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Formalow, Tome III, Les forges de Nabachton

Par Guy Richart

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Table des matières
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    Mégara… Ainsi se nommait la capitale de la Silérie. C’était une vieille et superbe forteresse, quatre fois millénaire, que les peuples alliés de jadis avaient dressée dans un pays de vallées et de collines, cœur de la patrie des paysans forgerons.

    Cette ville fortifiée fut abandonnée durant l’Empire, car les maîtres de Formalow détestaient la beauté et la force magique bienfaisante du vieux château. Les arbres avaient envahi, avec l’écoulement des siècles, les avenues et les jardins magnifiques de ce lieu. Les murs dressés par des artisans des trois espèces libres qui maîtrisaient des techniques et des enchantements aux pouvoirs presque aussi immuables que la vie des Léviathans, ne s’étaient pas fissurés et n’avaient pas flambé sous la poussée de la végétation sauvage.

    Quand les ancêtres de Phérégon étaient revenus s’installer dans cette région, neuf siècles plus tôt, ils n’avaient eu que le mal d’organiser les plantes qui s’étaient développées naturellement dans les murs de l’enceinte. Une fois nettoyés et débroussaillés les palais de la ville, les écoles, les commerces et les ateliers étaient redevenus chaleureux et splendides.

    Niphilus, son frère adoptif Arhus et le Druide marchaient dans la rue principale de Mégara. Ils y étaient entrés par la porte des créneaux d’argent. En effet, les murs qui reliaient les deux tours défendant cet accès à la cité étaient d’un blanc si brillant que de la vallée, quand les voyageurs les découvraient au soleil levant, ils semblaient fondus dans des lingots d’argent. Maintenant, les trois visiteurs remontaient vers le château royal. Ils croisaient des chariots ouvragés, aux roues fines et solides. Tirés par des licornes domestiques, ces attelages transportaient les riches récoltes de fruits et de blés, poussées sur les champs féconds de Silérie, pour les remettre aux entrepôts publics. C’était les commissaires de Phérégon, élus par le peuple, qui redistribuaient la nourriture dans tout le royaume. Comme ces derniers étaient honnêtes sous peine de subir les foudres du Roi et de leurs électeurs, d’importantes provisions de victuailles étaient faites, bien que tout le monde mangeât à sa faim dans le pays. Jamais les Silériens n’avaient connu la famine, depuis la chute de l’Empire, malgré qu’une ou deux fois par siècle, un hiver particulièrement dur détruise les productions de la terre.

    Un côté de la grande avenue était réservé aux ateliers des forges royales. Une quinzaine de bâtiments clairs dont les façades de verre étaient ouvertes sur la rue en été, bornaient le flot des carrioles de nourriture. Dans le pays de Niphilus, on connaissait le feu mais il était inutile de l’allumer pour se chauffer, cuisiner ou bien travailler l’acier. La source principale de chaleur et d’éclairage venait des cristaux solaires des montagnes centrales de Silérie.

    Les forgerons, à la fin de chaque hiver, allaient en récolter sur les sommets enneigés des pics de cette région. Ces pierres semblaient se recréer sans cesse dans le climat rigoureux des hauteurs où jamais un nuage n’assombrissait l’éclat du soleil ou bien celui des deux lunes de Formalow. Personne ne savait comment apparaissaient ces gemmes, mais chaque année, elles se renouvelaient immuablement. Quand les aciéristes apportaient enfin leur moisson en ville, ils l’exposaient quelques jours dans la lumière de l’astre lumineux, même lorsque celle–ci était affaiblie par un voile de nuage. Pour enfin tirer de la chaleur et de la lumière des cristaux, les Silériens installaient ceux–ci dans un châssis métallique, ouvert sur le dessus. Une presse manuelle permettait de comprimer ensuite les pierres. Sous cet effort mécanique, elles restituaient pour des jours et des jours, l’énergie solaire et lunaire accumulée. Quelquefois, des blocs de minéraux se brisaient sous la force des pressoirs. C’est pour cette raison que les Silériens en récoltaient de nouveaux chaque année. Mais ces cristaux gardaient leur pouvoir d’absorption et de restitution des forces naturelles durant plusieurs siècles. Aussi, la consommation des réserves qui augmentaient chaque hiver dans les neiges éternelles des montagnes du pays, ne menaçait nullement cette source de bien–être. D’ailleurs, le petit peuple de paysans–forgerons, même dans l’abondance, restait économe et prévoyant. Sans doute les âges qui s’étaient écoulés avant le retour de la liberté sur les Terres de Formalow, avaient donné des leçons qui s’étaient ancrées à jamais dans l’atavisme des Silériens.

