In Libro Veritas

Formalow, Tome III, Les forges de Nabachton

Par Guy Richart

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Table des matières
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- VII -



    Niphilus et ses compagnons, enfin regroupés, avançaient désormais librement sur la route de Nabachton.

    Alianos marchait près du forgeron silérien et de la Princesse Saurane. L’éclaireur expliquait, tout en scrutant parfois les hauteurs qui dominaient l’une des rives du Passage des Royaumes Perdus, d’autres fois l’Océan Extérieur qui s’étendait à l’infini, au pied de l’escarpement, en faisant briller d’une lumière bleue–éclatante, l’horizon occidental du Monde :

    – Vous n’avez commis aucune erreur lorsque vous êtes parvenu sur la corniche. Vous avez agi sagement en examinant minutieusement les alentours avant de vous engager sur la route dallée, à découvert. Aucun frontalier, si expérimenté soit–il, n’aurait été plus discret et prudent que vous, Maître forgeron. Moi–même, j’arrivais du souterrain qui débouchait légèrement au–dessus de la corniche. Je n’ai pas aperçu le Korrigan qui vous a attaqué et je ne vous avais pas remarqué avant que vous ne soyez arrivé au milieu de la route. Le meilleur éclaireur aurait été surpris par le démon. Ce dernier avait un terrible avantage sur nous. C’est, je dois l’admettre, à mes yeux, une vérité inconcevable, mais pourtant, il est clair que ce Korrigan savait que nous étions là. Il connaissait notre itinéraire avec exactitude.

    – Pensez–vous que nous pourrions être trahis par un compagnon de notre expédition ? S’inquiéta Niphilus.

    – Non ami, assura le soldat du Nord. Je ne parlerais pas ouvertement de mes suppositions, même avec vous qui êtes totalement insoupçonnable, si je pensais côtoyer un traître infiltré dans notre compagnie. Je crois plutôt qu’Arthang le Noir utilise ses pouvoirs de persuasion afin de contraindre des animaux de petite taille, quasiment invisibles dans la nature pour des personnes inexpérimentées, de nous espionner tandis que nous progressons. Des oiseaux, des insectes, des poissons peut–être, sont tombés sous le charme magique du Léviathan et ce dernier, dans l’immense savoir que lui a apporté sa très longue existence, a certainement trouvé le moyen de lire la mémoire visuelle et auditive de ses bêtes.

    – Alors, il sait qu’une phalange de ses ennemis marche maintenant vers les Forges de Nabachton, affirma la princesse de Silérie. Qu’attend–il pour envoyer ses troupes afin de nous écraser sur le flanc de ces montagnes ?

    – Majesté, en ce qui concerne les desseins stratégiques des Seigneurs ténébreux, je ne suis pas aussi initié que le sage Mélinos, expliqua le frontalier. Mais je peux émettre une hypothèse qu’il conviendra de faire confirmer ou bien infirmer par notre Gardien du savoir. Arthang connaît notre nombre. Pour lui nous ne représentons pas encore une menace car nous ne sommes qu’une poignée insignifiante d’aventuriers en regard de la multitude d’esclaves qu’il peut déverser sur le Monde. De plus, il ignore nos noms car les espions qu’il envoie n’ont pas d’entendement et, leur mémoire ne peut pas nous identifier. C’est heureux d’ailleurs, car la destruction de Capitaines de guerre et de sagesse tels que Suggur, l’Elfe Géant, Roi des forêts du Bout du Monde et Le Goua’ch, Duc de tous les marins de Salermnos, sans compter les autres renommées qui nous servent d’escorte, justifieraient, à elle seule, dans l’esprit de nos ennemis, l’anéantissement de plusieurs légions de Korrigans des montagnes. Enfin, il reste une protection qui doit être infranchissable pour nos sinistres adversaires. Tant que nous resterons sur ce passage, nous bénéficierons des bienfaits de ce sortilège. La magie qui protège la baie montagneuse où nous avons débarqué, s’étend certainement sur la route de Nabachton. Le temps ne s’est pas arrêté sur cette voie dallée comme c’est le cas dans le port de notre arrivée. Cependant, je sens ici, comme une fragrance étonnamment vivifiante qui nous encourage tous à accomplir notre tâche et refoule assurément les démons dont la mission est de nous arrêter.

    – Puissiez–vous ne pas vous tromper, Messire Alianos, implora Saurane.

    Dans le lointain, vers le nord du Monde, une barre de nuages sombres était en formation, au–dessus des eaux bleues de la mer si calme. Le ciel, depuis le lever du soleil, avait été limpide, seulement traversé de temps à autre par une belle nuée blanche, annonciatrice habituellement, de beau temps sur les terres de l’ancienne Formalow. L’assombrissement de l’horizon septentrional n’était pas naturel. Le pouvoir d’ordonner, détenu par le Maître des Ankous et le Léviathan, s’étendait–il, maintenant, jusqu’aux changements de climat ?

