RéGinelle - Une de perdue... épisode 07 - texte intégral

In Libro Veritas

Une de perdue... épisode 07

Par RéGinelle

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Une de perdue... 07

Des cinq ou six propriétés situées en bordure d'océan, celle de Dan Miller était la plus petite mais également la plus proche de la grève, et davantage à chacune de mes visites tellement celle-ci grignotait inexorablement les étendues herbeuses.

Assis sur les marches menant à la terrasse, j'attaquai un deuxième lobster roll. Les doigts dégoulinants de mayonnaise citronnée, je savourais avec plénitude chaque bouchée de pain grillé et moelleux, de salade et de homard alors qu'à une cinquantaine de mètres Béatrice, pantalon remonté aux genoux, jouait à saute mouton avec les vagues paresseuses.

J'aimais ce coin de la presqu'île de long Island et particulièrement à cette heure-ci. Les franges d'écume s'irisaient aux premières lueurs du jour, les eaux repoussaient peu à peu leur manteau de nuit tandis que l'horizon se colorait de bleu pâle et de beige doux. Il ne s'en fallait que de quelques instants pour que le ciel s'embrase. Combien de matins nous avaient surpris Dan et moi, prêts à partir en mer, et pourtant installés sur ces mêmes degrés, un café nous réchauffant les mains, à guetter tels deux gamins émerveillés.

Mais Dan n'était pas là et la porte derrière moi, verrouillée.

Point positif : Pas de bateau au mouillage.

Ce dont je pouvais déduire sans optimisme démesuré que mon ami se portait bien et s'offrait un peu de bon temps.
 
Point négatif : Jusqu'à quand ?

Sandwich achevé, j'hésitai devant celui, intact, dédaigné par Béatrice mais, repoussant courageusement la tentation, j'enfonçai mes doigts dans le sable, les débarrassant ainsi de leurs coulées graisseuses. Je vidai d'un trait ce qui restait de ma cannette de bière et me relevai. Il était temps de bouger un peu. Ne serait-ce que pour trouver le moyen de pénétrer dans la maison et de nous y installer en attendant le retour de son propriétaire.

Pour le code de l'alarme, pas de problème, nous en avions assez ri, Dan et moi, pour que je l'oublie. Tout bêtement le nom de son bateau, "Meley", ultime souvenir de son ex-femme, complété de 1776, année de la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis. Les seuls chiffres, d'après lui, dont il était capable de se rappeler. Mais la clé, c'était une autre affaire. J'envisageai un instant de casser un carreau mais je savais que ceux-ci étaient plus que résistants. Et puis, l'habitude de dissimuler un double dans un endroit peu visible étant assez répandue, il y avait de fortes chances que Dan en fît de même. Mais où ? Je fouillais méticuleusement les encadrements des porte et fenêtres, la moindre saillie accessible, vérifiai les lattes du plancher de la terrasse, espérant en trouver une disjointe. Sans succès. Je m'attaquais à la rangée de pots de fleurs qui paraient la balustrade de bois lorsque Béatrice me rejoignit.

- Vous cherchez quoi ?
- Une clé… pour entrer ! Ça ne se voit pas ?
- Ben… sans le code, elle ne nous servirait à rien !

- J'ai ! Le code, je le connais, Béatrice ! Vous feriez mieux de…
- Ah bon ! S'exclama-t-elle. Alors, ça change tout !

Elle fit deux pas et entreprit de dévisser la boule de cuivre du balustre qui finissait la rampe des escaliers. Je me redressai, ébahi, et la regardai plonger et retirer une main dans la cavité ainsi dévoilée.

- Voilà, dit-elle, en me tendant un gracieux éventail d'ongles carminés ouvert autour d'une clé délicatement pincée entre pouce et index.
- Mais… comment saviez-vous… commençai-je, ignorant sa main comme si elle m'offrait un objet piégé.
- Mais bon sang, vous ne m'écoutez pas ! Je vous ai bien dit que je connaissais Dan !
- Oui et…

Et je réalisai soudain qu'effectivement, elle nous avait conduits jusqu'ici sans jamais me demander la moindre indication. Je vieillissais, je perdais mes réflexes, je me relâchais et c'était dangereux !