    Le Druide Mélinos, Niphilus et Arhus s’arrêtèrent un instant devant l’atelier d’un aciériste et observèrent son travail en connaisseurs. Dans ce pays, toutes les techniques étaient mises en commun au sein des corporations. Cela laissait, aux artisans, le temps de développer la maîtrise de leur métier par des expériences qui enrichissaient abondamment les connaissances techniques du royaume et de ses habitants. Le forgeron, après avoir martelé la courbe de la serpe qu’il travaillait afin d’en réduire le poids sans nuire à la résistance, déposa celle–ci dans un châssis de cristaux flamboyants et salua ses visiteurs.

    Les deux voyageurs et le Maître du Savoir répondirent poliment à l’artisan, puis, ils échangèrent quelques mots avec lui dans la langue locale. Ces propos semblèrent apporter une solution longtemps recherchée par le travailleur car, un vaste sourire fendit le visage débonnaire de ce dernier. Il posa sa masse pour en prendre une autre, au bout arrondi. Quand il frappa de nouveau la serpe chauffée à blanc par les cristaux qui rayonnaient, le forgeron avait accentué considérablement le rythme et la sûreté de ses gestes. Les étincelles jaillissaient joyeusement de l’acier qui s’affinait bien plus aisément.

    Le Druide et les Silériens repartirent vers le Palais de Phérégon car c’était là qu’ils se rendaient. Ils atteignirent enfin la poterne d’or fermant l’accès au second bastion de Mégara. Deux gardes royaux qui, malgré leur petite taille et leur léger embonpoint étaient des guerriers redoutables même pour Mélinos et sa formidable magie, s’avancèrent et interrogèrent, courtoisement les visiteurs. Les deux soldats avaient une splendide armure d’acier brillant. Leur heaume et leur haubert, légers étaient d’un métal aussi tenace et tranchant que leurs épées. Ces cuirasses inaltérables leur étaient enviées par les Elfes Géants eux–mêmes.

    Le Druide expliqua les raisons de sa visite aux sentinelles, après avoir décliné son identité et celle de ses compagnons. Il leur confia aussi son anneau sigillaire de membre du conseil de l’Ancienne Alliance pour qu’ils le remettent au Roi. Aussitôt, un messager fut envoyé avec la bague de Mélinos et les informations recueillies par les gardes, jusqu’au trône de Phérégon. Un instant après, des trompettes lancèrent, dans le ciel bleu de Silérie, une puissante sonnerie d’accueil.

    On laissa le Maître du Savoir et ses amis entrer dans l’enceinte du Palais. Habituellement, Phérégon ne refusait jamais de recevoir ses sujets en audience, mais en général, il proposait une date et une heure qu’il choisissait soigneusement. En effet, bien souvent, quelle que soit la période de la journée, il était au travail avec ses ministres où déjà en réunion avec des Silériens qui l’avaient sollicité depuis longtemps. Dans ce pays, le souverain des paysans–forgerons avait reçu comme surnom : le Seigneur Infatigable, car, il était toujours à l’écoute de son peuple ou bien à la tâche avec ses conseillers. Une qualité que beaucoup de monarques de notre Age, devraient s’efforcer de prendre en exemple.

    Cependant, en apprenant que Mélinos était à sa porte, Phérégon avait interrompu, avec distinction, toutes les affaires qu’ils étaient en train de traiter. Il avait aussi fait appeler tous ses conseillers dans le grand salon des assemblées royales du Palais et avait ordonné à ses gardes, par la sonnerie des trompettes, d’accueillir sans délai le vieux sage et ses compagnons. Une escorte d’honneur était aussi partie des appartements du gouvernement pour se rendre au devant du Druide, de Niphilus et de Arhus.

    Quand ils pénétrèrent, entourés de ministres, dans la pièce ou siégeaient le Roi, sur son trône, et ses conseillés, à leur table de travail, les deux Silériens se sentirent impressionnés. Mélinos fit alors planer son regard vif et inquisiteur sur toute l’assemblée. Il s’attarda sur Phérégon. Niphilus et son frère adoptif n’avaient jamais vu leur souverain en personne. Celui–ci était grand pour un Silérien. Quand le monarque se leva, les deux visiteurs provinciaux constatèrent que le casque de leur Seigneur atteignait presque la hauteur des épaules du Druide alors que ce dernier était de haute taille pour les hommes comme pour les Elfes Géants. Habituellement, les sujets de leur peuple mesuraient la moitié d’un homme ou d’un Elfe de Myrion, moyennement robuste.

