premiers mots qu’il allait leur enseigner signifiaient « sans pitié ».Le lieutenant Gaffwnin marchait pesamment. Les tâches ingrates, elles étaient toujours pour lui : achever les blessés, mettre le feu à des habitations, rouer de coups un désobéissant… D’accord, il avait des bras puissants et ne craignait pas les coups, mais tout de même… Il rêvait de combats de géants, de batailles épiques dont les conteurs faisaient des récits passionnants. Ecrivait–on des poèmes sur les Elfes qui mettaient un genou à terre pour égorger un humain agonisant ?Il approchait du corps inanimé d’Ervandre. Une large flaque de sang avait rougi son visage et s’étalait sous son crâne. L’un de ses bras avait adopté une position bizarre. Il avait dû se briser dans la chute. Gaffwin sortit un couteau court comme deux mains mais tranchant comme une coquille de Fill–Kok. Vraiment, celui–là ne bougeait plus. Il mit un genou à terre et tendit sa lame en direction du cou. Sentant une présence sur sa droite, il releva la tête : deux yeux jaunes et sauvages le fixaient.Le gamin zigzaguait de part et d’autre de la rigole du caniveau. Quelle joie d’avoir la rue pour soi tout seul ! Les habitants de Blélande se terraient ou avaient fui la ville. Les foulées menues du messager de Lousket résonnaient dans les artères vides. Arrivé à un croisement, il prit son élan pour tenter de sauter d’un bond de l’autre côté du carrefour. Il poussa de toutes ses forces sur ses jambes, décolla dans un cri juvénile et strident… Il resta suspendu en l’air. Attrapé au vol par la poigne puissante de Balez, il agitait maintenant les pieds et ses yeux d’enfant découvraient avec effarement toute une troupe de soldats : le géant qui le tenait d’une main s’appuyait de l’autre sur une hache démesurée, un jeune homme au sourire malicieux se tenait tranquillement assis sur un beau cheval, une épée posée en travers des cuisses, deux jeunes femmes l’entouraient, une roussine aux yeux de feu et une beauté échappée du pays enchanté des Mèrs… D’autres encore le regardaient battre des pieds, portant bouclier et estoc avec l’assurance que donne l’habitude, des archers, portant leurs flèches dans le dos, semblaient dépourvus d’arc mais munis d’une étrange machine… L’enfant aperçut encore un Elfe, pas très grand, et qui ne paraissait pas prisonnier mais appartenir à cette petite armée dont les forces s’étalaient de haut en bas de l’avenue, du carrefour qu’il avait voulu franchir d’un bond à la porte des Hauts–Plateaux.Hectawn observait la prise de Balez avec un sourire amusé. Voilà le premier Blélandais qu’ils rencontraient et il ne mesurait pas plus de quinze pieds de haut ! Et sans que personne ne lui eut rien demandé, il s’était mis à crier : « Je suis avec vous ! Je suis avec vous ! Je suis un messager de notre roi bien–aimé !–Et quel est ce roi ?, interrogea le général de l’armée des Sombres.–Lousket… C’est le roi Lousket Ier de toutes les Terres Fertiles…–Vraiment ? Et que fait–il à cette heure ?–Il repousse les pointus d’envahisseurs !Le gamin parlait avec l’accent chantant des Plaines Fertiles et en agitant les bras en plus des pieds. Hectawn voulut savoir comment se déroulait la bataille et malgré les propos optimistes de l’enfant, il comprit que les défenseurs improvisés de Blélande n’étaient pas de taille à lutter contre les Elfes.« Tu dis que le point de ralliement est la place centrale de Blélande… Nous devons donc nous y rendre, peux–tu nous y conduire ?–Si le Bosqueux me pose par terre…Balez n’avait pas plus tôt déposé à terre le gamin de Blélande qu’il partait en courant, toute l’armée des Sombres sur ses talons. Evémulsine avait attiré l’attention d’Hectawn sur les volutes noires qui montaient par dessus les toits de maisons qui se tenaient à plusieurs pâtés de là. Le général hocha silencieusement la tête. Ils avaient tous entendu frapper la foudre alors que le ciel était clair. La sorcière lui avait déjà lancé un autre avertissement, plus inquiétant : le Symore était là, elle ressentait sa présence. Belly agitait devant ses yeux fiévreux une masse–d’armée, boule de fer agrémentée de piquants et reliée à un manche par une chaîne gros–maillons. Liove se demandait où sa maîtresse avait bien pu dénicher une telle arme, elle n’en avait jamais vu de semblable. Lors des veillées au coin du feu, quand les anciens de son village racontaient les guerres Zomériques, ils parlaient de toutes ces armes oubliées, masse–d’armée, pourfendeur–droit, épée carrée, double–estoc, tranche–tête, lance–lourde, flèches–vives, mais jamais elle n’aurait imaginé qu’elles existaient et pouvaient encore servir.Belly l’avait tirée par les cheveux jusqu’au bureau de Lousket. Les deux femmes s’étaient barricadées–là depuis les premiers signes de bataille. Liove avait dû tirer les volets et entasser devant la porte, malgré son bras douloureux et sanguinolent, tous les objets qu’elle avait pu soulever. Un tas disparate de chaises, tables basses, livres, lances d’apparat, un vieux bouclier fendu sur un côté, bloquaient l’accès. Réfugiée dans un coin, la jeune fille avait regardé Belly s’enivrer et s’amuser avec sa masse–d’armée, l’abattant au hasard de ses vaines déambulations. Il lui arrivait de jeter un regard furieux à sa suivante, mais elle ne lui avait plus porté de coups depuis leur empoignade dans l’escalier.« Ton tour viendra, ma jolie. Mais je ne veux pas mourir seule. Parce que nous allons mourir. Ils vont nous trouver et nous égorger. Les Elfes sont des monstres. Ils n’ont aucune compassion. Et le sorcier qui les conduit est le pire de tous. »Et elle abattait sa masse–d’armée sur un pan de mur, arrachant un peu de crépi, sur le bureau, pliant le bois.« Non, je ne veux pas crever tout seule »Belly s’envoya une large rasade d’un alcool que ses papilles imbibées n’arrivaient plus à identifier. Elle se mit à glousser, secouée par un rire nerveux qui lui déformait les traits. Liove, courbée sur ses genoux, cachait sa tête dans ses mains, son bras blessé ballant, elle priait mais ne savait plus à quelle Mèr s’adresser.« Les seins et les fesses me pèlent ! Ce gamin !Liove releva la tête. Belly était à la fenêtre. Par un interstice des volets, elle examinait la rue. La masse–d’armée pendait au bout de son bras, elle avait lâché sa bouteille et deux grosses larmes roulaient maintenant sur ses joues.