CHAPITRE III
5.
La tranquillité, voire même la paresse, de la vie des Loups surprenait considérablement Lynder. Et la canicule ne devait pas en être la seule cause !
Le jeune homme s’était attendu à ce que des créatures dont la vie dans la nature était précaire, soient sans cesse à la recherche de nourriture, prêtes à se défendre d’autres animaux, ou encore à patrouiller pour s’assurer que nul indésirable ne mettait la Meute en danger !
Mais là, les Loups se levaient tard, passaient beaucoup de temps à leur toilette, faisaient un peu de ménage et, les réserves de vivres semblant suffisantes, à l’abri de la chaleur, se mettaient aussi à cuisiner pour un « brunch » extrêmement copieux !
Ensuite, la plus grande partie de l’après–midi, durant les heures les plus torrides, tous étaient sous la tente, dormant pour la plupart.
Ils se ranimaient en tout début de soirée, partaient relever des pièges, les retendre, pêcher ou cueillir, remplir des sacs d’aliments à sécher pour la plupart.
Et, vers dix heures du soir, s’il en croyait sa montre, ils se remettaient aux fourneaux ! Et le dîner durait jusque tard dans la nuit, avec veillées individuelles ou communes, des jeux, des chants.
Bref, de manière générale, Lynder s’ennuyait ferme !
*
Lynder était devant la tente de Gévaudan. Le jeune Loup était à l’intérieur, achevant de travailler des peaux pour s’en faire des gantelets.
A quelques distances, des Louveteaux se lançaient un ballon pourvu de deux poignées de métal que les adultes utilisaient pour jouer, à dos de cheval eux. Les petits se disputaient la balle en courant, visiblement en deux équipes, identifiées par un brassard de couleur différente.
Le ballon roula jusqu’au jeune homme qui le ramassa et le tendit au Louveteau auquel il avait échappé et qui avait couru après.
– Simark, dit le petit Loup en le prenant soudain par le poignet. Disol pervi agrovim.
Lynder n’avait pas compris un mot, mais le geste était éloquent : le Louveteau voulait le faire participer.
– D’accord, répondit le jeune homme en se levant pour se joindre à la partie.
Les Louveteaux étaient infatigables et c’était Lynder qui avait déclaré forfait !
Le jeune homme s’était donné à fond, mesurant sa force, et s’était retiré du jeu pour aller s’affaler près d’un bassin devant l’entrée de la tente, buvant l’eau dans sa paume et en en projetant sur lui pour rafraîchir son corps ruisselant de sueur.
– Tu iras à la cascade quand tu auras un peu moins chaud, conseilla Gévaudan. Petits mais redoutables… Comprends maintenant que je me terre à l’ombre !
– Tu aurais pu m’avertir, sourit Lynder.
– Certainement pas !
Un cavalier déboula soudain, fonçant droit vers la tente de Savyl. Il sauta à terre, aboyant quelque chose avant d’entrer sous la tente du Loup Dominant.
Gévaudan avait bondi sur ses pieds.
– Marofen !
– Et ça veut dire quoi ? s’enquit Lynder, alarmé par l’air inquiet et tendu du jeune Loup.
– Elles sont revenues.
– Qui donc ?
– Les Patrouilles de la Mort.
– Tu parles de ces équipes de tueurs qui ont décimé les Loups ?
– Oui. L’Union nous a classé « espèce protégée », mais les braconniers n’ont jamais su résister à leurs instincts… Certains se sont composé une jolie collection de trophée avec les queues prélevées sur les cadavres… Et des Patrouilles rôdent toujours par périodes dans les Montagnes.
– On peut faire quelque chose ?
– Attendons de voir ce que décidera Savyl… Les Patrouilles doivent être tout près, sinon ce Loup ne serait pas venu nous prévenir !
Lynder fit la grimace.
– L’inaction me pesait, mais je ne souhaitais pas quelque chose de ce genre !
– De toute façon, tu n’as pas à t’en mêler !
– Mais je peux…
– C’est une affaire entre Loups. De toute façon, même avec ton arme de service, tu ne pourrais pas grand–chose.
– La pile de mon communicateur est presque à plat, mais il doit me rester assez d’énergie pour commander une Escadrille ou deux. Et Magnus n’aura aucune peine à localiser cette ou ces Patrouilles de la Mort !
– J’ai dit que l’on ne se mêlait pas de nos oignons, aboya Gévaudan. Comment est–ce que je pourrais me justifier auprès de la Flotte s’il t’arrivait la moindre égratignure !
– Mais, Gédy, s’il te plaît…
– Sujet clos, intima le jeune Loup.
Et Gévaudan n’allait tout de même pas apprendre à Lynder qu’il disposait d’un émetteur solaire en parfait état de marche !
6.
Savyl ayant demandé à ce qu’il l’accompagne, Gévaudan avait sauté sur le dos de Flèm sans même prendre le temps de le seller et avait suivi son Loup Dominant ainsi que le Loup venu à Faryon.
Ils chevauchèrent une heure durant, jusqu’à un petit lac entouré de bosquet.