    Autant dire que Phérégon était gigantesque dans son royaume. Les historiens prétendaient que la famille de ce monarque était issue jadis, bien avant l’Age de l’Empire, du mariage d’un Seigneur des abers de Salermnos et d’une Princesse Silérienne. Les femmes de ce petit peuple étaient souvent très belles et merveilleusement douces. Rien ne s’opposait à un tel amour.

    Le Roi s’avança alors en souriant vers le vieux sage et tomba dans ses bras en lui disant :

    – Mon vieil ami, je suis heureux de vous voir ici. Mais, je suppose que vous n’êtes pas venus avec deux de mes braves sujets, sans prendre le temps de m’avertir pour que je puisse vous accueillir convenablement, si vous n’avez pas des nouvelles urgentes à me communiquer.

    – Vous avez bien deviné, Mon Seigneur, assura Mélinos. Je suis venu en toute hâte de l’Ouest de votre pays, en compagnie de ces exceptionnels artisans, afin de vous annoncer enfin une découverte qui nous amène une lueur d’espoir dans la nuit de cette paix vigilante, interminable et aussi meurtrière que la Guerre. Combien de braves hommes, de courageux Elfes et de valeureux paysans de Silérie tombent encore aux lisières des Terres Sauvages, alors que nous croyons la sécurité installée à jamais sur le Monde Libre. Dans l’ombre du Nord inexploré, le Seigneur des Ankous a gagné en puissance et en magie. Ses korrigans sont nombreux. Il a aussi convaincu d’effroyables alliés de se dresser contre les Nations occupant légitimement les contrées libérées du joug de Formalow. Roi Phérégon et messieurs les nobles conseillers, en ralliant le dernier Léviathan, le plus cruel de tous, Arthang le noir, en barrant les voies maritimes des Royaumes Perdus du Nord–Ouest aux marins des abers, en dressant ses légions renforcées aux frontières de nos pays et surtout, en faisant appel à des serviteurs encore inconnus de nous, mais semant une effroyable terreur dans les rangs des patrouilles de l’Ancienne Alliance, le Lieutenant de l’Empereur déchu veut se prétendre à son tour en Tyran de Formalow. Il s’apprête à nous écraser une fois encore sous ses bottes de fer.

    Le Gardien du Savoir marqua un arrêt afin de laisser ses auditeurs assimiler l’importance de ses paroles. Enfin il continua :

    – Ici même, en Silérie, j’ai trouvé dans les personnes de Maître Niphilus et de son frère adoptif, des artisans qui ont mis à jour, par leur travail, les secrets de fabrication des armes, dignes des Forges perdues de Nabachton. C’est un grand pas en avant que nous ayons maintenant les moyens de fondre, d’ouvrager et d’enchanter par une magie bienfaisante, des lames capables de contenir et de vaincre définitivement les forces obscures de l’Ancien Empire. Certes, nos deux brillants forgerons ne pourront jamais, en quelques semaines, équiper de glaives les sept cents milliers d’hommes et d’Elfes que nous devrions réunir, malgré le retour des armes de Nabachton, pour écraser enfin les dangers nous assiégeant dans les Terres Sauvages. Pourtant, ces deux Silériens m’ont donné un espoir de fou certes, mais un espoir solide pourtant, de remporter la victoire finale contre les forces du Seigneur des Ankous. Je tiens à exposer ces perspectives de succès au Conseil de l’Alliance et à mettre en œuvre tous les moyens que je pourrai réunir pour les réaliser. Seigneur Phérégon, messieurs les conseillers du Royaume de Silérie, voulez–vous venir jusqu’au Manoir de Myrion pour écouter les grandes lignes de mon projet et participer à la renaissance de « La Grande Alliance d’Or et de Paix » ?

    Un silence frémissant tomba sur l’assemblée et s’éternisa durant de longues minutes. Enfin le Roi déclara solennellement :

    – Maître Mélinos, Maître Niphilus, Maître Arhus, je vais vous accompagner à Myrion avec mes conseillers. Il est temps de conclure définitivement « l’Age de l’Empire ».


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