« Ce gamin ! On dirait mon petit Jay ! Je deviens folle. Les Mèrs me punissent. Non, il ne lui ressemble pas. Que ferait–il ici ? Avec ces hommes ? Ils viennent par ici… Mon petit Jay, que j’ai dû abandonner… Il le fallait. Je n’aurais pas pu refaire ma vie avec toi… Et devenir la reine de Blélande ! Car je suis la reine de Blélande ! La femme de l’honorable Lousket Ier, seigneur de ces terres…Et elle se remit à sangloter, le visage écrasé sur la fenêtre. Liove regardait cette pauvre femme aux cheveux défaits, sa maîtresse qui avait été bonne avec elle autrefois, qui avait été belle. De larges rides marquaient désormais ses joues, des cernes sombres soulignaient ses yeux bouffis et striés de rouge. Elle continuait de parler, mais en hoquetant, et la jeune fille ne comprenait plus ce qu’elle disait. Liove caressait doucement le bras qui la faisait souffrir, le souvenir des coups reçus la retenait, mais la pitié l’incitait à se lever pour apporter un peu de réconfort à cette malheureuse mère. L’alcool devait lui tourner passablement les esprits pour qu’elle crût voir son fils à Blélande…« Madame…Belly lui lança un regard brouillé de larmes et dans un grand reniflement lui lança : « Tu as gagné, tu la vois la Belly effondrée ! Alors fiche–lui sa part de paix !Jay était mal à l’aise. Malgré tous les discours qu’il avait tenus au général Hectawn, qu’il voulait participer à la bataille, qu’il n’était pas trop jeune, qu’il savait tenir une arme, il ne se sentait pas rassuré. Chevaucher jusqu’à Blélande avait été facile. Mais dès que l’armée des Sombres s’était aventurée dans les arcanes de la ville, il avait senti la tension qui s’était emparée de chacun. Il avait soudainement compris que tout ceci n’était pas un jeu. Même Leika paraissait mal à son aise. Elle jappait sourdement et ne s’éloignait jamais, contrairement à son habitude, de Jay.Un quartier de la capitale des Terres Fertiles brûlait. D’épaisses colonnes de fumée montaient dans le ciel et l’odeur de bois carbonisé parvenait jusqu’à eux. Les ennemis ne devaient pas être bien loin. Jay serra sa main sur la crosse de son arbraflèche, un modèle qu’il avait conçu spécialement pour lui, plus petit, plus léger, mais qui lançait simultanément trois pointes acérées.Fliwick lui fit signe de le suivre. L’Elfe l’avait pris sous son aile, depuis qu’Hectawn avait recruté Balez. Les hommes d’épée et les archers s’étaient séparés dès leur arrivée sur la grande place déserte de Blélande. Seule la princesse, bien qu’équipée d’un arbraflèche avait insisté pour rester auprès d’Hectawn et le général avait préféré s’incliner. Apparemment, l’armée des Sombres avait précédé les Elfes et aucun des hommes du dénommé Lousket ne s’était signalé.Jay, contrairement à son ami elfe, n’eut pas besoin de se baisser pour entrer dans la bâtisse qu’on leur avait désignée. C’était une grande masure à la façade couverte de décorations ostentatoires comme il ne s’en trouvait qu’à Blélande. Les assises du large balcon qui faisait face à la place étaient particulièrement riches en sculptures, tous les végétaux produits par les Plaines Fertiles y semblaient artistiquement entrelacés et soigneusement représentés. Le gamin de Vignevaine eut une pensée pour sa mère, se demandant si elle avait jamais contemplé ces « superfichtres » d’ornements. Fliwick donnait les ordres, plaçait ses archers aux fenêtres offrant les meilleurs angles sur la place. Il indiqua à une quinzaine d’hommes de le suivre à l’étage. Sur le palier du premier, il trouva Jay et Leika.« Je t’avais dit de ne pas bouger !–C’est Leika, elle a voulu monter…Fliwick leur intima l’ordre de ne plus bouger, il avait entendu du bruit. Cette maison n’était pas réellement abandonnée.Liove s’approchait doucement de Belly. Elle redoutait sa maîtresse mais ne supportait pas de la voir si chétive, étranglée dans ses sanglots, proférant des propos incohérents. La jeune fille profita de son déplacement pour jeter un œil à l’extérieur, mais les rues étaient vides. La pauvre femme avait dû rêver. Elle tendit sa main valide dans sa direction.« Madame…Belly se redressa d’un coup. Ses yeux brillaient d’un éclair extatique. De sa bouche tordue coulait un filet de bave brillant. Elle se mit à hurler, des cris rauques et lugubres, comme un animal hurlant à la mort. Liove recula de deux pas. Sa maîtresse empestait l’alcool et cette démence lui faisait peur. Du coin de l’œil, elle cherchait une cachette, quand la porte médiocrement barricadée se mit à tressauter.« Ils viennent nous chercher ! La main de Méfauche est sur nous ! Garce de toi, le malheur est là depuis que mon Lousket t'a sortie de ta fange…Et Belly brandissait sa masse–d’armée au–dessus d’elle. Liove voyait tourner la boule pleine de piquants à quelques mains de son visage. Derrière elle, les coups se faisaient plus lourds. Un craquement, la porte était enfoncée et tout ce qu’elle avait entassé derrière s’écroulait dans un fracas de bois et d’acier. Distraite par cette irruption, la jeune fille réagit trop tard. La masse–d’armée plongea vers elle, la frappant à l’épaule et l’envoyant rouler à terre. La douleur lui coupa le souffle.La porte s’ouvrit dans un boucan digne de Sangrelune. Fliwick força le passage des objets entassés et pénétra, un couteau à la main, dans la pièce d’où venaient les hurlements qu’il avait perçus depuis le palier. Leika l’avait suivi et aboyait à ses côtés. Ils n’avaient pas fait trois pas, qu’une femme se jetait sur eux, brandissant à bout de bras une drôle d’arme aux pointes couvertes de sang. L’Elfe réagit instantanément. Son couteau vola et stoppa net l’attaque de son agresseur touché au cou. La femme vacilla un centième de cycle, puis s’écroula. La boule hérissé de piquants se planta bruyamment dans le plancher. Le labre Sovgage de Jay aboyait de plus en plus furieusement.Il n’y avait que deux personnes dans cette pièce qui ressemblait à un bureau. Fliwick avança prudemment jusqu’à la femme qui les avait attaqués. Ses yeux grands ouverts avaient l’éclat de la mort et ses cheveux baignaient dans une flaque de sang qui allait s’élargissant. Il ne pouvait plus rien pour elle. Le chien s’était tu et la reniflait. L’Elfe se tourna vers le corps étendu quelques pas plus loin. C’était une jeune fille. Sa poitrine, à l’endroit où l’habit s’était déchiré, se soulevait doucement. Au niveau de son épaule, les chairs étaient à vif… Fliwick ne parvenait pas à détacher son regard de ce petit sein d’humaine, palpitant faiblement et couvert de bleus.Jay, tendant son arbraflèche devant lui, se décida à entrer dans la pièce. Il n’entendait plus Leika aboyer et était inquiet pour elle. Il passait l’encadrement de la porte quand une voix provenant du bas l’avertit que les Elfes arrivaient. Il relaya le message à Fliwick. L’Elfe était penché sur un corps, il avait dénoué la capuche noire qu’il avait utilisée pour masquer ses oreilles pointues et semblait éponger une plaie.