Aquilegia Nox - Dialogue intérieur - texte intégral

In Libro Veritas

Dialogue intérieur

Par Aquilegia Nox

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Table des matières
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Dialogue intérieur

« Je te déteste.
– Ce ne sont pas les paradoxes qui t'affolent.
– Ta gueule! »
Un oeil noir me regarde. De l'intérieur, de l'extérieur, la marée haineuse miroitante d'ironie me submerge et me noie.
J'émerge.
« Tu vas mourir.
– Et comment comptes–tu t'y prendre, s'il te plaît?
– Rien n'est plus facile... Une distortion de scénario et hop.
– Ne me prend pas pour un imbécile. Tu sais très bien que je ne peux pas mourir de cette façon. Il suffit de rouvrir le livre à la première page, et je revis.
– Je vais t'oublier. Je vais te donner à quelqu'un. Je vais te brûler. Je vais t'enfermer dans un tiroir, et tu n'en sortiras qu'une fois qu'un de mes descendants, trop curieux de testament, creusera les sédiments agglomérés des feuilles décomposées. Tu seras tellement vieux que le temps t'aura effacé.
– Très drôle. Non, explique–moi comment tu feras pour ne plus me voir, à chaque fois que tu fermeras les yeux.
– Je penserai à autre chose.
– Haha! Tu me fais rire. Je suis un défi pour toi. Tu ne peux pas me renier. »
Je soupire. En face de moi, à droite, à gauche, où que je regarde, l'oeil noir est là. Il ne quittera ma pensée qu'une fois couché sur le papier. Du moins je l'espère...
« Ah, tu vois, tu ne peux pas t'en empêcher. Tu m'aimes.
– T'aimer? Mais tu es détestable! Je te hais, de tout mon coeur!
– Alors pourquoi te vautres–tu avec délectation dans cette conversation, pourquoi l'entretiens–tu avec la véhémence de l'homme perdu en antarctique, soufflant sur les dernières braises de son brasero? Pourquoi si ce n'est par peur que, sans moi, la glace de l'ennui ne cristallise ton pauvre coeur en quête d'émotion?
– Tu te donnes trop d'importance. Lève les yeux.
– Mon regard te touche, parce que tu t'y vois.
– Va crever. Je t'invente, je fais ce que je veux de toi. Baisse les yeux. »
La gomme va finir par trouer le papier. Mes mains portent la souillure du graphite jusqu'au poignet et en laissent de longues traînées sur le vélin naguère blanc. Je suis d'une humeur noire. Peut–être devrais–je dessiner au bleu?
« Je suis trop bien pour toi. C'est ça la vérité. Tu ne me mérites pas.
– Quoi? Je crois rêver. Répète, pour voir?
– Je suis trop beau pour toi.
– Tu te rends comptes de ce que tu dis? Tu es tellement imbu de toi–même que tu baves des incohérences sans te rendre compte du ridicule.
– Tu ne me mérites paaaaaaas.....
– Ta gueule! Si je n'y arrives pas, tout le monde te connaîtra difforme, et je pourrai me gausser à loisir de la déception de ton ego surdimensionné!
– Ça ne risque pas d'arriver. Tu serais encore plus déçu que moi. Tu m'aimes comme tu m'as imaginé, parfait. Tu ne peux pas permettre qu'autre chose arrive.
– Je ne peux pas t'aimer. Tu représentes tout ce que je déteste. Tu es tout ce que j'abhorre. La vanité, la cruauté, l'arrogance, la colère, le cynisme, tu es l'accumulation de toutes mes pensées les plus noires et les plus viles. Rien que de penser à toi m'énerve.
– Et pourtant, tu m'aimes. »
Rien à faire. Je rature encore ma feuille, et gomme, et rature. J'y passerai la nuit, mais je l'achèverai.
« Regarde–moi.
– Tu me donnes des ordres?
– Tu m'as fait pour que j'attire l'oeil, après tout.
– C'est vrai... Et je suis plutôt bon à ça, avouons–le.
– J'existe sans toi. Un autre me regarde, et je n'ai plus besoin de toi... Grâce à toi. Il suffit que je touche un seul autre esprit que le tien, et c'est fini, tu n'as plus aucun moyen de pression. Tu crées... Je t'échappe.
