CHAPITRE IV
7.
Plutôt confortablement installé dans une anfractuosité de rocher, Gévaudan, chevilles croisées, tourna la tête vers Lynder assis lui sur une pierre au bord de la rivière, un peu en contrebas.
– On dirait que tu t’y fais, à la nature !
Le jeune homme eut un sourire.
– J’ai un bon guide, reconnut–il. Et, au final, ce n’est pas si désagréable que ça de se la couler douce…
– Je savais que tu apprécierais ! Tu es, en temps ordinaire bien trop stressé et speed en dépit du détachement que tu affiches !
– Je dois aussi avouer que j’étais très curieux de ta vie de Louveteau. Je l’imaginais assez bien ainsi. C’est très reposant de pêcher, mais ne pas savoir si on ne va pas attendre en vain est assez frustrant !
– Mais c’est là tout le plaisir, au contraire, protesta le jeune Loup. C’est très différent de partir en chasse ou à la pêche en ignorant si on va manger ce jour, que d’ouvrir la porte d’un frigo ou de demander un de ses bons petits plats à Maryon Donrenk !… Surveille ta ligne, tu as une touche !
Lynder avait bondi sur ses pieds, saisi doucement le fil de pêche, tiré quelques petits coups dessus pour assurer sa prise, puis la ramener.
Des flots agités, il tira une superbe séroise, ce qui amena un éblouissant sourire sur son visage.
Flèm avait accordé son pas à celui lent de la vieille Siane.
– On a ramené assez de poissons pour nourrir trois familles de Loups, remarqua Lynder.
– C’est le but. En tant que vieux célibataire je dois participer plus encore à la vie de la Meute et remercier ainsi ceux qui me prêtent la tente et l’entretiennent !
– Ca me soulage aussi de pouvoir contribuer, assura le jeune homme. Surtout maintenant que je sais combien sont rudes vos hivers et la famine qui vous frappe s’il dure un peu trop longtemps.
– C’est la vie, se contenta de commenter Gévaudan. On fait au mieux, laissant ce qui reste alors aux Louveteaux et aux aïeuls… Mais depuis que j’ai intégré la Flotte, je ne partage plus que trop rarement cette dure période avec les miens… Tu entends ça ?
– Quoi donc ?
Les oreilles du jeune Loup s’agitaient tandis que de la main il avait arrêté Flèm qui mâchonnait nerveusement son mors.
– Gédy ?
– Des moteurs… Ce ne peuvent qu’être que les Patrouilles de la Mort ! Elles viennent vers nous, elles doivent – elles ont sûrement un radar !
Des yeux, Gévaudan cherchait un abri dans la Plaine.
– Siane ne pourra jamais soutenir un galop d’enfer ! expliqua–t–il. De plus, je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit… Il faut te cacher, moi je ferai diversion.
– Hors de question, gronda Lynder, la main sur la crosse du fusil glissé à sa selle. Tu demeures le Capitaine du Magnifique et nous devons y retourner tous les deux fin de la semaine prochaine !
– Je saurai mieux m’en tirer si je suis seul, si je ne dois pas m’inquiéter pour toi… Sans compter que je connais parfaitement le terrain, ses pièges. Là–bas !
Gévaudan talonna Flèm et se dirigea vers un petit mais épais bosquet.
– Rentre là–dedans, c’est un ordre !
– Mais…
– Et pense à Siane.
– Désolé, mais entre elle et toi…
– Et je ne veux pas la perdre non plus ! aboya Gévaudan. Cache–toi dans ce fourré et n’en bouge pas.
A contrecœur, le jeune homme obéit. Les raisons de Gévaudan se tenaient. Dans une fuite éperdue, le cœur de la jument ne tiendrait jamais, sans compter qu’il n’était effectivement pas assez bon cavalier que pour demeurer en selle sur un terrain aussi accidenté !
– Je te couvrirai.
– Je l’espère bien ! Pas de quartier pour ces tueurs !
Flèm bondit, dans la direction opposée au bosquet.
Rongeant son frein, Lynder vit apparaître le premier tout–terrain, sur le flanc gauche du jeune Loup. Hors de portée de tir.
Ce qui ne semblait pas être le cas pour les Patrouilleurs car deux détonations claquèrent, provoquant la chute du hongre.
– Gévaudan !
*
Cheval et cavalier s’étaient relevés. Le jeune Loup n’avait pas lâché les rênes, empêchant Flèm de s’enfuir.
Un filet de sang s’écoulait d’une plaie sous l’antérieur gauche. Quant au deuxième tir, il avait atteint Gévaudan au bras gauche et il saignait déjà abondamment.