« Je descends, Jay. Toi, tu restes ici. Vois ce que tu peux faire pour elle.Le gamin de Vignevaine s’avança. Il avait déjà vu des blessés au campement de l’armée des Sombres, mais jamais des seins de jeune fille. Il devint tout rouge. Il prit le bout de tissu imbibé de sang et tenta de l’appliquer sur les chairs lacérées, mais n’osant pas regarder ce qu’il faisait, il perdait beaucoup en efficacité. Il siffla Leika.« Viens m’aider, plutôt que de renifler la barbaque froide !Les premières lignes elfes avançaient en bon ordre. Les directives du Fedowann étaient claires : marcher sur la grande place de Blélande et s’assurer que l’endroit était tranquille. Les cavaliers n’étaient pas loin derrière. Ils étaient occupés à courser dans les ruelles les quelques rescapés du premier assaut. Le gros des troupes, après avoir tenté de circonscrire l’incendie, avait reformé les rangs et convergeait également vers la place centrale choisie comme point de ralliement. Déjà le chef des éclaireurs, un dénommé Galfiln, s’engageait sur la place avec l’assurance du conquérant à qui rien ne résiste. Seul le bruit des fontaines monumentales et les cris lointains de la bataille venaient troubler la quiétude de l’endroit. Il fit signe à ses troupes de se disperser et d’inspecter chacun des bâtiments qui entouraient la place. Il savait, pour avoir séjourné à Blélande lors de l’invasion du royaume quelques lunes plus tôt, que la majorité des bâtiments appartenaient aux familles les plus nobles. A ce cycle de la journée, ces richissimes pleutres devaient avoir désertés. Galfiln se souvenait parfaitement de ces êtres flasques et bien trop accommodants qui avaient autrefois négocié la reddition de la puissante cité en échange de la préservation de leurs privilèges. Qu’avait espéré le Symore en laissant à ces humains abrutis de paresse leur pouvoir ?Il tendit l’oreille. Ce bruit. Comme un millier de bris de glace. Il hurla de se mettre à couvert. Mais déjà des flèches jaillissaient de l’ancienne maison du Conseil et frappaient impitoyablement plusieurs de ses hommes.La princesse avait repéré le meneur de l’avant–garde elfe. Il s’était agenouillé derrière une fontaine et dictait des ordres brefs à ceux de ses hommes qui étaient encore valides. Elle s’approcha d’Hectawn et se souvenant que les Elfes avaient l’ouïe très fine, posa sa bouche au bord de son oreille.« Je peux l’avoir.Hectawn tressaillit. Il ne pensait pas la princesse si proche de lui. Il évalua la situation. Pour l’instant, seuls les tireurs de Fliwick étaient entrés en action et l’Elfe devait penser que la menace provenait de la maison du Conseil. Etait–il opportun de découvrir toutes leurs positions ? Il tourna légèrement la tête en direction de la jeune fille, il n’aurait eu qu’à se pencher pour baiser ses lèvres qu’elle avait gardées légèrement entrouvertes. Il hocha affirmativement la tête.La jeune femme s’écarta de lui, plaça son arbraflèche en équilibre sur son avant bras et posément visa. A la différence de ses homologues, elle n’avait pas eu à briser de carreaux, elle avait déniché une ouverture suffisamment prononcée pour lui permettre de tirer. Elle tira. Hectawn entendit nettement le « clac » du mécanisme mais ne vit pas partir la flèche. Alerté, l’Elfe s’était tourné vers eux. Machinalement, il avait porté les mains à sa poitrine et découvert la flèche enfoncée jusqu’à la hampe. Galfiln vomit un peu de sang et son corps s’affaissa.Hectawn se résolut à donner l’assaut. Il dégaina son épée si banale et misérable, mais déjà l’imminence du combat brûlait ses joues, tendait ses muscles et lançait à travers tout son corps des frissons électriques. Il ouvrit la fenêtre derrière laquelle il se tenait posté et sauta dans la place. L’Elfe qui se trouvait le plus près de lui s’était retourné, averti par le bruit. Hectawn lui plongea sa lame dans l’abdomen. Trois autres Elfes se présentèrent devant le général de l’armée des Sombres. Ils furent frappés de plein fouet par une boule de feu rouge et jaune qui les balaya dans une explosion de chaleur.Le Symore se tenait en retrait. Entouré de sa garde rapprochée, il gardait les yeux fixés sur la cité rebelle. Tout un pan de la ville était la proie des flammes. Le sorcier demeurait intrigué : pour déclencher de tels éclairs, il fallait posséder une certaine puissance, incompatible avec le peu de précision dont il avait été le témoin. Comment tout cela était–il possible ? Cette chère Evémulsine… Le Symore venait de sentir la présence de son ancien disciple. Elle n’était donc pas morte. Et elle se battait avec une haine farouche. Avait–elle pu déclencher de tels éclairs ? Non, il ne la sentait pas capable. Il demanda à l’un de ses affidés de prendre deux hommes avec lui et de régler de façon définitive le sort de la traîtresse.Les Elfes refluaient. Hectawn, étroitement encadré par la princesse et la sorcière, épaulé par Balez et suivi par le reste des troupes, avait repoussé l’avant–garde ennemie jusqu’en haut de l’avenue. Elle était en partie décimée.