– C'est encore moi qui décide si, oui ou non, je t'expose.
– Ah parce que maintenant tu décides? En es–tu sûr? Qu'est–ce qui te prouve que je n'existe pas en dehors de toi? Que tu n'es pas pour moi qu'un véhicule d'expression, aisément remplaçable?
– Haha... Tu ne m'auras pas avec ce jeu là, je connais tous tes tours, toutes les ficelles de tes mécanismes mal huilés. Tu te raccroches à ce que tu trouves, mais si tu t'engages sur ce terrain là...
– Et tu sais pourquoi?
– Parce que tu ne peux avoir, par définition, aucun secret pour moi?
– Parce que je suis une part de toi... Une part dont tu ne pourras jamais te défaire! Tu crois qu'en m'exprimant, tu t'affranchiras de moi, mais tu ne feras que me donner corps, pour me permettre de revenir, de te hanter, au gré de mon caprice...
– Tu te berces d'illusions. Tu sais, dans ma vie, j'en ai créé, des personnages. La plupart, je les ai oubliés. Enfant, il ne passait pas un jour sans que j'en invente un nouveau. Tu crois que je peux tous me les rappeler? Ils ont disparu, disparu comme s'ils n'avaient jamais existé!
– Tous différents? Ou tous des facettes? Des facettes de moi, peut–être?
– Ah oui! Oui, tu as raison, le chevalier droit et franc, le borgne vertueux, étaient des facettes de toi. Mais tu délires, mon pauvre. Attends, je vais te mettre un chapeau, ça ira mieux. La lampe doit donner trop de lumière pour toi. »
Hahaha, comme ça, il est vraiment ridicule. Je lui ai fait un chapeau de paille trop grand, qui lui tombe sur les yeux. Il me regarde par en–dessous. Un regard lourd de reproches. Pour un peu, je me sentirais coupable.
« Alors, tu ne dis plus rien?
– ...
– Je t'ai coupé le sifflet, maintenant, tu vas peut–être me laisser travailler tranquille.
– ... »
Mon crayon court sur le papier, à toute vitesse. De dix lignes, je n'en garderai qu'une. Il faut aller vite. Là, là l'oeil noir est parfait.
« Le poil luisant, la truffe humide...
– Tu crois qu'en me ridiculisant, ce sera plus facile?
– C'est ça ou je reprends le travail graphique à partir du début, et tu disparais. Mets ton chapeau. »
Mince, je ne peux pas lui mettre un chapeau à chaque fois que mes pensées s'emballent.
« Parfois, je me demande lequel de nous deux est l'auteur.
– Pardon?
– Tu me dessines de l'extérieur, je te dessine de l'intérieur. Je donne corps à des facettes de toi–même dont tu n'avais pas conscience.
– Tu déconnes. Je me sers de mon expérience pour te définir, je ne suis pas mon propre modèle.
– C'est beau, l'auto–conviction.
– Bon. Tu m'énerves, c'est décidé, je vais me débarrasser de toi. Je connais quelqu'un qui sera heureux de te récupérer et de t'exposer dans sa chambre.
– Je te déteste.
– Quoi?
– Je te déteste. Tu représentes tout ce que j'abhorre. L'indécision, l'incapacité à se regarder en face, à s'accepter entier, tu es l'accumulation de toutes mes pensées les plus improductives et les plus stagnantes. Rien que de penser à toi m'énerve.
– Tu ne peux pas me détester. Je suis ton créateur.
– Créateur, créature... Depuis quand sais–tu faire la différence? Mets ton chapeau. »
Et voilà, on dirait qu'il boude, maintenant. Mon crayon dessine allègrement son visage saisi par la stupeur de la réalité. Maintenant, je le tiens. Chaque trait d'émotion est tellement facile à rendre, tellement évident... Sa main est encore en suspension, la pointe de sa mine touchant à peine la planche noircie de graphite... Il me suffit de le regarder en moi–même et de suivre...
« Et maintenant, case suivante, continue à dessiner. Cette fois, je veux que tu me représentes parfait. »