Même étouffés, les moteurs des tout–terrains vrillaient les tympans de Gévaudan qui se hissa en selle, ce qui lui arracha un cri de douleur.
Flèm tremblait de tous ses membres mais il obéit sous les talons de son maître, repartit au galop.
Les tout–terrains étaient trois et ils effectuaient une opération d’encerclement, rabattant le jeune Loup vers la rivière au bord de laquelle il serait obligé de s’arrêter, piégé.
Lynder n’avait que cinq balles dans son chargeur, mais il savait lui aussi faire mouche !
En tirs précis, il avait fait éclater les pneus de deux des tout–terrains. Pas suffisamment pour les immobiliser, mais assez pour les empêcher de poursuivre correctement le jeune Loup.
Il avait révélé sa cachette mais, aperçu par les Patrouilleurs, il avait dû leur sembler sans intérêt.
Les tout–terrains continuaient derrière Gévaudan, mais fortement ralentis.
Le jeune homme n’était absolument pas rassuré car le jeune Loup était toujours poussé vers la falaise qui surplombait la rivière où ils avaient pêché tranquillement seulement quelques minutes plus tôt !
Gévaudan avait tenté de forcer l’encerclement mais son cheval de chair n’était pas de taille face aux chevaux de métal !
Flèm faiblissait, grièvement blessé, la balle s’étant profondément enfoncée dans son corps, presque jusqu’au cœur. Son cavalier savait que l’animal n’allait pas tarder à s’écrouler, définitivement.
– Ils me veulent vivant, sinon ils auraient encore tiré… Et je ne peux les laisser m’attraper… Je suis désolé, Lynder et pardonne–moi, Flèm.
Gévaudan enfonça ses talons dans les flancs du hongre qui bondit, droit vers le vide.
Le cheval s’élança, parut voler une fraction de seconde avant qu’il ne tombe avec son cavalier dans les flots tumultueux et s’y engloutisse.
Lynder avait couru à s’en faire exploser le cœur. Il avait vu Gévaudan partir dans la dernière option suicidaire qui lui restait.
– Non ! Gédy !
Les tout–terrains ne s’étaient pas attardés, avaient compris leur échec et fait demi–tour.
Le jeune homme s’arrêta au bord de la falaise, scrutant les remous de la rivière rugissante. Il n’apercevait ni le jeune Loup ni sa monture !
– Et comment je vais expliquer tout ça à sa Meute et organiser les recherches ! ?
8.
Couverte d’écume, secouée des spasmes de l’agonie, Siane s’était effondrée à quelques mètres des premières tentes du campement de la Meute de Faryon.
Lynder se releva et se précipita vers la tente de Savyl. Le Loup Dominant tirait des notes sèches de l’instrument à cordes rectangulaires posé sur ses genoux.
– Lynder, tu es dans un état…
– Les Patrouilles. Nous sommes tombés sur les Patrouilles de la Mort, haleta le jeune homme. Comment te dire ça de façon simple… Gédy a été blessé, il a préféré se jeter dans la rivière plutôt que de se laisser prendre ! Il faut le retrouver. As–tu un peu compris ce que je disais, Savyl ?
Le Loup avait soigneusement posé son instrument, s’était levé tandis que son épouse avait apporté un bol d’eau au jeune homme.
– J’ai compris, assura Savyl. Gédy m’a appris à maîtriser parfaitement le galactien, même si je ne le pratiquais jusque là qu’avec lui ! Nombre d’entre nous en ont d’ailleurs une connaissance assez bonne. Désolé pour cette petite cachotterie mais on se débarrasse difficilement de la prudence et de la méfiance.
Lynder ouvrait des yeux ronds tout en tâchant de retrouver son souffle.
– Je vais réunir les Loups et on va battre les deux berges de la rivière à la recherche du petit ! poursuivit Savyl. Comment les Patrouilles ont–elles pu le surprendre à ce point… ?
– Il s’en serait mieux sorti s’il n’avait dû se préoccuper de moi… Tout ça en vain puisque j’ai malheureusement dû pousser Siane jusqu’à la mort pour revenir au plus vite. Il ne me le pardonnera jamais !
Disciplinés, organisés, une trentaine de Loups avaient quitté le campement quelques minutes après le rassemblement et les rapides informations de leur Loup Dominant.
Il ne leur restait plus qu’à parcourir les deux berges dans le sens du courant, depuis l’endroit de la chute de Gévaudan.
*
Parti lui–même à la tête des Loups à la recherche de Gévaudan, Savyl avait cependant interdit à Lynder de se joindre au groupe !
