Les quatre saisons
Les quatre saisons (le philosophe pessimiste 2)Je parlais à bâtons rompus avec le philosophe pessimiste, et celui-ci me disait :
Je n’aime pas l’été : les jours diminuent quand on voudrait qu’ils s’éternisent à l’ombre des terrasses ombragées dans les auberges du Péloponnèse ou d’ailleurs, …d’ailleurs ; je n’aime pas l’été : il fait toujours trop chaud et la moiteur des peaux amollies ne donne que l’envie d’aller sous les douches ; je déteste l’été et ses cars de touristes malheureux que l’on trimbale de ci de là aux ordres d’harpagonesques cicerones ; j’abhorre l’été et ses trop courtes nuits stoppées dans leur élan par le chant de quelque coq imbécile …. ; j’abomine l’été et ses joies obligatoires, ses corps dénudés sans mystères, ses artifices enfumés et ses fins de vacances…Ses merguez brûlées dans chaque pavillon de bord de ville et ses litres de bières bon marché arrondissant les ventres ballonnés de suffisance.
Ce qui peut sauver l’été ? Une émeraude polie par le ressac éternel, trouvée sur une plage, tesson de verre jeté par quelque alcoolique néfaste, tesson de verre transmuté en gemme flamboyante, pierrerie ramassée par l’enfant avide de tous les trésors…
Je n’aime pas non plus l’automne lorsque les arbres se parent d’hypocrites joyaux annonçant la mort prochaine. Je n’aime pas l’automne, la saison figée des poètes sans inspiration. Je maudis l’automne et ses rentrées littéraires à la noix comme je te pousse des mots à vendre. J’exècre l’automne et ses jours de pluies froides sans qu’on ose rallumer les chauffages de peur de passer pour je ne sais quel réchauffeur de planète. Je méprise cette saison de fourmis où l’on met en cage de verre ou de givre les nourritures terrestres, où l’on sucre les fruits parfumés, où l’on cuit des confitures de tomates vertes pour n’en rien perdre, où les potagers se racornissent et se noircissent de végétaux retournant aux origines…
Ce qui peut sauver l’automne ? Vraiment je ne vois pas. Même le champignon savoureux a un goût de radiations transfrontalières. A la rigueur, l’enfant botté qui saute de flaque en flaque avant de se faire renverser par l’automobiliste armé qui ne savait pas qu’il l’était, armé d’une automobile à cinq vitesses ; à la rigueur le sourire de cet enfant ignorant tout de sa mort prochaine pourrait sauver cette pisseuse saison.
Je n’aime pas du tout l’hiver trop froid aux pauvres gens ; trop embouteillé dans les stations de montagne défigurée de pylônes vrombissant et déversant leurs sportifs hâbleurs et fortunés. Je hais l’hiver et ses longues nuits qui s’éternisent en brouillards glacés. Ses neiges fondues en traînées boueuses et noirâtres, ses réveils avant l’aube et ses retours à la nuit tombée, toujours trop tôt, toujours trop tôt. J’abomine l’hiver et ses fruits hors saison aux étals des marchands d’insipides chairs. Ses oranges oubliées au fond des sabots d’antan. Ses faux feux de cheminée emprisonnés dans leurs cages de verre… fumé le verre !
Ce qui pourrait sauver l’hiver ? L’image d’un cristal de givre photographié sur la vitre d’un bateau électrique faisant le bus aquatique sur le Koenigsee aux échos des chasses improbables.
Et par dessus tout je vomis le printemps qui voudrait nous faire croire aux beaux jours et qui ne réussit qu’à tracer de vagues dictons toujours faux. Je n’aime pas le printemps et ses amoureux qui se bécotent sur les bancs publics sans savoir qu’ils se déchireront quelques misérables journées plus tard. Je n’aime pas cette saison qui ressemble à un mauvais hiver et à un faux été. Je n’aime pas le printemps et l’espoir, vain, qu’il fait naître dans les cœurs naïfs. Je hais le printemps et ses belles journées noyées dans la bouillasse tiède des giboulées.
Ce qui pourrait sauver le printemps ? La crosse d’une fougère sous une feuille morte avant que le promeneur en col roulé ne l’écrase sans savoir. Il ne sait rien le promeneur en col roulé. Il est tout juste bon à briller dans les salons. Les salons où l’on parle écologie, surtout.
Alors, qu’aimez-vous ? Qu’aimez-vous du temps qui passe en ses saisons ?
Ce que j’aime … ? reprit le philosophe pessimiste dont le regard semblait planer maintenant au-delà des jours. Ce que j’aime… c’est…
parfois, un instant de grâce où le temps suspend son vol…. Une vingt-cinquième heure abandonnée dans un château perdu des Carpates… Une minute arrêtée au cadran de la montre d’un résistant communiste… La seconde d’avant la naissance du jour d’avant… Une chanson de Roger Masson célébrant la poisse.