    La tourmente qui se préparait dans le lointain, promettait, à la vue de son aspect, d’être cataclysmique. L’inquiétude figea un instant les membres de la compagnie dans l’expectative. Leur position en hauteur, sur le flanc d’une montagne exposé à la puissance de l’océan, devenait dangereuse en cas de tempête alors qu’elle était idéale sous le soleil.

    – Je souhaite que les sortilèges qui retiennent nos ennemis hors de cette route soient efficaces contre les ouragans ainsi que les trombes d’eau, fit l’aciériste.

    – Et surtout qu’ils ne laissent pas les éléments déchaînés les franchir de temps à autre, comme ils l’ont permis au Korrigan qui vous a attaqué mon ami, reprit la Princesse Saurane.

    – Majesté, répondit Alianos, l’agresseur de Maître Niphilus l’a fait dans une partie du Passage des Royaumes Perdus se trouvant à l’est du cirque montagneux marquant la limite de la magie de Nabachton. De plus, en temps normal, sans que les forces ténébreuses ne soient impliquées dans la dégradation météorologique, la route des Forges peut être soumise à de formidables orages. Les bâtisseurs de cette voie n’ont pas ignoré cette menace. A l’usage des nombreux convois de marchandises qui empruntaient cette passe, jadis, d’immenses refuges ont été creusés dans l’escarpement, juste au–dessus de la corniche, à intervalles réguliers. Nous avons quitté les hauteurs dominant notre port de débarquement voilà trois heures, nous atteindrons certainement l’un de ces abris avant peu.

    – Vous avez raison Alianos, lança Suggur en tendant son doigt vers un bouquet de chênes poussés au milieu d’une boucle de la route.

    Le vent qui écartait les branches de ces arbres monumentaux, révélait au regard de l’Elfe, pratiquement aussi aiguisé que celui des Silériens, l’entrée maçonnée habilement d’une grande caverne s’enfonçant dans le flanc des Monts du Passage Perdu.

    – Nous allons pouvoir nous reposer ici pendant que passera la tempête, expliqua le Seigneur Sylvestre. Il suffit que notre Gardien des magies de jadis, Mélinos, se souvienne du mot de passe pour ouvrir les battants de cet accès colossal.

    Le vieux Druide regarda le grand Elfe avec un sourire sous sa barbe broussailleuse. Non, Suggur n’était pas ironique en faisant cette remarque au célèbre sage de Myrion. Le Roi des forêts méridionales avait simplement une foi illimitée dans les pouvoirs de son ami.

    – Je pense ne pas vous décevoir, ami, déclara Mélinos.

    Le Gardien du Savoir s’avança à grandes enjambées vers la porte de la caverne et, tandis que l’horizon se couvrait de plus en plus au nord du Monde, il atteignit l’accès au refuge et posa sa main sur les formidables battants de pierre qui l’interdisaient aux indésirables.

    – Nama’ch timber, secum selionnis par inner suffren itaros ! Lança Le Druide d’une voix de stentor.

    Niphilus qui l’avait rejoint avec ses autres compagnons, ne put s’empêcher de traduire.

– Ouvre–toi, porte des bénis au nom de ceux qui marchent pour eux ! C’est du vieil Elfique des premiers Âges Seigneur Suggur. Vous connaissiez certainement cette supplique des époques d’Or.

    – Malheureusement ami, les chefs des Elfes de Myrion et des Bois du Bout du Monde, passent trop de temps à faire la guerre, se désola sincèrement le forestier géant. Ils n’ont plus le temps d’étudier la langue des temps heureux et ils n’ont certainement pas les facultés d’apprentissage étonnantes des fins forgerons du beau pays de Phérégon, ajouta–t–il avec grâce.

    La troupe hétéroclite pénétra alors avec prudence dans l’immense grotte qui venait de s’ouvrir avec un grondement assourdissant. Depuis des siècles, le refuge était resté clos, mais, le mécanisme magique qui le protégeait avait fonctionné aisément, dès qu’il avait été sollicité par le Vieux Sage. Aussitôt que toute la compagnie eut passé la porte, Mélinos, resté en retrait, rappela par un geste, les deux battants de roche qui se rejoignirent avec lenteur. Quand ils claquèrent en se scellant l’un à l’autre, à l’extérieur de la caverne le vent s’était mis à souffler et la pluie frappait furieusement l’escarpement.

    Dans la caverne, des gemmes de puissance, inconnues des membres de la compagnie, s’étaient mises à briller d’une intense lumière bleue tandis qu’une chaleur bienfaisante apaisaient les fatigues des compagnons de Niphilus. Ici, théoriquement, il ne devait rien arriver de fâcheux.



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