« Glabres pustuleux ! Des cavaliers ! Marche arrière tous !Le général se tourna vers la sorcière et son regard disait : ne peux–tu rien faire ? Evémulsine hésita un quart de cycle, puis se tourna face aux cavaliers qui arrivaient sur eux de toute la force de leurs chevaux. Ses yeux devinrent rouge incandescent, ses cheveux se mirent à flotter autour de sa tête, à quinze pas devant elle, l’air se mit à crépiter d’étincelles, des flammèches apparurent, d’abord isolées, puis de plus en plus nombreuses. Elles s’assemblèrent petit à petit, traçant un maillage de plus en plus compact jusqu’à former une véritable barrière de feu.Le fedowann Fleolnill observait avec satisfaction les hommes d’Hectawn qui reculaient en bon ordre. Il fouetta sa monture. Il sentait la bataille reprendre un peu d’intérêt. Pourchasser les défenseurs improvisés de Blélande, même dans les ruelles parfois étroites de la cité, ne lui avait pas apporté le plaisir qu’il attendait de cette bataille. Affronter une troupe organisée, c’était autre chose. Et même s’il ne voyait pas comment cela était possible, au fond de lui, l’Elfe était persuadé que se tenait devant lui l’armée des Sombres, ces soldats qu’il avait traqués si longtemps dans les contreforts de la Couronne. Le cycle de sa revanche avait sonné. Il ne ralentit pas son allure, forçant son cheval à foncer sur le mur de feu. Il passerait ! Il était le grand Fleolnill, fils de… L’animal ne l’entendit pas de cette oreille et se cabra au dernier moment, manquant désarçonner à nouveau le présomptueux commandant elfe qui dut se résoudre à mettre pied à terre. Le bras en protection devant le visage, il s’approcha des flammes. La chaleur lui brûla la face malgré son casque. Cet accès était condamné. Il regarda autour de lui. Les maisons. Il pouvait passer par les maisons. Il fit signe à ses hommes. Les portes furent défoncées, on s’engouffra dans les habitations. Hectawn se demandait quelle stratégie adopter, quand il entendit le bois des portes craquer. Les Elfes allaient contourner le feu par les habitations. Mais ils ne passeraient pas avec leurs chevaux et seraient condamnés à sortir par les quelques portes qui communiquaient. Le général de l’armée des Sombres n’hésita pas davantage, il organisa ses lignes. Il exigea de la princesse qu’elle veille sur la sorcière, concentrée au maintien de son sortilège.Le général s’embusqua avec ses hommes à chaque porte, chaque fenêtre. Les maisons vibraient de remue–ménage. On entendait hurler. Un volet fut violemment repoussé et le corps d’un humain à la tête à moitié tranchée bascula dans la rue. Des Elfes criant le suivaient de près et le combat s’engagea. Les épées s’entrechoquèrent et dès les premières passes, Hectawn regretta d’avoir abandonné son arme magique. Avec elle, il n’aurait fait qu’une bouchée de ces escogriffes à la face en V.« Sangrelune avec nous ! Que les pointus finissent au trou !Fliwick avait divisé ses archers en deux groupes. Le premier avait ordre de ne pas bouger de la maison du Conseil et de se préparer à couvrir une retraite si les choses tournaient mal. Le second l’accompagnait. A toutes enjambées, ils traversaient la grande place, désireux de prêter main forte à Hectawn. L’armée des Sombres se défendait bien et les Elfes, que l’on sentait de plus en plus nombreux, n’arrivaient pas à se dégager des maisons où ils s’étaient engagés pour éviter le mur de feu dressée par la sorcière. Les cadavres, en majorité Elfes, s’amoncelaient au pied des trois fenêtres d’une échoppe de parfumeur et sur le palier d’une entrée d’habitation. Volets et porte avaient été depuis longtemps arrachés et piétinés. Les blessés, difficiles à évacuer, agonisaient sous les semelles de leurs ennemis autant que de leurs congénères.« Barbe d’escarboche ! Tenez bon, les amis ! Nous les aurons !, jurait Hectawn, dont l’épée agile causait des dégâts importants dans les rangs ennemis. Fliwick se mit en position, banda son arc mais ne lâcha pas la corde. La situation était trop confuse, malgré tout son talent d’archer, il ne se sentait pas capable de toucher une cible dans cette mêlée. Un volet venait de s’ouvrir à l’étage. Le haut d’un casque apparut et la cime d’un arc. Fliwick visa à peine, tira. Sa flèche disparut dans l’ombre de la fenêtre.Le passage en force ne donnant aucun résultat, le fedowann avait décidé de changer de tactique. Ayant récupéré son arc, il était monté à l’étage de cette maison pleine d’étranges odeurs et avait repoussé un volet. Il dominait la bataille. Tout en encochant une flèche, il choisissait sa cible. Il regrettait de ne pouvoir toucher la sorcière responsable du mur qui empêchait ses troupes de progresser, mais elle était hors de portée. Par contre, ce nabot, qui se battait avec une fougue et une réussite insupportables, semblait tout désigné. Il ajusta son tir et… fut déséquilibré au dernier moment par une flèche surgie de nulle part. Il l’avait sentie rebondir sur le sommet de son casque.L’Elfe qui se tenait devant Hectawn ouvrit de grands yeux et s’écroula. Le général se demanda ce qui lui arrivait, il ne l’avait pas encore touché. Quand il vit la flèche plantée dans son dos, il se réjouit : Fliwick arrivait en renfort. Mais comment avait–il pu tirer dans le dos de cet animal aux oreilles pointues ? C’était impossible, à moins qu’il ne fût… A l’étage ! Tout en parant un coup, Hectawn leva les yeux sur les fenêtres du premier étage de l’échoppe du « Parfums à lire » et vit que les volets s’ouvraient les uns après les autres, que des archers prenaient position.« Balez ! Avec moi !Le général chargea droit devant lui. Le géant qui se tenait à quelques pas, renversa les deux Elfes qui se trouvaient sur son chemin et se lança à sa suite. Les deux hommes s’engouffrèrent dans la maison, semant la stupeur dans les rangs elfes. Ils ne s’attendaient pas à une telle poussée. Certains n’avaient même pas leur arme à la main, avec une discipline exemplaire , ils attendaient leur tour de tenter une sortie. Le reste de l’armée des Sombres, comprenant la manœuvre, se mit à converger vers la porte dans laquelle avaient disparu et leur chef et Balez. Les armes s’entrechoquaient, les hommes chargeaient vers ce rectangle sombre d’où s’échappaient des cris qui couvraient à peine les jurons d’Hectawn. Les premières flèches tirées depuis l’étage sifflèrent, pénétrant les chairs et décimant les rangs des humains.Les envoyés du Symore ne perdaient de vue ni le sol ni la mince traînée qui les guidait, tel un serpent de poussières noires. Elle les mènerait droit à la traîtresse, leur avait assuré le puissant sorcier. Et les tueurs couraient, le nez baissé sur ce lombric fugace, tournant à droite quand il tournait à droite, s’arrêtant quand il semblait chercher sa route. Les bruits de la bataille se faisaient de plus en plus proche. Des hommes hurlaient, des armes dzoinguaient sur des boucliers, des râles d’agonie.Au détour d’une rue, apparut le mur de flamme. La traînée sombre s’arrêta un instant et fit demi–tour. Les Elfes s’engagèrent bientôt dans un dédale de petites ruelles, se baissèrent parfois sous des balcons vraiment bas pour leur haute taille, pataugèrent dans des caniveaux nauséabonds avant de récupérer une avenue plus conforme à l’idée qu’on se faisait de Blélande, avec des dégagements clairs, des façades proprettes et un pavage plan et