– Les bords de la rivière sont dangereux, avait–il dit. Nous, on a l’habitude, mais toi tu risques d’y tomber toi aussi ! Et nous avons assez avec un disparu !
Lynder était donc resté au campement, inquiet. Il ne pouvait même pas demander l’aide du Magnifique pour retrouver le jeune Loup vu que ce dernier ne portait pas sa montre de la Flotte et donc sa balise !
– Si quelqu’un peut le retrouver, c’est certainement Savyl ! Mais une telle chute alors qu’il était déjà blessé… J’espère qu’il lui sera resté assez de forces pour résister au courant et échapper à cette tombe liquide !
Le jeune homme avait tourné comme un loup en cage dans tout le campement, réconforté par les uns et les autres et il avait apprécié la solidarité de ceux de la Meute, même si, en l’occurrence, cela ne le soulageait en rien.
Savyl et les Loups ne revinrent que bien après la tombée de la nuit.
Lynder se précipita à leur rencontre.
– Gédy ?
– On a retrouvé le cadavre de son cheval, mais aucune trace du petit, fit Savyl. Nos flambeaux nous ont lâchés. Nous reprendrons les recherches dès l’aube, je te le promets.
– Par les dieux… Est–ce que tu crois qu’il y a une chance pour que…
– Je ne sais pas. Très franchement, Lynder, je ne sais pas, soupira Savyl. Les rapides et les remous sont très forts dans ces bras de la rivière… Même en parfaite condition physique, c’est dur de s’en échapper. Les Meutes qui campent non loin ont toutes perdus des Louveteaux, et plusieurs Loups adultes. J’enverrai des Loups vers les Meutes que je sais être alentours. Elles nous aideront et, qui sait, l’une d’elle l’a peut–être recueilli !
– Je l’espère, car il a besoin de soins !
– A vivre dans la nature, on sait tous se débrouiller avec les blessures ou la maladie, assura Savyl. Il nous est arrivé, à tous, de nous retrouver seul et en mauvaise posture, aussi avons–nous les notions des premiers secours ; en attendant l’intervention du Guérisseur ou de la Guérisseuse !
– Je l’espère, redit Lynder, vraiment très sombre.
Déjà qu’à bord du Magnifique il doutait parfois de la réussite des médications de Garen ou de Patryna… Mais alors, en pleine nature, avec des remèdes naturels…
Savyl posa une main amicale sur l’épaule du jeun homme.
– Viens dîner sous ma tente, Lynder, je ne veux pas que tu sois seul cette nuit.
Lynder accepta, bien qu’il n’aie nulle envie de compagnie et encore moins de nourriture !
Gévaudan était quelque part, blessé, et lui était totalement impuissant à aider son Capitaine et son ami !
***
Les visages des Louveteaux étaient toujours aussi flous devant ses yeux, mais Gévaudan savait les avoir déjà vus, à la rivière, quand il avait vainement tenté de s’agripper au tronc de l’arbre déraciné par la foudre lors de l’orage et qui avait arrêté sa dérive dans les rapides.
Les deux petits l’avaient alors tiré à demi hors de l’eau, de toutes leurs forces, à l’abri sur les galets de la berge.
Gévaudan avait essayé de leur dire d’aller à sa Meute, de rassurer son oncle et Lynder, mais il était bien trop affaibli par sa chute dans les flots rageurs, sa lutte contre le courant et sa blessure qui avait saigné de plus belle dans l’eau.
La Louvette était partie et le Louveteau était resté, lui parlant mais il avait été incapable de comprendre ses paroles, c’était tout juste s’il avait entendu sa voix !
Le petit Loup avait alors ôté sa ceinture pour la serrer en un garrot sous sa plaie, avait très bien serré.
Sous l’intense douleur, Gévaudan avait hurlé et s’était évanoui.
Gévaudan rassembla ses forces pour tenter d’articuler quelques mots intelligibles en dépit de la fièvre qui lui martelait les tempes, de sa grande faiblesse consécutive à l’importante perte de sang.
Mais le Louveteau sortit de son champ de vision avant qu’il n’arrive à formuler une phrase complète. Il fut remplacé par une Louve brune aux yeux noirs.
Le jeune Loup avait avalé le contenu du petit bol qu’elle avait à la main et, sous l’effet de la potion sédative, avait replongé dans l’inconscience.
– Komir, apporte–moi les désinfectants, ça va lui faire très mal, mais il ne sentira rien, pria la Louve.
Le Louveteau obéit et sa mère prodigua ses soins à Gévaudan.
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