agnès andersen - La grosse - texte intégral

In Libro Veritas

La grosse

Par agnès andersen

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Table des matières
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La grosse

J’entre au secrétariat où Stella me tend le téléphone.
-          Un S O S pour toi, Anne.
Je prends le téléphone. Une voix très affaiblie m’arrive, comme du fond d’un épais brouillard. Je n’y distingue que quelques termes entre plusieurs sanglots. Mais je reconnais la personne au bout du fil. C’est Madame Clara, la vieille mercière.
-          Si vous pouvez passer Madame Dubret…
Et, entre deux hoquets, je finis par comprendre qu’il s’agirait d’une histoire de grosse. Une grosse qui aurait porté préjudice ? Mais à qui ? Et comment ?
Je programme une visite à Madame Clara tout en cherchant quelle grosse personne peut être aussi proche d’elle pour lui causer un tel chagrin.
Je fais le tour de ses connaissances qui sont aussi devenues les miennes.
Mais Clara est commerçante. Elle doit probablement parler d’une de ses clientes.
Quelques jours plus tard, je me rends « à la mercerie ».
Clara est une petite vieille femme très sympathique. Elle habite depuis toujours une maison mitoyenne dont elle a transformé une pièce du rez-de-chaussée en magasin. Là, dans cinq ou six mètres carrés, elle a entassé avec autant de goût que d’astuce une boutique de poupée, plus spécialisée dans les travaux féminins.
Et, malgré son grand âge, elle n’a jamais cessé d’y exercer son activité, faisant ainsi d’elle la plus ancienne mercière de Neuvel sur Treste.
Et peut-être même de tout le pays.
J’aime lui rendre visite. J’adore pénétrer dans cette pièce enchantée où, dans un espace réduit, voisinent en bonne intelligence rubans, pelotes de laine, dentelles et pièces de lingerie les plus divers avec, en plus, la promotion de la semaine ou du jour.
Car, bien plus passionnée par son métier que par l’argent, Clara n’hésite jamais à vendre au rabais tout ce qui ne convient plus à son humeur quotidienne.
Un ancien bureau lui sert de comptoir. Parmi les colifichets qu’elle y agence, elle y dépose toujours un livre ouvert sur une citation pleine de sagesse ou un petit poème qu’elle juge approprié à la journée.
Dans cette pièce exiguë, tout semble si bien à sa place que l’espace se déroule autour de ce petit bout de femme qui s’affaire comme si elle seule en décidait.
Et c’est bien le cas. Malgré la diversité des articles bien rangés dans des tiroirs du sol au plafond, la boutique respire encore un air de frais ouvrant sur d’autres mondes dont la porte pourrait être cette psyché qu’elle a posée face à la fenêtre pour réfléchir la lumière du jour.
C’est, du moins, ce que je me dis chaque fois que j’entre dans cette mercerie de conte de fée.
Mais aujourd’hui !
-          Grand dieu !
-          Oui ! Comme vous dites !
-          Que vous arrive-t-il Madame Clara ?
-          J’ai essayé de vous expliquer. C’est la grosse !
Comme au téléphone quelques jours plus tôt, la voix me semble venir de très loin, étouffée par un amoncellement de boites d’où sortent des paquets de tissus blancs sous lesquels croule le comptoir.
-          Mais c’est quoi, tout ça ?
Madame Clara émerge de cet entassement de boites à demi ouvertes.
-          La grosse !
-          La grosse ?
Effarée, Madame Clara semble s’extraire d’un amas de sachets de cellophane pour me rejoindre, toute en excitation.
-          Ben oui. La grosse !
-          Mais de qui voulez-vous parler, Madame Clara ?
Alors, dans un flot de paroles, la vieille mercière me raconte… Qu’un charmant VRP serait passé au magasin…Qu’il lui aurait vanté des chaussettes d’une qualité exceptionnelle… En gros coton peigné… Cent pour cent naturel et biologique… Qu’il lui aurait proposé une grosse à l’essai… Qu’elle aurait ainsi appris qu’en mercerie, une grosse, c’est douze douzaines.
-          Vous voulez dire : douze douzaines de paires de chaussettes ?
-          Oui.
-          Ce qui fait…
Je compte mentalement.
-          Cent quarante quatre paires de chaussettes, si je ne me trompe.
-          Oui ! acquiesce Madame Clara. Seulement...
Seulement… Madame Clara s’est trompée dans ses calculs… Ou elle a mal compris… Ou elle ne sait plus trop… Ou le charmant VRP était peut-être un peu trop charmant… Et l’a laissée croire qu’une grosse c’était une douzaine… Et n’a pas rectifié quand elle a 
