In Libro Veritas

Gévaudan 14 : La ronde des souvenirs

Par Usha

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

CHAPITRE I




1.


        La première sensation que le blessé ressentit en revenant à lui fut la douleur, atroce, qui lui traversa la tête quand il bougea, lui arrachant un cri.

    – Doucement, Xarys. Il est encore beaucoup trop tôt pour des efforts.

        La vision de la jeune créature allongée sous le drap s’éclaircit et il distingua presque parfaitement le visage carré de l’homme qui se tenait à son chevet : les yeux d’un vert très clair, des mèches couleur de paille sur son front large, la moustache épaisse.

    – Tu nous as inquiétés, reprit l’inconnu. Tu dors depuis presque une semaine. Rien d’étonnant malgré tout après une telle commotion ! Le Dr Molle a dit que tes pensées seraient peut–être un peu embrouillées. Est–ce que tu te souviens de l’accident ?

    – Non.

    – Fais un effort, Xarys. De quoi te rappelles–tu en dernier lieu ?

        Le blessé passa la main sur son front, sourcils froncés, fouillant dans ses souvenirs.

    – Xarys ? dit–il enfin en massant distraitement l’épais panse–ment qui lui entourait la tête. C’est un nom ça ?

        Jarvin sourit.

    – Oui, c’est le tien ! Tu ne te rappelles donc pas ?

    – Rien. Je n’arrive pas à me souvenir. Que m’est–il arrivé ?

    – Je dois dire que nous espérions que tu nous l’apprendrais, rétorqua Jarvin avec un brin de déception.

    – Pourquoi cela ?

    – Je suis Jarvin Molle, je dirige cette coopérative agricole. Une équipe revenait d’avoir retourné un champ, a vu ta voiture déraper et s’encastrer dans un mur. Ils n’ont eu que le temps de t’en éloigner avant que le feu ne la ravage et qu’elle n’explose.

    – Comment savez–vous que je m’appelle Xarys en ce cas ?

    – L’un de mes amis a eu le temps de voir ce prénom sur le permis de conduire provisoire de ce véhicule de location. Tu étais plutôt mal en point. Tu ne portais pas ta ceinture et tu as été éjecté sous l’impact.

    – Et ça a suffit pour me faire dormir une semaine ? murmura le blessé qui se sentait de plus en plus faible.

    – Des moellons se sont détachés du mur, il y a longtemps. Tu t’es fracassé la tête sur l’un d’eux. Sans la mousse qui le couvrait, tu aurais été tué sur le coup.

    – Vous avez prévenu la Police ? On me cherche ?

    – C’est en cours. On nous préviendra si on trouve quelque chose, si des amis à toi ont déposé un avis de disparition.

    – Je ne pourrai guère vous aider à les identifier… Ma tête est totalement vide et elle me fait si mal ! Plus tard, ça me reviendra peut–être.

    – Sûrement assura Jarvin en prenant sur la table de nuit un verre empli d’un liquide écarlate et le portant aux lèvres de l’accidenté.

    – Bois un peu.

    – C’est très sucré…

    – Ca va te faire dormir. Le Dr Molle a dit que tu avais besoin de beaucoup de repos. C’est mon frère et tu étais en de meilleures mains avec lui qu’à l’hôpital le plus proche, qui est, de toute façon, à plus de deux cent kilomètres ! Pour ce qui est de ta mémoire, ça s’éclaircira certainement petit à petit. On s’occupera bien de toi. On n’a jamais laissé tomber personne qu’il soit ou non de la Communauté.

    – Merci, murmura Xarys en sombrant dans le sommeil.



        Jarvin ferma derrière lui la porte de la chambre, tout sourire disparu de son visage. Son aîné, Pek, était appuyé au mur du couloir, bras croisés.

    – Ainsi, ce que tu m’as rapporté de ses brefs réveils précédents était donc vrai !

    – Je te l’avais bien dit ! remarqua ce dernier.

    – C’était trop beau. On a eu tellement de chances depuis le début de cette histoire que je finissais par me dire que ça ne pouvait durer…

    – Habitue–toi, car tout cela va prendre encore un bon moment. Il importe juste de ne pas se contredire ! remarqua Pek en descendant l’escalier pour aller s’asseoir dans le salon de la grande maison. Quelle version de l’accident lui as–tu finalement donnée ?

    – Le crash d’un voyageur inconnu à nos portes. Ca m’a semblé la plus proche de la réalité !