régulier, ici et là agrémenté d’une touche colorée. Alors qu’ils s’en étaient éloignés, les échos de la bataille se firent plus proches que jamais… Le trio ralentit son allure, tous les sens aux aguets. Le meneur s’immobilisa, aussitôt imité par ses coéquipiers. Dans quelques pas, ils déboucheraient sur la grande place. Il fallait avancer avec prudence. Des corps, humains et Elfes, gisaient en différents endroits. Des soldats au corps à corps se disputaient de petits territoires : le rebord d’une fontaine, l’abri d’un muret, le pas d’une porte. Tout un groupe d’archers humains se tenait à couvert derrière une charrette renversée et tirait en direction d’une maison située à quelques pas du mur de flamme. La traîtresse se tenait là, sous un auvent typique de Blélande avec ses deux colonnettes couvertes de vigne–charde. Elle leur tournait le dos, ses cheveux rouges flottant sur ses épaules et dévoilant sa nuque blanche. Quand ils virent qu’elle était esseulée, tout juste accompagnée par un soldat menu, sans armure, les tueurs du Symore ricanèrent. Des couteaux empoisonnés brillaient dans leur main.Iphimanie connaissait peu la stratégie mais en savait suffisamment pour se trouver passablement inutile, ainsi postée à côté de la sorcière. Bien sûr, le mur de feu empêchait les Elfes d’envahir en masse la place, l’armée des Sombres résistaient vaillamment, mais, tôt ou tard, elle céderait sous le nombre. Plusieurs fois, la princesse avait visé les combattants, repérant dans la masse confuse la tête de Balez qui dépassait largement au–dessus des casques elfes. Mais comment tirer dans cette masse mouvante sans blesser l’un des nôtres ?Elle avait vu les volets du premier s’ouvrir, Hectawn s’engouffrer dans la maison du parfumeur… Par toutes les Mèrs, ils vont tout briser là–dedans, perdre à jamais des senteurs subtiles que seuls les Blélandais savent composer ! Tout général qu’il est, Hectawn n’est rien moins qu’un grogougnafier ! La princesse s’en voulait d’avoir de telles pensées alors que des humains tombaient sous les flèches ou les coups ennemis, que la bataille faisait rage, que chaque pouce de terrain était payé au prix du sang versé. Qu’y pouvait–elle ? Elle était née princesse, elle mourrait…Tout se passa très vite. La sorcière sortit de sa transe d’un coup et se tourna à demi, ses yeux incandescents agrandis de stupeur. Iphimanie fit volte–face à son tour et découvrit les trois tueurs qui fondaient sur elles. Ils tenaient leur poignard à hauteur de visage et balayaient l’air devant eux. L’arbraflèche parla, touchant l’un des Elfes à l’abdomen. Le second carreau manqua sa cible. La lueur d’une boule de feu chauffa la joue de la princesse et elle vit l’ennemi le plus proche soufflé en arrière. Le dernier était sur elles. Un rictus méchant déformait ses lèvres. Il étendit son long bras dans leur direction et piqua la princesse à l’épaule. Elle cria. La lame avait déchiré sa veste de cuir et entamé sa chair. La blessure n’était pas profonde, mais un filet de sang se mit à couler. L’Elfe la regardait avec effarement et semblait hésiter sur la conduite à suivre. La princesse en profita, utilisant son arbraflèche comme une matraque et visant son agresseur à la base du cou. Il se recula d’un pas. L’étonnement se lisait maintenant sur son visage. Il regardait tour à tour la plaie et le visage de la jeune fille. A l’injonction de la sorcière, Iphimanie se baissa. Le feu jaillit encore une fois. Un mince filet crépitant vint s’enrouler au poignet du tueur qui, sous la morsure brûlante, lâcha son arme. L’Elfe et la princesse se précipitèrent pour la ramsser et roulèrent ensemble dans la poussière. L’Elfe, bien plus grand et bien plus fort, eut rapidement le dessus. Ayant récupéré le couteau empoisonné de sa main valide, il visa la gorge de la fille du roi. Iphimanie se vit perdue. Pourquoi Evémulsine n’intervenait–elle pas ? La princesse ferma les yeux, glacée d’effroi. Elle pria sa mère. Supplia son père de la pardonner. Revit Ervandre qui se penchait vers elle, le rose aux joues, pour l’embrasser. Hectawn, en chevalier superbe. Une cohorte de Bosqueux enchaînés les uns aux autres et courbés sous les claquements de fouet. Sa ville. Coralion. Et une prêtresse aux cheveux si blonds qu’ils paraissaient blancs. Etait–elle morte ?Elle souleva une paupière. L’Elfe se tenait toujours au–dessus d’elle, le bras levé, la lame dirigée dans sa direction. Il ne bougeait plus. Des bulles de bave semblaient figées sur ses lèvres. Elle ne voyait de ses yeux que le blanc. Elle se redressa, le toucha. Il était dur comme la pierre et froid comme la glace qui recouvrait parfois les balcons de la plus haute tour de Coralion par temps de Lune noire. L’Elfe était tétanisé. Seule, depuis le sommet de son pouce fermé sur le manche de l’arme, dégoulinait lentement une petite goutte de sang. Evémulsine ne tendit même pas la main pour aider la princesse à se relever. Elle regardait l’Elfe, figé dans la mort. Il n’avait pas dû comprendre ce qui lui arrivait. Dès qu’elle les avait vus, elle avait su que leur couteau était empoisonné. A la façon dont ils les tenait. A la façon de procéder du Symore. Que la princesse, vu ses talents de guérisseuse, fut immunisée, ne la surprenait pas. Que l’Elfe, au cours de son empoignade, se fut piqué à sa propre lame était plus étonnant. Habituellement, il ne commettait pas ce genre d’erreur. La résistance au poison de la princesse l’avait peut–être déstabilisé…« Nous devons nous mettre à l’abri.La sorcière avait prononcé ses paroles sans y réfléchir. Derrière elle, le mur de feu n’était plus qu’un pâle écran de fumée. Les troupes elfes le traversaient en ordre, prenant une partie de l’armée des Sombres à revers. Evémulsine regarda autour d’elle. Fliwick et ses archers se repliaient, abandonnant la charrette derrière laquelle ils s’étaient jusqu’à maintenant abrités. Hectawn avait disparu dans une maison de parfumerie. Le gros des troupes ennemies convergeait vers celle–ci et rejoindre l’impétueux général semblait hautement risqué. D’ailleurs, pourquoi le rejoindre ? Ils avaient perdu. Les Elfes étaient trop nombreux.« Nous devons nous mettre à l’abri, répéta–t–elle. Mais la princesse ne bougeait pas. Elle avait seulement cet étrange regard. La sorcière sonda ses forces, elle n’avait plus assez de magie en elle pour ne pas se sentir vulnérable.« Tu m’aurais laissée mourir.