    commandé…  
-          Dix grosses !
-          Vous voulez dire…
Mentalement, je recalcule.
Euh… Pour multiplier par dix il suffit d’ajouter un zéro. Mais à combien ? Ah oui. A cent quarante quatre. Ce qui fait donc, logiquement !
-          Sainte ! s’exclame une assistante sociale devant la montagne de paquets de chaussettes
-          Ben oui, Madame Anne. Je croyais commander dix douzaines de chaussettes et en réalité, j’ai commandé dix grosses.
-          Ce qui fait mille quatre cent quarante paires !!!
-          Oui !
-          Et ce monsieur ne vous a rien dit ?
-          Ben non. Il avait même l’air plutôt content !
-          Je m’en doute, oui. Mais quand vous avez vu la facture, ça ne vous a pas semblé trop cher ?
-          Non ! C’était en Euros, alors j’ai pas remarqué !
Effectivement, je ne peux que constater le désarroi de Madame Clara, prise au piège par un VRP que je ressens pas vraiment honnête. Sûr que ce jour-là, il a fait une affaire. Mais à quel prix pour Clara ?
-          Pourquoi vous ne m’avez pas appelée tout de suite ? Nous pouvions annuler la commande !
-          Je ne me suis pas rendu compte. C’est juste quand on m’a livré les colis que j’ai réalisé. Et là, c’était trop tard !
Je ne peux que compatir avec amertume.
-          Ben oui ! Madame Clara semble dépassée par la situation.
-          Comment je vais faire, Madame Anne ? Vous vous rendez-compte ? Mille quatre cents quarante quatre paires ! Dans un si petit quartier ! A mon âge, je n’aurai plus jamais assez de temps pour vendre tout ça ! Et pour rembourser ! Ma mercerie me permet juste de quoi vivre !
L’effondrement de mon octogénaire me peine profondément.Il n’y a aucun doute, un VRP peu scrupuleux a profité du grand âge de cette commerçante d’une autre époque pour arrondir ses fins de mois.
Cette pensée m’embarrasse autant qu’elle me révolte.
Madame Clara a signé le bon de commande. Difficile de revenir en arrière.
Alors devant le « Je-vous-en-prie-Madame-Anne-aidez-moi-je-me-sens-complètement-démunie », réfléchissons vite et bien. Mais, dans cette situation que je n’ai jamais rencontrée auparavant, réfléchir vite et bien m’est impossible, présentement.
-          Madame Clara, je vais m’en occuper. Mais laissez-moi le temps !
Et pour endiguer les pleurs de désespoirs de cette noble aïeule, la super assistante sociale que je suis promet de revenir demain avec une solution.
Euhhh… Disons, plutôt, la semaine prochaine ? Les miracles, ça demande quand même un peu de temps.
-          C’est urgent Madame Anne, souffle la mercière disparaissant derrière ses boites.
Pestant contre ma prise d’engagements que je ne pourrai peut-être pas respecter, je retourne à mon bureau.
Comme une de mes collègues religieuse, vais-je aller allumer un
cierge à Saint Causes Perdues en lui confiant béatement le problème ?
D’abord un minimum inquiète, je finis par me raisonner.
-          La nuit porte conseil. Je verrai bien demain !
Le lendemain, dans mon bureau, je me réserve quelques instants de calme pour faire le point sur ce délicat problème. Et, tandis que je décompte les parents, amis, associations, juristes, potentiellement en manque de chaussettes, quelques solutions pointent à l’horizon.
Pleine d’entrain, je retourne chez Madame Clara, comme promis.
Celle-ci m’accueille dans le même état de désolation. Les dix boites de cent quarante quatre paires chacune me narguent silencieusement.
-          Je vous attendais Madame Anne. Je n’ai rien fait depuis ! Cette histoire me rend malade.
-          Eh bien, j’espère que vous irez bientôt mieux. Pour commencer, donnez-moi le bon de commande !
Madame Clara me sort le précieux document que, par merveille, elle a soigneusement rangé dans un classeur.
Bénissant son sens de l’ordre, je téléphone à la maison mère. Après une conversation fort longue où défilent trois ou quatre services, des explications sans fin, quelques menaces juridiques pour abus sur personnes âgée, beaucoup de patience et de psychologie, le premier objectif est atteint.
Le fournisseur ne peut pas reprendre toute la commande. Mais, à titre exceptionnel, il en reprendra la moitié. Et dédommagera