    – C’était en effet préférable, approuva le médecin. Je pense que tous ici entreront dans le jeu.

    – Ils étaient presque tous dans les champs. Toi, moi, ma femme et le personnel de cette maison sont les seuls au courant. Ah oui, et le vigile du Hangar 6.

    – Vraiment dommage, grommela Pek. Sans la découverte de l’engin, on aurait pu poursuivre sans aucun souci ! Il ne nous faut plus que quelques jours.

        Jarvin se mit soudain à rire.

    – Je ne suis pas mécontent de moi, pour avoir réussi à monter ce plan dans l’urgence la plus totale ! Et j’avoue que j’ai hâte de voir jusqu’où je pourrai bluffer cet être !

    – Jusqu’à la destruction de son Wird et sa mort ? suggéra Pek avec un grand sourire.

    – Très juste, grand frère !

    – Profite à fond de ton avantage, insista Pek, très sérieux. Il n’a aucun repère auquel se raccrocher. A toi de lui donner les tiens pour l’embrouiller un maximum et l’emmener là où tu veux.

    – J’y compte bien.

    – Mais, la mémoire lui reviendra, rappela son frère. Le choc a été sérieux, le traumatisme crânien sévère, mais il n’a quand même été inconscient que trois jours ! Il le saurait s’il avait encore sa montre… Réflexion idiote : il ne se souvient de rien !

        Les deux frères trinquèrent joyeusement.



2.


        Xarys était longuement demeuré sous la douche. Cela lui avait permis de mieux découvrir son corps : épiderme couleur de lait, oreilles plantées haut sur son crâne, queue et crinière bleu nuit et touffues, tandis que le miroir lui renvoyait un visage triangulaire, au nez en trompette, aux pommettes saillantes, éclairé par d’immenses prunelles couleur d’or.

    – Et bien, j’espère que la Communauté de Jarvin n’a pas pour but caché de produire des mutants.

        Xarys n’aurait su dire d’où cette idée saugrenue lui était venue, mais elle le fit rire pendant qu’il séchait ses mèches fluides.

        Il fit cependant la grimace, proche de l’inanition. Il fallait absolument qu’on lui procure quelque chose à se mettre sous la dent !

        Jarvin, ou quelqu’un de sa maison, avait fait déposer des vêtements sur une chaise : mocassins beiges, pantalon crème et tunique à col montant couleur de caramel.

        Habillé, il poussa la porte de sa chambre, se retrouva dans le couloir, une galerie en fait, qui faisait le tour de la vaste salle à manger. Par une ouverture, assez loin, on apercevait ce qui pouvait être un salon. Xarys descendit l’escalier, notant une porte qui devait mener vers l’arrière du bâtiment, et se dirigea droit devant lui, son nez lui disant sans hésitation possible qu’une cuisine était à quelques pas devant lui !

        Il poussa une porte battante, se trouva devant une femme, quadragénaire, replète, habillée comme lui, sauf que la tunique s’ouvrait sur une opulente poitrine.

    – Bonjour, je suis Alane Molle. Jarvin et mon beau–frère avaient dit que tu te lèverais sans doute aujourd’hui, Xarys. Je t’ai préparé un bon déjeuner car tu dois mourir de faim !

    – C’est peu de le dire !

    – Assieds–toi, dit–elle en lui désignant une place à la table près des fourneaux. Désolée, c’est un peu impromptu. Les autres jours, tu seras à notre table. Tout le monde est aux champs ou à l’administration. Ils ne font qu’une petite pause à midi. J’espère que ma cuisine te plaira, Louveteau !

    – Louveteau ?

    – Oui, tu t’es vu dans une glace : il y a plutôt du canidé en toi. Et, un loup, c’est quand même plus exotique qu’un chien ! C’est Pek qui en a eu l’idée !

    – Va pour Louveteau, en ce cas.

        Alane déposa devant le jeune Loup une pile de crêpes.

    – Salées ou sucrées selon ton envie, dit–elle en ajoutant viande grillées, confiture, légumes froids et chauds, pâte à tartiner chocolatée, devant lui. Ensuite : volaille froide avec salade verte, pommes de terre entières au four. S’il te reste de la place, j’ai prévu un assortiment de viandes en gelée, des brochettes laquées et en dessert un moelleux au chocolat.

        L’énoncé de tout cela fit saliver Xarys qui doutait néanmoins de parvenir à tout avaler.

        Ce en quoi il se trompait !