–Le plus sûr serait de traverser maintenant cette place et de rejoindre les troupes de Fliwick.–Réponds, sorcière, tu m’aurais laissée mourir.–C’est pas le moment des mélodrames, princesse.Et la sorcière lui désigna du menton le détachement elfe qui se déportait dans leur direction. Ils avançaient prudemment, intimidés par le nombre important de cadavres qui jonchaient les espaces à découvert. Les deux jeunes femmes se défièrent du regard.« Je préfère tenter ma chance avec Hectawn.Et pour montrer sa détermination, la princesse tira deux fois sur le groupe elfe qui se rapprochait. La sorcière ne dit rien, mais rassembla toute l’énergie qui restait en elle et la concentra au creux de ses mains. La boule qui en jaillit, gonflé de haine et de jalousie, explosa au milieu du détachement elfe, déchiquetant une bonne dizaine de soldats et en blessant tout autant. Les hommes de l’armée des Sombres qui tenaient encore le haut de l’avenue, ragaillardis par ce coup d’éclat, se jetèrent de plus belle dans la bataille. Evémulsine sentait des larmes de rage et de dépit lui monter aux yeux. Elle ne voulait plus aimer Hectawn, extirper d’elle toute envie de lui. Elle était fatiguée de se battre, de contenir sa peur. Elle rêvait d’un pays d’entière douceur.Dans l’antre du parfumeur, la situation était des plus confuses. Balez tenait l’escalier. C’était le seul endroit où il pouvait combattre autrement que plié en deux. Des archers présents à l’étage avaient bien essayé de le déloger, mais l’architecture des lieux les empêchait d’ajuster correctement leur tir. Le Bosqueux assommait tout ce qui passait à sa portée et le nombre de corps allongés au bas des marches témoignait de son efficacité.Hectawn avait renversé une table et s’en servait comme d’un bouclier géant. Son épée taillait ceux qui osaient s’avancer. Quand personne ne se présentait, le jeune homme attrapait de sa main libre l’un des bocaux rangés derrière lui et le lançait avec force. Le verre épais cognait les casques et les armures avec bruit, étourdissant certains, énervant tout le monde. il finissait par se briser, libérant des fleurs séchées de toutes essences, des racines odorantes, sèches ou visqueuses, tout un arsenal végétal qui servait d’ordinaire à la confection de parfums de correspondance. A force de mélange, l’air empestait : le sang mêlé à certaines herbes déposait sur les lèvres un goût aigrelet.Le jour déclinant, la cambuse ravagée par la bataille était peu à peu envahie par l’obscurité et Hectawn avait de plus en plus l’impression de combattre dans un tombeau. Il n’avait presque plus de bocaux à sa disposition et les Elfes semblaient toujours plus nombreux. Heureusement, empêtrés dans leur grande taille et gênés par l’exiguïté de la pièce, ils n’arrivaient pas à coordonner leurs attaques.Le Coralien, avisant une rangée de tonneaux soigneusement calés sur une étagère supérieure, opéra une sortie hors de son abri… Moulinant largement avec son épée, il s’avança suffisamment près pour trancher le lien qui retenait les barriques. Les voyant rouler vers eux, les Elfes tentèrent d’amorcer un mouvement arrière, mais les soldats étaient si nombreux qu’ils ne purent reculer d’un pouce. Pour se protéger, la première ligne pourfendit les fûts qui tombaient sur eux. Un liquide incolore à la forte odeur d’alcool jaillit en sifflant. Hectawn, qui avait retrouvé la protection de sa table, savourait les résultats de son attaque.« Les rats–bourbes me bouffent les yeux ! Mais que font–ils ces sacraneuneux pointus  ?Les Elfes ricanaient, se tapaient mutuellement la poitrine du plat de leur arme et leurs protections produisaient des « bong » de plus en plus sourds. Certains avaient ôté leur casque et chantaient des airs qu’Hectawn, même s’il ne comprenait pas la langue, trouva joyeux. Il les héla, mais aucun ne réagit, tous continuaient leur jeu et riaient maintenant aux éclats. Le général se demanda ce que contenaient exactement les tonneaux et en remercia les Mèrs. Les rangs elfes les plus proches de lui étaient comme enivrés et leur comportement jetait le trouble dans tout le reste de l’armée présent dans ce rez–de–chaussée. Hectawn mit à profit la situation. Il s’empêcha de respirer et, enjambant les cadavres et tranchant dans les corps hallucinés, il tenta de rejoindre Balez. Le géant avait pris une flèche dans l’épaule, mais continuait de cogner avec la même régularité.Iphimanie rechargeait son arbraflèche sans quitter des yeux ses adversaires. Ils étaient trois, cinq maintenant, à avancer sur elle. Tranquillement. Elle jeta un coup d’œil alentour, la place était aux mains des Elfes. Elle fit encore un pas en arrière et buta sur quelqu’un…« Ils sont combien de ton côté ?, lui demanda la sorcière.–Cinq.–J’en compte six du mien, nous voilà bien encerclées.Dos à dos, les deux jeunes femmes lorgnaient du côté de la porte de la parfumerie, mais elle paraissait inaccessible, encore éloignée d’au moins dix pas.« Une idée, princesse ?Le ton d’Evémulsine était moqueur et Iphimanie préféra ne pas répondre. Avec son arbraflèche, elle pouvait tuer ou, du moins, mettre hors d’état de nuire, deux Elfes. Elle voyait mal comme elle allait réussir à échapper aux trois autres. Quel secours pouvait–elle attendre ? Hectawn avait disparu depuis plusieurs cycles déjà. Ervandre n’avait pas donné signe de vie depuis le début des hostilités et devait être mort à cet instant. Fliwick s’était replié. Elle sentait derrière elle le corps tendu de la sorcière et malgré la peur qui l’avait prise au ventre, elle décida de faire bonne figure.« Alors, messieurs, lesquels d’entre vous vont mourir ?Et elle les ajusta tour à tour de son arbraflèche. Les Elfes marquèrent une hésitation. De leur vie, ils n’avaient jamais rencontré une telle arme, mais pour l’avoir vu fonctionner, ils connaissaient son efficacité. Comme il n’y avait aucun gradé parmi eux, ils ne savaient pas trop comment agir.