- XVI -
Les hordes de Gaurtlung grondaient de nouveau, comme des géants en fureur, derrière le rempart qui fermait la combe de Castel-Elfes.
La vallée et le versant des montagnes qui l’encadraient vertigineusement, grouillaient de Korrigans et d’Elfes déchus, jusqu’à la moitié des hauteurs. Ces créatures infâmes allaient se jeter furieusement, une fois encore sur les portes de la forteresse, afin de les briser. Mais, apparemment, les monstres démoniaques ne voyaient personne occuper les mâchicoulis et les bastions ornant le sommet de la haute muraille.
Leur capitaine Maudit sentait, par le constat de ce dénuement de défenseurs Elfiques et Silériens, qu’un danger inattendu le menaçait, lui personnellement et ses obstinées légions meurtrières. Le temps pressait pourtant. Il savait déjà que Sylvania, son amour infini devenu la source de toute sa haine, avait transformé la plus grande partie des puits de puissance magique, dans le septentrion du Continent. Il n’en restait que deux à conquérir, dont un assez puissant, dans l’Extrême Orient de Formalow. C’était la dernière chance de Gaurtlung. S’il ne parvenait pas à s’emparer d’une de ses sources merveilleuses, il ne retrouverait plus jamais ses immenses pouvoirs d’autrefois. Il ne serait plus, à jamais, qu’un esprit malfaisant aux sortilèges haineux mais dérisoires, face à la résistance spirituelle des Elfes et des Silériens.
Il avait tant laissé de lui-même dans ses colères destructrices, dans la génération de la corruption et des mensonges qu’il avait répandus, sans aucun remord, sur le Monde pur de Formalow. Aujourd’hui, ce qui faisait la force des ténèbres dont il était l’inventeur, l’avait terriblement affaibli personnellement. S’il se replongeait régulièrement dans le flux d’énergie d’un puits énergétique du Nord, il pourrait alors agrandir encore son armée et reconstituer une partie de sa force magique passée. Certes, il ne serait plus jamais aussi créateur qu’il l’avait été jadis, mais, il deviendrait le plus destructeur de tous les êtres pensants de ce Cycle.
Alors, le Maudit décida que toutes ses forces seraient jetées sur la porte de la Combe cette nuit et que, tant que Haran et son armée n’auraient pas reculé ou bien ne seraient pas détruits, Il attaquerait sans relâche leur rempart. Il bombarderait la muraille qui le défiait en libérant, du fond de son cœur, une férocité et une constance effroyable, jusqu’à la fin des jours si cela était nécessaire.
Dans la nuit qui commençait à s’épaissir, une rumeur monta de l’ombre des versants de la montagne. Un grondement produit par des centaines de milliers de pieds frappant lourdement le sol, fit vibrer les murs de Castel-Elfes. Haran grâce à l’horloge hydraulique que les Silériens avaient construite puis étalonnée sur la course du soleil, mais aussi, des lunes de Formalow, vit que la septième heure du soir était venue. Il ordonna aux défenseurs des remparts qui, les armes à la main, s’apprêtaient de nouveau à repousser un violent assaut impitoyable, de regagner les bastions moins élevés qui encadraient la route serpentant dans la bouche de la vallée.
Le vieux Roi savait que sa fille et son gendre allaient bientôt déchaîner leurs pouvoirs magiques renforcés. Son armée serait bien à l’abri dans les barbacanes tandis que sur les murs qui barraient la Combe et au-delà de ceux-ci, la puissance des puits merveilleux, commandée par les souverains de Nabachton renverserait dans un fracas effroyable les hordes de Korrigans et leurs maîtres malfaisants.
Tandis que les troupes de Haran refluaient avec discipline vers les portes des bastions. Les flèches noires des maudits s’élevèrent dans le ciel nocturne et commencèrent à retomber comme une pluie d’orage sur les arrières-gardes d’Elfes et de Silériens. Malgré leurs armures robustes et remarquablement conçues, de nombreux combattants des nations libres furent blessés par les traits empoisonnés, lancés depuis les lignes des ténèbres, avant d’avoir pu se mettre à l’abri dans les forts. Le Seigneur Elfique regretta que les victimes ne soient pas restées encore un peu sur le chemin de ronde du rempart principal. En effet, cette partie des défenses était bien couverte. Seule les grosses pierres, propulsées par de colossales catapultes pouvaient éventuellement, à la suite d’un tir très précis ou très chanceux, toucher et tuer les défenseurs de cette fortification.