Gévaudan connaissait cet endroit pour être y déjà passé, mais ne s’y était pas arrêté depuis des semaines.
Ils mirent tous pied à terre et se dirigèrent vers deux petites silhouettes à demi immergées au bord de la berge.
Des Louveteaux. Et leur queue tranchée ras était bien la signature des Patrouilles de la Mort, malheureusement sans le moindre doute possible !
– Ils ont été trouvés ce matin, par un groupe de Loups de Gynk, leur Meute, parti à leur recherche, renseigna Savyl. Les Patrouilles sont devenues redoutables : elles se déplacent comme nous, bien que ce soit en tout–terrain, et elles parviennent à surprendre nos Loups les plus aguerris !
– Donc, hormis leurs traces qui se perdent – puisque des navettes invisibles et aux moteurs silencieux déposent les tout–terrains à leur demande et viennent les reprendre – impossible de savoir où ces Patrouilles sont reparties, soupira Gévaudan. Et cette agression a eu lieu bien trop près du campement de la Meute !
– Oui, je tenais à vous en prévenir, fit le Loup venu au camp qui avait chargé les deux petits corps en travers de sa monture pour les ramener à leurs parents. J’espère que vous aurez plus de chances que nous. Adieu.
Gévaudan et Savyl demeurèrent un long moment à contempler les herbes aplaties, là où les cadavres avaient reposé toute la nuit, une balle dans le dos.
– On a un sérieux problème, fit Savyl. Je vais devoir mettre la Meute en état d’alerte, comme à chaque fois que les Patrouilles sont signalées ! Ton ami, Lynder ?
– Je lui ai dit de rester en retrait.
– Il va t’écouter ?
– Non ! Ici, je ne suis pas son Capitaine… Et c’est un jeune homme courageux qui s’est attaché à la Meute.
– Je m’en doutais. Je ne dis pas que son aide ne nous serait pas précieuse, que du contraire, mais je ne peux risquer l’intégrité physique d’un invité de la Meute !
– C’est exactement ce que je lui ai dit. Mais il vaudra mieux que tu le lui répètes !
– Compte sur moi. Je ne peux par contre vous empêcher de quitter la Meute pour les tâches habituelles. Je lui prêterai un de mes fusils. Rentrons, Gédy, il faut que je parle à toute la Meute.
Gévaudan suivit son Loup Dominant.
*
Lynder s’approcha de Gévaudan qui enlevait de la broche une sorte de petite caille confite au miel.
– Il faut vraiment que je te parle ! Tu peux me suivre à l’écart ?
– J’avais dit « sujet clos », grommela le jeune Loup en le suivant néanmoins, mais sans oublier de déchirer sa petite volaille et d’en dévorer un pilon avec une partie du dos.
– Je ne reviendrai pas sur le sujet, Gévaudan. Mais tu dois savoir que Savyl m’a remis un de ses fusils et quelques balles. S’il devait arriver quoi que ce soit en ma présence, je peux t’assurer que je ne resterais pas les bras croisés.
Gévaudan sourit.
– C’est bien pour cela qu’il t’a armé, remarqua–t–il avec bon sens ! Tu as aussi entendu Savyl : personne ne sort seul, jusqu’à nouvel ordre !
– Je comprends pourquoi c’est lui le chef de la Meute, reprit Lynder après un moment. Les mesures de sécurité qu’il nous a énoncées, je n’aurais pu faire mieux !
– Oncle Savyl est un bon chef, depuis longtemps.
– « oncle Savyl » ! Pourquoi je ne me suis pas douté qu’il pouvait être un membre de ta famille.
– Il y a tant de choses que tu ignores sur Faryon ! Savyl est le demi–frère de mon père. Chez nous aussi, les histoires de famille peuvent être compliquées !
– Et dire qu’il y a des milliers de petits cerveaux tordus comme le tien autour de nous. Je sais maintenant que je suis au cœur du pire de ce qui pouvait m’arriver !
Gévaudan éclata de rire, acheva de démembrer son gibier et suça les petits os.
– Je suppose que c’est avec toi que je serai contraint de sortir, remarqua Lynder, histoire que tu me surveilles davantage encore que les Patrouilles !
– Voilà des vacances de rêve pour toi, Lynd : avec ton Louveteau préféré, encore et encore.
– Je vais faire une dépression…
– Bien fait !
Gévaudan lécha ses doigts et retourna vers les feux du campement. Une poignée de baies juteuses lui faisaient de l’œil et il se servit un plein bol, avec du sirop, rajouta des cristaux de sucre.
Lynder était sur ses talons, mais le jeune homme choisit une espèce de salade aux feuilles noires et y ajouta des tomates coupées en quartiers.
De sourds craquements se faisaient entendre dans le ciel. L’orage était imminent et les éclairs zébraient le ciel, mais sans encore de pluie.
Tout le monde se hâta de finir son repas et de ranger tables
et vaisselle avant que le déluge n’éclate.
Une demi–heure plus tard, des trombes d’eau s’abattaient sur le campement de la Meute.
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