Madame Clara des frais de livraison équivalents.
Soulagée, Madame Clara constate que la grosse vient de perdre la
moitié de son poids.
-          La moitié, ça fait…
-          Sept cents vingt paires en moins ! répond Madame Clara sans la moindre hésitation.
-          C’est déjà ça. Pour la suite, je reviens la semaine prochaine.
Effectivement, lorsque je reviens la semaine suivante, le château de boites a déjà nettement diminué.Et Madame Clara semble plus calme.
Entretemps, j’ai rencontré mon amie Marie, la psychologue du Centre d’Accueil Thérapeutique. Je peux donc proposer à Clara une deuxième solution.
-          Le club d’ergothérapie vous propose de vous reprendre une grosse au prix où vous l’avez payée. Comme les chaussettes sont blanches, elles serviront de base à l’atelier de bricolage. Les participants pourront les broder ou les customiser. Et ainsi les revendre avec un petit bénéfice.   
-          Ce qui ne fera plus que cinq cents soixante seize paires à caser ! me coupe Clara dont la faculté de calcul mental m’impressionne.
-          Euh… Oui, ça doit être ça !
-          Dix grosses, moins cinq, moins une ! vérifie Clara retrouvant la vivacité d’esprit d’une jeune fille. Et pour la suite ?
Intérieurement, je me réjouis de voir les grosses fondre à vue d’œil. Et la joie de Clara revenir proportionnellement à l’amaigrissement de sa commande. Mais il en reste encore quatre. Ce qu’elle ne
manque pas de me souligner avec un aplomb qui commence à friser
l’indécence.
-         Eh ! Oh ! C’est comme ça que tu me remercies ? râle ma petite voix intérieure.
Mais, mettant plus l’ingratitude de Clara sur le compte de la spontanéité que de l’impolitesse, je continue.
-          Pour la suite, j’ai envoyé un mail à toutes mes collègues en expliquant votre histoire. Elles ont donc décidé de faire une commande groupée.
-          Et vous en avez combien, des collègues ?
-          Environ trois cent cinquante.Et deux cents vingt ont répondu oui.
Assez fière de moi, je sors la commande en question ainsi que l’argent que j’ai pris soin d’aller changer en billets à la banque. J’ai rarement porté autant de liquide sur moi.
Mais, nullement émue par mes efforts que, personnellement, je trouve louables, Clara s’active à ouvrir ses boites et commence à compter ses chaussettes.
Renonçant à la flatterie que méritait mon ego, je vais l’aider.
Les paquets s’entassent sur le comptoir. Nous les mettons par dizaines, les comptons et les recomptons. Quand nous sommes d’accord, Clara m’emballe la précieuse marchandise dans un grand sachet qui, finalement, ne me semble pas si volumineux que ça.
En même temps, je me vois épluchant ma liste et la cochant au fur et à mesure des envois pour mes collègues. Par courrier interne, heureusement.
-          Plus que trois cent cinquante six paires ! se réjouit Clara qui n’a même pas besoin de calculatrice !
-          Oui. Et là, je n’ai plus trop de solutions !
-          Pas grave Madame Anne ! me confie Clara qui a retrouvé tout son entrain. Je vais faire don d’une grosse à une association caritative.
-          Mais vous y arriverez financièrement ?
-          Bien sûr ! Vous savez, en réalité, ma petite pension me suffit largement. Le commerce, c’est surtout pour le plaisir. Garder les contacts !
-          Ben voyons ! rouspète ma petite voix. C’est pas toi qui me disais que ta mercerie te permettait à peine de vivre ?
-          Je constate que ça vous réussit ! se contente de remarquer la bonne assistante sociale. Nous en sommes donc à ?
-          Deux cent douze paires ! décompte Clara, une table de soustraction à la place du cerveau.
Son visage s’éclaircit d’un sourire. Soulagée, elle s’affaire à refermer quelques paquets qu’elle range soigneusement sous son comptoir.
-          Cette grosse-là, je la garde pour la vente. Ça suffira pour la saison.
-          Et le reste ?
-          Ça, c’est top secret !
Interloquée par cette réponse inattendue, je tente d’en savoir plus. Mais Clara m’arrête d’un geste.
-          Top secret, Madame Anne. Et quand je dis top secret, c’est top secret !
Je renonce à obtenir une explication. Mais je ne peux m’empêcher de suspecter une seconde mon octogénaire en reine du marché noir pourvoyant en chaussettes les associations les plus louches. Cette idée m’amuse. Et ne m’étonnerait pas, dans le fond. J’en vois tellement dans mon métier !
La mercière ne dit plus un mot. Réapparaissant enfin derrière son comptoir largement nettoyé, elle s’active à nouveau comme une petite souris besogneuse, son chignon bien serré sur sa nuque et sa blouse à volant bien enroulée à sa taille.
Avec son éternel collier de perles, elle me fait penser à une Alice au Pays des Merveilles sur le tard, coquine et mystérieuse.
Rassurée, je suis prête à m’esquiver discrètement quand, sur le pas de la porte, Madame Clara me rappelle, un sourire malicieux sur les lèvres.
-          Et vous, Madame Anne ? Il ne vous en faut pas des   chaussettes ? A ce prix-là, c'est une affaire !


agnes bataille-andersen ¤¤¤ extrait de "L'authentique du P 3"