« Remarquez, ce n’est pas tous les jours qu’on peut mourir sous les coups d’une princesse…Iphimanie ne savait pas si ses ennemis la comprenaient. Tous les Elfes ne maîtrisaient pas le Coralien, mais c’était le seul langage qu’elle connaissait. Il lui sembla que l’un deux avait compris ses paroles. Il s’adressait maintenant à ces congénères, dans son dialecte sifflant et barbare. Sans perdre leur proie des yeux, ils avaient engagé une discussion.Evémulsine tenait en respect les six Elfes qui l’entouraient en faisant apparaître et disparaître une petite boule de feu dans le creux de sa main. Ils ne pouvaient pas savoir qu’elle était à bout de magie et qu’elle ne produirait pas grand chose de plus que cette illusion de feu. Elle entendit la princesse invectiver ses agresseurs et se demanda si elle ne l’avait pas mal jugée. Après tout, elle s’était déjà tirée de pas mal de situation. Et elle lui devait la vie. Cette pensée l’irrita. Ses yeux et le feu qui brillait dans ses mains rougeoyèrent. On parlait elfe dans son dos. La sorcière ne parvint pas à saisir tous les mots. On parlait de la princesse. Et du Symore. La voulait–il toujours ? Vivante ? Evémulsine sentait contre le bas de son dos les fesses de la fille du roi et une vision la submergea : elle n’avait qu’à livrer la princesse au Symore et quémander son pardon. Avec l’aide des Mèrs, elle retrouverait sa place dans le camps des vainqueurs et extirperait de son cœur toutes ces choses qui ressemblaient à de la faiblesse. Elle cligna des paupières et la vision s’effaça. Elle était sur la grande place de Blélande, dos à dos avec la fille d’un roi déchu, et six Elfes s’apprêtaient à fondre sur elle. Elle allait mourir aux pieds de sa rivale… Un battement sourd lui emplit les oreilles et elle crut que son cœur allait éclater. Il lui fallut plusieurs cycles pour se rendre compte que le bruit ne provenait pas d’elle, mais bien du monde extérieur. Le Elfes se regardaient, intrigués. Les combats continuaient, mais avec moins de conviction, tout le monde prêtait l’oreille à ce roulement lointain, faible encore, mais qui s’amplifiait. La sorcière sentit le sol de la place vibrer doucement puis de plus en plus fortement sous ses pieds. Les épées engagées restèrent suspendues en l’air, les combattants s’étaient immobilisés. Seules les gouttes de sueur roulaient sur leur front. Les Elfes qui s’étaient le plus avancés sur la place furent les premiers à refluer appelant au secours les archers. De trois artères de la ville surgissaient des géants alignés, avançant comme un seul corps, leurs mains larges brandissant des bâtons qui ressemblaient à des troncs entiers. Les Bosqueux s’invitaient dans la bataille de Blélande et paraissaient des milliers. Les Elfes, ordonnés, s’étaient rassemblés derrière une ligne compacte d’archers et les premiers Bosqueux tombèrent sous les flèches parfaitement ajustés. Mais, malgré leur cadence de tir légendaire, cet impressionnant tir de barrage ne semblait pas pouvoir stopper cette masse colossale descendue des Hauts–Plateaux et la peur s’empara des premiers rangs elfes. Les chefs tentèrent d’endiguer les mouvements de panique, hurlant des ordres, menaçant les plus peureux. Il était trop tard. L’armée si organisée d’ordinaire courait en tout sens sur la place, beaucoup cherchaient un abri, quelques uns avaient décidé de faire face. Ils furent balayé et leurs corps disloqués s’ajoutèrent aux nombreux cadavres qui jonchaient déjà la place. Les pavés avaient du mal à boire tout le sang.Profitant de la confusion, Evémulsine et Iphimanie réussirent à gagner la parfumerie. La princesse ne put retenir une exclamation d’horreur en découvrant le carnage qui régnait à l’intérieur. Il leur fallut enjamber les dépouilles empilées d’Elfes aux membres coupées, de soldats de l’armée des Sombres crevés de flèches. Des yeux vitreux les fixaient, des bouches gémissaient faiblement. Dans chaque visage, elles cherchaient Hectawn, s’attendant à découvrir la face du général figée dans la mort. Elles progressaient lentement. La sorcière désigna l’escalier. La princesse acquiesça. De l’étage parvenait le chahut d’épées entrechoquées ponctué de jurons familiers.« Vingt–et–cinq Mèrs ! Crabouillabaisse ! Palefregneugneux ! Hardieux de pointus !Hectawn enchaînait les jurons et les passes. Beaucoup plus petit que l’Elfe qu’il combattait, il devait rivaliser d’agilité pour parer et encaisser les coups. Pour la première fois depuis bien longtemps, il avait toutes les peines du royaume à toucher son adversaire. Par trois fois, il avait réussi à l’atteindre, mais la pointe de sa lame s’était heurtée à l’armure étincelante, administrant à peine une éraflure. Pourquoi avait–il abandonné son épée magique ?Le fedowann Fleolnill s’impatientait. Comment un humain pouvait–il lui tenir tête ? Chacun de ses coups aurait dû lui déboîter l’épaule. Et quelle façon de se battre ? En jurant à tour de bras. Le chef des Elfes avaient été surpris par l’intrusion inopinée de cet humain fougueux et de son massif esclave. Les archers postés aux fenêtres n’avaient pas pu retourner leur arc contre eux. Ils étaient morts sans comprendre ce qui se passait. Plus vif, le fedowann avait sorti son épée et s’était rué sur ce jeune présomptueux, s’imaginant qu’il n’en ferait qu’une bouchée.Le Symore était sur le départ quand il ordonna à son escorte de s’arrêter. La bataille qu’il croyait gagnée basculait. Il se concentra et perçut sans difficultés la panique qui s’était emparée des troupes du fedowann Fleolnill. Il avait du mal à en identifier la cause. Il sentit la colère monter en lui. La ville lui résistait. L’orgueilleuse capitale des Terres Fertiles osait le défier. Il serra les poings et les Elfes qui étaient le plus proches de lui s’écartèrent prudemment.Lousket, voyant les Bosqueux arriver de toutes parts et mettre en déroute les Elfes, brandit son épée trop lourde pour lui. Avec les quelques Blélandais qu’il avait réussi à rassembler, ils fondirent sur un groupe d’Elfes en débandade et les massacrèrent jusqu’au dernier.