Au pied du grand mur qui barrait la combe, les protections étaient moins sures. Des jets de flèches ou de roches, plus ou moins hasardeux, étaient capables de frapper les soldats qui se déplaçaient entre les bastions et le rempart.
Après une telle attaque, il devenait urgent que Sylvania déclenche sa propre offensive magique. Haran regarda, par une meurtrière basse, les préparatifs de l’ennemi. Celui-ci avait déversé toutes ses forces dans cet assaut. Des milliers de démons monstrueux avançaient avec fracas vers le rempart. Ils portaient d’immenses échelles et des torches fumeuses qui ensanglantaient de leur lumière vacillante les montagnes encadrant la Combe.
Les catapultes de Gaurtlung jetèrent leurs projectiles infernaux vers Castel-Elfes. La formidable construction des Sylvains vibra sourdement sous les impacts. Mais une fois de plus, aucune brèche ne s’ouvrit dans ses flancs.
Maintenant, la force magique déchaînée par Gémildan et sa Reine, traversait le Continent. Rien ne devait s’opposer à elle, mais il fallait encore quelques minutes pour qu’elle atteigne enfin la Combe et qu’elle puisse frapper les maudits. En attendant, il ne fallait pas laisser trop de Korrigans grimper jusqu’au chemin de ronde depuis l’extérieur. Car, de l’autre côté du mur, ces créatures ignobles formaient un océan noirâtre et houleux qui s’abattait comme le ressac, contre les fondations des remparts elfiques, ils déborderaient vite les défenseurs de Castel-Elfes s’ils occupaient en nombre important le haut du mur.
Les catapultes de Haran étaient installées derrière la ligne des bastions, à l’abri des dernières fortifications de la Combe. Ces machines étaient d’une conception extrêmement soignée. Elles possédaient une telle puissance et une si grande précision, qu’elles pouvaient atteindre les légions de Gaurtlung jusqu’aux crêtes les plus élevées du fond de la vallée, à près d’une lieue de là.
Le Roi Sylvain ordonna le tir de ses batteries. Ses capitaines, particulièrement intelligents et fins, réglèrent ces armes terribles pour que leurs projectiles atteignent les ennemis massés au pied de la forteresse. Les lourdes pierres enveloppées d’acier quadrillé montèrent à une hauteur vertigineuse, puis, retombèrent en sifflant sur les assaillants envoyés par le maudit. Elles frappèrent le sol avec une telle violence, qu’elles ne rebondirent pas. Elles éclatèrent en milliers de morceaux de roches et de fer qui tailladèrent les Korrigans alentour. Les dizaines de démons qui étaient directement sous le point d’impact de ces masses meurtrières, explosaient dans un gargouillis de boue battue sauvagement par le fléau d’un agriculteur. Des nuées de chair et de sang, soulevées par les coups impitoyables de l’artillerie Elfique, s’élevaient partout au-dessus de l’océan des attaquants.
Les esclaves du mal périssaient en hurlant comme des forcenés, leurs corps déchiquetés s’accumulaient en tertres lugubres dressés par le hasard des opérations défensives, sur le champ de bataille visqueux. Mais plus il en mourrait, plus il en surgissait des ténèbres, qui faisaient tournoyer avec hargne leurs grossiers cimeterres.
Les catapultes de Gaurtlung, moins puissantes, moins précises, mais beaucoup plus nombreuses, pilonnaient bestialement le bâti de la porte qui fermait la Combe. Les chocs ébranlaient dangereusement le linteau titanesque du formidable porche. Des pièces de granit tombaient des mâchicoulis qui couronnaient le rempart, au-dessus des points d’impact. Soudain, malgré le grand massacre de damnés qui avait ensanglanté la vallée, derrière les défenses des Elfes et des Silériens, les mufles sombres des monstres apparurent sur le chemin de ronde.
