- XIV -
Pendant une journée entière, l’armée d’Arhus avait repoussé les Korrigans et les sorciers fantômes.
Des chevaliers elfiques, de glorieux marins du Golfe, des Druides, des Silériens avaient été blessés ou bien étaient morts sur la Lande. Ce soir–là, les médecins de Myrion parcouraient encore le champ de bataille et recueillaient les soldats vivants, qui avaient été percés par un trait de démon ou bien entaillés par un coup de cimeterre et que les brancardiers n’avaient pas pu approcher au cours des opérations de l’après–midi.
Les pertes n’étaient pas élevées autant que l’ampleur des combats l’avait laissé prévoir. Certes, les malheureux atteints par les armes des spectres, qui avaient parfois trouvé des défauts dans les nouvelles cuirasses utilisées par les peuples libres, avaient péri sans espoir, mais, la plus grande partie des armures s’était montrée hermétique aux coups des Korrigans et aux sortilèges des magiciens. Par conséquent, les soldats abattus n’étaient pas très nombreux finalement.
Maintenant, Les monstres et les Sorciers Morts–Vivants avaient reculé vers les rives du Lac. Les Silériens, infatigables, réparaient les armes et les cuirasses endommagées par les combats. Ils réajustaient aussi certains boucliers ainsi que des modèles de jambières et de gantelets qui avaient été trop faibles à l’épreuve des décharges de magie noire.
Quelques patrouilles, constituées de renforts frais, arrivées dans l’après–midi avec des chariots de vivres et d’armes, regroupaient avec respect les corps de leurs camarades tués par les forces du mal, afin de les ensevelir avec les honneurs qu’ils méritaient. Les dépouilles des Korrigans, elles–mêmes, bien que ces derniers agissent comme de véritables bêtes avec les habitants des Royaumes Libres de Formalow, étaient traitées décemment par les troupes de la Nouvelle Alliance.
Dans cette soirée calme et silencieuse qui succédait à la fureur des charges de cavaleries et aux grondements du choc des boucliers et des glaives, Arhus retrouvait sa sérénité. Il n’avait pas perdu la tête pendant la bataille, mais il avait été la proie d’une exaltation quasiment douloureuse. Tant que le sort de ce combat n’avait pas été décidé et que les forces en présence avaient montré une résistance identique, le Silérien furibard, s’était multiplié et avait distribué des ordres clairvoyants à toutes les sections de son armée, dispersée sur la Lande. Le petit forgeron s’était révélé un stratège formidable, conformément à la prédiction de Mélinos. Les pertes réduites ainsi que le repli des Korrigans et des Spectres, étaient l’œuvre, non seulement des nouvelles armes et cuirasses forgées selon les méthodes de Niphilus dans les Royaumes Libres de Formalow, mais aussi celle du bon sens et du courage d’Arhus.
Les soldats elfiques, les marins de Salermnos, les Druides et les forces de Phérégon, se reposaient tandis que les renforts montaient la garde, afin de faire face au possible retour des esclaves du Seigneur des Ankous. Le Roi de Silérie, après une visite à l’ensemble des troupes libres ayant participé à la bataille, vint sous la tente de son vaillant sujet, remarquablement choisi comme Général en Chef par le Conseil de la Nouvelle Alliance. Ce dernier venait à peine de quitter son armure et terminait de se restaurer frugalement, quand son souverain se présenta à lui, il mit un genou à terre et inclina son visage vers le sol.
– Fi donc ! Tonna Phérégon. Je ne mérite pas tant de déférence mon ami, et ce, pour deux raisons. La première est d’avoir, dans notre pays, au cours des dernières années, toujours eu du respect pour vous, comme j’en ai pour tous mes sujets, mais seulement pour vos titres de brave paysan et de maître aciériste. En effet, j’ai complètement manqué d’observer votre valeur de stratège et de guerrier. La seconde est qu’ici, les lois du Conseil de la Nouvelle Alliance priment sur celles des peuples engagés dans cette guerre. Donc, je ne suis, dans cette vaste Lande, que le général des Silériens. Vous, vous avez été désigné comme notre commandant suprême. C’est ainsi que les marques de respect, c’est à moi de les montrer.
– Sire, n’en faites rien, pour moi, nous sommes tous égaux, face aux Ténèbres. Le courage des capitaines les plus renommés, dans une guerre aussi vaste, aux enjeux pouvant changer l’avenir de Formalow à jamais, est aussi celui de leurs hommes.
– Vous ressemblez tant à votre frère… Remarqua Phérégon. Votre modestie et votre considération pour les Peuples Libres sont inébranlables. Enfin, en dépit de votre humble attitude, mon ami, je suis venu prendre conseil auprès de vous. Nos modifications sur les jambières des archers, vous semblent–elles judicieuses ? Questionna le Roi en posant sur la table de campagne d’Arhus une pièce d’armure corrigée par les maréchaux–ferrants de l’armée du Conseil.
Ces derniers avaient remplacé une jointure de cuir, au niveau de l’articulation du talon, par un assemblage métallique souple. En effet, plusieurs tireurs embusqués avaient été anéantis par un sortilège qui les avait frappés en traversant une protection de cuir. L’acier traité par les Silériens, en revanche, neutralisait pratiquement toutes les attaques des Ténèbres. L’achèvement des nouvelles cuirasses sur le terrain, en tenant compte, par un compromis rigoureux, des impératifs de légèreté et de liberté des mouvements nécessaires à l’efficacité des protections, était une étape inévitable du travail de la forge destiné aux militaires.
Arhus fit jouer à plusieurs reprises le montage de ferronnerie. Il était sans défaut et ne possédait aucune faille exploitable par l’ennemi.
– C’est parfait Seigneur, déclara–t–il à Phérégon. Il nous faut des protections de cette qualité car nous devons tenir autant que nous le pourrons contre nos ennemis, ici même, dans cette région. Je sais que de tels mécanismes demandent beaucoup de travail, mais nous n’avons pas le choix. Vous savez comme moi que la chute des maudits ne s’obtiendra pas par la force et que nous nous battons seulement pour gagner du temps. Il faut pourtant que nous restions confiants.
– Je sais bien tout cela, assura le Roi. Mais la précision avec laquelle nous avons manœuvré, cet après–midi, m’a ouvert la perspective d’une réussite possible, à laquelle, je ne me permettais plus de rêver depuis longtemps. Nous gagnerons… Niphilus et Mélinos reviendrons avec la force et les secrets des Royaumes Perdus…
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