*


        Alane lui ayant indiqué le chemin de la petite clinique de son beau–frère, Xarys était passé entre plusieurs immenses Hangars, aux murs immaculés, apercevant au passage des champs à perte de vue, d’imposantes machines agricoles rangées le long d’une prairie, avant d’atteindre le grand bungalow divisé en trois ailes.

    – Bonjour Xarys, fit Pek en se levant pour l’accueillir. Plutôt content que mes prévisions soient exactes ! Je vais t’examiner. Ne t’inquiète pas, ce ne sera pas long.

        L’ambiance, les odeurs typiquement médicales du lieu mettaient le jeune Loup mal à l’aise, mais il obéit.



    – Tu es en bonne santé, Xarys. Il me faudra les résultats du scanner pour le confirmer, et la commotion semble en bonne voie de guérison. Encore des migraines ?

    – Un peu. Uniquement quand j’essaye de ranimer mes souvenirs.

    – Et… ?

    – Le néant total. Je ne dispose que du peu enregistré depuis mon réveil… Alane fait très bien la cuisine !

    – Je sais. Ne te force pas, Xarys. Ca te fait plus de tort qu’autre chose. Ils reviendront naturellement, tes souvenirs. Viens immédiatement trouver mon frère ou moi dès que c’est le cas !

    – Promis. Je n’oublierai pas, Dr Molle, ajouta le jeune Loup avec un sourire.

    – Pek. Appelle–moi Pek ! Ici, on est une grande famille. En fait, nous vivons tous sur ce domaine, en familles. Le village est au–delà du champ de blé 3. Vu ton état, que Jarvin et moi sommes tes seuls repères, tu séjourneras chez lui.

    – Je peux aider ? Pour payer mon séjour, les frais que j’ai dû vous occasionner !

    – Tu iras aux champs. La Navette viendra te prendre et te ramener. Mais pas avant demain. D’ici là, tâche de te reposer encore. Et prends bien les médicaments que je t’ai prescrits.

    – Tout est noté. Je ne fais guère confiance à ma mémoire !

    – Elle fonctionne bien à présent. Quelques oublis, ce serait normal, mais tu peux lui faire confiance.

    – Non, je ne sais plus trop à quoi me fier…

        Il y avait de la peur dans les yeux couleur d’or du jeune Loup.

    – Si ça peut te rassurer, ici tu es en sécurité.

    – Je devrais peut–être aller voir la Police…

    – Mon petit frère t’a déjà dit que nous étions en contact étroit avec la Police locale, répéta patiemment Pek en posant une main amicale sur l’épaule du jeune Loup. Leurs recherches de ton identité, et si des amis te cherchent, on sera les premiers avertis ; et donc toi ! Pour ce qui est de l’hôpital je pense que tu as pu constater par toi–même l’efficacité de mes soins ! Je continuerai à te les prodiguer tant que tu seras là.

    – Je peux rester ? Longtemps ?

    – Bien sûr ! Cet environnement est le seul qui te soit familier depuis ton réveil. Je ne suis pas psychologue mais je pense qu’il y a plus de chances pour que ta mémoire se ranime dans un lieu où tu te sens bien. On s’occupera bien de toi. Quant au travail aux champs, on est bien suffisamment équipés pour que tu n’aies pas à suer sous le soleil à ramasser du coton.

    – Pardon ? Je n’ai pas compris là.

    – Une référence à de vieux films. Des films d’Humains, car il est évident que toi tu ne l’es pas !

    – Je l’ai constaté sous la douche… Mais je suis quoi ?

    – Tu es un solide petit être, un peu perdu en ce moment, mais qui à force de courage saura retrouver qui il est.

    – Je l’espère. Je crois que je vais suivre votre conseil et retourner me coucher… Tout cela fait un peu trop d’émotions en moins de deux heures.

        Pek tendit un flacon de pilules roses au jeune Loup.

    – Avales–en une avec un peu d’eau. Et garde–les toujours sur toi. Ca t’aidera à te détendre en cas de trop gros stress.

    – D’accord, docteur… Pek…

        Les doigts serrés sur le flacon, comme sur une bouée de sauvetage, en plus des médicaments sur sa table de nuit, Xarys retourna à sa chambre, à la maison de Jarvin.

        Si cette Communauté devait être la sienne pour les jours à venir, il ferait tout son possible pour s’y intégrer, participer.

        Et si les dieux étaient avec lui, sa mémoire lui reviendrait, tôt ou tard.


*

* *





Chapitre suivant : CHAPITRE II