Ils étaient parvenus à poser leurs échelles contre la forteresse et à les escalader. Les meilleurs archers Silériens et Sylvains, visèrent soigneusement le faîte de la construction, puis, ils tirèrent massivement leurs terribles carreaux sur les démons. Ces derniers se mirent à tomber du chemin de ronde comme une pluie d’automne. Déjà, la Garde Silérienne de Haran se précipitait dans les escaliers des tours qui donnaient accès au sommet du mur, afin de monter jusque là et en déloger l’ennemi, quand, la force magique apparut à l’entrée de la combe.
Elle avait la forme d’un gigantesque holaong sauvage, bleuté, flamboyant de toute sa hauteur au milieu de la route des montagnes. Tout à coup, le géant de fluide lumineux se dressa sur ses pattes arrières et bondit en avant en rugissant de fureur. Il courait à une vitesse effrayante. Il produisait un vacarme de tempête, mais aussi, il soulevait des vagues d’étincelles qui enflammaient la Combe. Cette dernière était transformée en lit de rivière de feu grossie par une crue. Le titan immatériel était tellement monstrueux, tellement puissant que, d’un bond, il franchit les remparts en renversant tous les korrigans encore vivants au sommet du mur. Il atterrit au milieu de leur armée, de l’autre coté de la forteresse. Il provoqua, par sa chute, encore plus d’effroi et de morts dans les rangs ennemis que les tirs des formidables catapultes du Roi Haran. Il écrasait les hordes de maudits comme des brindilles d’herbe sèche. Il repoussa les Elfes damnés en quelques charges fulgurantes contre la cavalerie qu’ils constituaient.
Loin de là, sur un promontoire qui dominait le théâtre des combats, Gaurtlung fulminait. Il voyait ses esclaves emportés par la fureur des forces du bien comme des fœtus de paille dans une tornade. Il sortit son glaive, puis, sautant au bas de son observatoire, il courut à la rencontre du fléau des Korrigans en poussant de sonores hurlements haineux. Mais la magie blanche, pure, incarnée dans cette merveilleuse apparition vengeresse, ne pouvait plus être arrêtée par un Esprit Jardinier corrompu, si puissant soit-il. L’animal fantastique s’arc-bouta sur ses quatre sabots. Il fit face au maître du mal, le jaugea et se lança vers lui avec une puissance redoublée. Le fracas ébranla les flancs de la montagne. Des milliers de tonnes de roches se précipitèrent dans les failles sombres, déchaussées par l’onde de choc produite par l’affrontement. Cette fois, la porte de Haran se faussa. Mais, Gaurtlung venait d’être violemment renvoyé vers son sinistre château dans la montagne. Il fut projeté avec fureur dans les airs. L’esprit maudit disparut en tournoyant dans l’atmosphère crépusculaire, vers les sommets inaccessibles du Midi de Formalow.
Alors, les portes du rempart s’ouvrirent en grinçant. La cavalerie Elfique et Silérienne du Roi Haran, s’engouffra dans la Combe en renversant les derniers rangs de Korrigans encore présents. Sur les crêtes qui encadraient la vallée de cette Bataille sanglante, la force magique de Nabachton continuait de disperser les Elfes corrompus et les créatures maléfiques qui, malgré la défaite de Gaurtlung, tentaient encore de franchir les défenses de Castel-Elfes.
Plus haut, sur les cimes inaccessibles des Monts du Bout du Monde, à l’endroit même où se dressait la sinistre Tour des démons, L’esprit maudit était retombé dans la glace et la neige, après une chute vertigineuse. Plusieurs morceaux de son armure dévastée souillaient le manteau blanc de l’hiver éternel qui régnait à cette altitude. Le corps auquel le Damné était définitivement enchaîné par sa déchéance, saignait, blessé cruellement au cours du combat perdu.
Il n’avait pas vaincu Haran et Sylvania par la force. Il ne possédait plus que l’ombre de ses immenses pouvoirs. Alors, il userait de la ruse, jusqu’à ce qu’il puisse reconstituer un océan de légions démoniaques, encore plus immense que celui qu’il venait de perdre dans la Combe de Castel-Elfes.
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