Hervé Léonard MARIE - L'habitude - texte intégral

In Libro Veritas

L'habitude

Par Hervé Léonard MARIE

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

L'habitude

L’habitude
 
    On ne les avait surtout pas habitués à la mort. Ils n’étaient pas tondus et leurs cheveux étaient propres et soignés. Ils avaient des habits élégants, choisis d’eux-mêmes. Nourris convenablement, sans rides de maigreur ni trace d’obésité. Ils étaient jeunes, beaux pour la plupart. Il y avait parmi eux des enfants tristes, des couples rieurs.
    Ce spectacle était insupportable. Ils n’étaient pas habitués à mourir.
    Quand on les entassa, sous nos yeux, dans un vieux bateau, ils crurent à un jeu, que sais-je, à une expérience.
    Non, ils n’avaient pas l’habitude de la mort. Et nous, nous savions.
    Nous savions et nous avons laissé faire.
    Le navire était bientôt surchargé mais on y faisait encore la fête. Une fête qui n’aurait pas de lendemain ; nous le savions. On leur avait dit que voguer à l’aventure suffisait à remplir une vie. Et ils le crurent ou firent semblant de le croire. Ceux qui tombaient par dessus bord étaient si vite oubliés dans le tourbillon !
    Le buffet était bien garni et même si c’était toujours les mêmes avides qui se pressaient devant les petits fours et le champagne, toujours les mêmes « quelques-uns » qui empêchaient le plus grand nombre de se sustenter, le plus grand nombre ne se révoltait pas ; le plus grand nombre attendait patiemment. De temps à autre on entendait bien un cri de colère, isolé, noyé dans la foule rieuse et bon enfant. Un cri de colère dont on s’amusait le plus souvent.
 
    On ne les avait surtout pas habitués à la mort.
    Et cependant, dans les soutes obscures la machine infernale avait commencé son compte à rebours.
    Sur le pont, l’air du vent du large était encore respirable. Alors que le ménage était encore assuré dans les cabines de première classe, cela faisait déjà longtemps que les détritus s’accumulaient en dessous, empuantissant petit à petit l’atmosphère… Un peu partout, les odeurs ne savent pas s’arrêter aux cloisons illusoires.
    Lorsque la foule surgit des profondeurs, lorsque l’explosion dispersa les corps éventrés dans l’espace, personne ne sut reconnaître la terrible visiteuse. La mort.
    On ne nous avait surtout pas habitués à la mort.
    Nous savions pourtant et nous avons laissé faire. Certains d’entre nous avaient même un petit four à la main. Une coupe aux lèvres.
Lorsque la planète s’embrasa, même les phrases restèrent en suspens…