- Je suis venue ici plusieurs fois ! Et si je savais pour le double c'est parce qu'il lui est arrivé d'oublier son trousseau à New York. C'est tout simple et pas la peine de me regarder comme ça ! Vous n'avez pas l'exclusivité de l'amitié de Dan !
- D'accord ! D'accord ! M'écriai-je, maîtrisant une colère irrationnelle.

- C'est une chance finalement ! Je suis en train de me dire que, à nous deux, nous formons une belle équipe. Bon… vous la prenez, cette clé ?

Ce que je fis avec une certaine rudesse, lui accordant du bout des lèvres un "merci" de politesse auquel j'ajoutai perfidement "N'oubliez pas de ramasser les bouteilles et votre sandwich". Juste histoire de me défouler un peu. Après tout, il s'agissait des restes de "son" repas, et il eut été malvenu de les laisser moisir à l'entrée de chez Dan, non ?

Elle s'exécuta de bonne grâce pendant que j'ouvrais la porte et me suivit à l'intérieur. Sans hésitation aucune elle se dirigea tout droit vers la cuisine et y disparut. Je l'entendis y ouvrir et fermer le réfrigérateur, puis elle en ressortit pour filer vers les marches menant à l'étage.

- Où allez-vous ?
- Les salles de bains sont en haut, me répondit-elle sans même s'arrêter.

Et elle m'abandonna.

Le réfrigérateur ! Je m'y précipitai à mon tour et l'ouvris. Ce que j'y découvris me rassura. Il débordait de produits frais soigneusement emballés, preuve que, à défaut d'être occupés, les lieux étaient bien dans l'attente de leur maître. Avec un sourire je prélevai une bière dans la réserve de Dan dédaignant celles encore tièdes que Béatrice venait de déposer et m'en retournai dans le living.

A peine confortablement vautré sur le large canapé qu'une cavalcade joyeuse me fit m'en relever. Béatrice dévalait allègrement l'escalier, pieds nus et court vêtue d'éponge fleurie, cheveux libérés de leur écrin de laine jaune et les yeux plus bleus que jamais. Appuyé sur les bras et cou tendu pour maintenir ma tête au-dessus du dossier, je me sentis ouvrir stupidement la bouche et incapable d'articuler un mot.

- Je vais prendre un bain ! Vous devriez en faire autant ! Ça vous ferait du bien et je suis certaine que Dan ne s'offusquerait pas que vous lui empruntiez un de ses maillots !

Je n'avais pas repris mes esprits qu'elle s'était déjà envolée. Une enquiquineuse, oui. Mais bon sang ! Qu'elle était jolie ! J'avalai machinalement deux gorgées de bière et me laissai de nouveau aller en arrière lorsque le grotesque de la situation s'imposa à ma conscience.

Une maison telle que la rêveraient des nuées d'individus, en compagnie d'une jeune femme mieux que ravissante, l'océan à deux pas et sous un ciel à faire pâlir d'envie le plus génial des peintres, et j'en faisais quoi, moi, de tous ces cadeaux du hasard ?

J'abandonnai aussi sec une couche trop confortable et m'en allai suivre le conseil de Béatrice. Quelques minutes plus tard, uniquement vêtu d'un caleçon un rien trop large, je me tenais devant un miroir en pied, y détaillant mon reflet.
Je me surpris à me redresser et à contracter abdos et pectoraux afin de contenir tant bien que mal les ventre et estomac d'une presque quarantaine soumis depuis ces dernières années à un régime de fast-food qui ignorait tout de la diététique. Sur une grimace moqueuse, je m'arrachai d'une contemplation bien davantage critique que narcissique, cueillis deux serviettes au vol et m'éloignai de ce triste sosie, véritable traître à mes yeux, et dans lequel je me refusais férocement à me reconnaître.

Mes pieds s'enfonçaient agréablement dans le sable encore froid de la nuit. Le soleil, très bas sur l'horizon, étincelait, aveuglant, et je plissai les paupières pour mieux suivre la tache sombre qui fendait les creux et les crêtes des vagues longues. Je déposai les draps de bain près du peignoir abandonné en boule et couvris rapidement les derniers mètres qui me séparaient du bord de l'eau. Après un coup d'œil pour situer une brune sirène je plongeai et m'élançai dans un crawl régulier droit vers elle.