« Taille aux pointus !Hectawn ne sentait plus ses bras. Il devait trouver un moyen d’abréger ce combat. Il para encore un coup, asséné avec plus de force que de précision et attaqua à son tour. Son épée rencontra une nouvelle fois la superbe armure d’or et d’argent. Il reconnut des pas qui montaient l’escalier et pria pour que Balez fût toujours en position prêt à repousser tout intrus. Il fouetta l’air de sa lame et concentra ses dernières offensives sur la garde de l’épée de son adversaire. Le chef de l’armée des Sombres voulait s’éloigner de l’escalier. Il n’avait pas entendu Balez intervenir et avait peur d’être pris à revers. Il espérait d’autre part parvenir à toucher le poignet de l’Elfe et lui faire lâcher prise. Il y mit tout son talent et toute sa technique mais désespérait de parvenir à un résultat lorsque l’Elfe eut un moment d’inattention… Son regard s’était détourné d’Hectawn pendant un quart de cycle et ses lèvres avaient laissé échapper un nom :« Evémulsine !Le Coralien frappait au même instant. Un coup précis retournait l’épée de l’Elfe, dévoilait sa main et et lui tranchait trois doigts. Le sang gicla. Le fedowann hurlait, de douleur et de rage. Son arme tomba lourdement au sol. Hectawn porta l’estocade finale, rassemblant ses dernières forces, il se mit à marteler l’armure ennemie. Des étincelles dansèrent devant ses yeux. Il sentait le grand corps faiblir. Il le vit ployer en arrière. L’Elfe s’écroula dans un fracas d’acier. Hectawn lui arracha son casque de la pointe de son épée. Entre les oreilles pointues et sous la coiffure savamment ordonnée, le regard était encore plein d’arrogance. Ce regard confirma à Hectawn qu’il avait affaire à un chef. Il lui sourit, dernier hommage de combattant à combattant avant de lui trancher la gorge.« Une dernière prière avant de rejoindre les pères perdants de tes pères ?C’est alors que la maison tout entière se mit à trembler.Lousket et sa bande sillonnaient la place centrale de Blélande à la recherche de blessés ennemis à achever. Ils accomplissaient cette besogne avec méthode et dépouillaient les malheureux avec encore plus d’application. Lousket s’était emparé d’un casque finement ouvragé qu’il portait de travers sur sa tête trop petite. Il se tenait maintenant au pied d’une statue de « feu monsieur le banquier de Blélande » et se jura qu’il la ferait enlever dès qu’il se serait couronné roi des Terres Fertiles. Il s’y voyait déjà, sa Belly organisant les jours de fête accompagnant l’événement. Quand le sol se mit à trembler sous ses pieds, il pensa que les Bosqueux chargeaient à nouveau.« Taille aux pointus, beugla–t–il avant de s’apercevoir que ce tremblement–là n’était pas normal. Il vit l’un de ses plus fidèles miliciens tourner des yeux effarés vers lui. Il eut la sensation que tous les poils de sa nuque se dressaient. La stèle derrière lui basculait. Lousket sentit encore ses os se briser et son corps exploser. Le casque trop grand quitta la tête fracassée et roula au milieu des débris de la statue de l’ancien gab de Blélande.Hectawn, perdant l’équilibre, n’arriva pas à planter son épée dans la gorge de son adervsaire. Le mur situé en face de lui commençait à se fissurer. Il se retourna. A la place de Balez, Evémulsine et Iphimanie lui enjoignaient de les suivre. Le Bosqueux était déjà dans l’escalier. Le général hésitait. Son instinct lui commandait d’achever l’Elfe. La sorcière était maintenant à deux pas de lui.« Emmène–moi loin d’ici.Il nota que ses yeux cherchaient le visage de l’Elfe allongé.« Hectawn, dépêche–toi, la maison va s’écrouler, scandait la princesse. Des morceaux de plafond se mirent à tomber. La princesse s’était avancée à son tour et lui avait saisi le bras pour l’entraîner. Evémulsine était à deux pas de l’Elfe qui avait crié son nom et qui avait profité des événements pour reprendre son épée de sa main valide.« Fleolnill, murmura–t–elle, les yeux brillants de rage.Tout à coup, le plancher craqua et s’ouvrit. Un nuage de poussière les enveloppa tous. Hectawn se sentit glisser dans la crevasse soudainement ouverte. Il se rattrapa comme il put, soutenu d’un côté par Iphimanie, de l’autre par la sorcière. Le tremblement augmentait encore en intensité. Le Coralien avait le choix, à gauche la princesse, à droite Evémulsine. Une secousse et l’un de ses pieds dérapa. Il était trop tard pour les tergiversations. Il se dégagea en sautant vers la fille du roi, amortit sa réception sur son corps gracile. Il se retourna, criant à la sorcière de les rejoindre. Ses yeux de flamme le défiaient. Il sut qu’elle ne sauterait pas et accepta la main de la princesse qui l’entraînait vers l’escalier. La poussière le faisait tousser. Des larmes brouillaient sa vue. Pour la première fois depuis le début de cette guerre, il regretta sa survenue.La glorieuse Blélande, symbole de la richesse des Terres fertiles, se fendait de toute part. Des maisons entières s’écroulaient, s’ouvraient en deux comme pomme de Géver. L’air était saturé de poussière. Quand le grondement du tremblement de terre prit fin, la ville était un champs de ruines. Le Symore desserra les poings. Il avait vaincu. Même s’il avait dû, pour cela, ensevelir autant d’Elfes que d’humains. Il avait vaincu. Déjà il préparait dans sa tête un décret qui interdirait la reconstruction de la cité fugacement rebelle. Elle serait le symbole de sa puissance et lui garantirait la soumission de tous les peuples du royaume. Dans les décombres encore tremblants, l’armée des Sombres comptait ses troupes. Le petit Jay s’en était tiré sans une égratignure et sa chienne Leika était seulement grise de poussières. Fliwick, indemne lui aussi, tenait dans ses bras le corps frêle d’une jeune humaine. Dès qu’ils s’étaient retrouvés, la princesse lui avait prodigué les premiers soins. Elle paraissait hors de danger même si elle n’avait toujours pas repris connaissance. Balez avait demandé à Hectawn de lui extirper la flèche qui encombrait son épaule et le Coralien s’était exécuté en jurant. On était sans nouvelles de la sorcière. Le géant des Hauts–Plateaux avait soulevé quelques pans de murs, sans succès. Le général avait dû se résigner à donner l’ordre du départ. D’autres Elfes pouvaient surgir et les effectifs et le moral étaient trop entamés pour affronter un nouvel assaut. On avait récupéré les chevaux qu’on avait pu et on s’était mis en route. Le soleil avait disparu depuis plusieurs cycles déjà derrière la Couronne. La lune verte nimbait la route des Hauts–Plateaux d’une teinte blafarde. Les derniers soldats et les Bosqueuex rescapés franchissaient ce qui restait de l’enceinte quand un hurlement de loup avait déchiré la nuit.Hectawn et Iphimanie tournèrent la tête en même temps. A quarante pas derrière eux apparut Zorgrr. Il marchait lentement, ses yeux jaunes perçant l’obscurité. Ses bras trapus portaient un corps inanimé. Iphimanie, dans la tête ensanglantée qui dodelinait, reconnut Ervandre. Elle se précipita et ses yeux débordaient de larmes. Hectawn ne bougeait plus. Ervandre, mon ami… Il ne voulait pas pleurer, mais ne trouvait ni juron ni blasphème. Lentement le général de l’armée des Sombres leva son visage vers le ciel étoilé et, tout à la fois furieux et désespéré, il hurla, comme seuls les hommes–loups savent hurler.