Le musicien sans notes
Le musicien sans notes
Le musicien sans notes se demandait s’il était possible d’imaginer un morceau de musique sans avoir d’instruments sous la main, sans connaître le solfège ni savoir écrire la musique. Il se demandait s’il pouvait faire surgir de la seule force de son imagination et de ses mots la description d’une œuvre musicale qui pourrait être jouée, bien sûr, mais aussi simplement évoquée, seulement par la magie de la langue. Est-ce qu’un texte, à lui seul, pouvait faire entendre la musique qu’il avait dans la tête ?
Après tout, se disait-il, les musiciens sourds existent ; ils n’entendent pas la musique qu’ils composent et cependant, à commencer par Beethoven, ce sont peut-être les plus grands.
Une petite voix intérieure lui rétorquait alors que ces musiciens-là connaissaient l’écriture de la musique et ses partitions, qu’un mélomane averti n’avait pas besoin d’entendre pour jouir d’un texte musical noté sur une, ou plusieurs portées. Le musicien sans notes ne se décourageait cependant pas. Il savait qu’il avait mille musiques à faire partager au monde. Il voulait les inscrire dans le patrimoine de l’humanité avec le seul outil qu’il maîtrisait, à peu près : les mots.
Il imagina ainsi le morceau suivant, poème symphonique qu’il intitula « Naissance de l’os à trous » :
Naissance de l’os à trous.
« C’est une pièce qui doit absolument mettre en valeur un instrument et un seul. Par exemple la flûte, mais avec des variantes de détail, on doit pouvoir l’adapter à beaucoup d’autres instruments.
Bon, prenons une flûte. Noyons-la dans un orchestre symphonique comportant, disons, cent cinquante instruments. Beaucoup de cordes : une ligne entière de violons, une autre d’altos, une troisième de violoncelles et trois contrebasses au moins. Des percussions en force, au moins autant que dans les « Carmina burana » de Karl Orff. Une masse de cuivres étincelants : trompettes, trombones, cinq cors au moins, tubas et bugles… Enfin des bois, aussi nombreux que les cordes : clarinettes et hautbois, bassons et cors anglais… Rajoutons un chœur de cinq cents personnes, ne lésinons pas. Et une flûte. Une seule flûte. Un os à trous.
Au tout début du morceau, la flûte joue trois petites notes de rien du tout, sans importance, trois petites notes très vite recouvertes par une introduction tonitruante des percussions rejointes bientôt par tout l’orchestre puis par les chœurs.
Pendant ce temps la flûte continue de jouer, mais on ne l’entend pas. La plus fine oreille ne peut pas discerner sa voix dans ce torrent musical. Et pourtant, elle est là, la petite flûte. Elle contribue, à sa façon, à l’ensemble. Si elle ne jouait plus, la couleur de l’ensemble ne serait pas exactement identique. Sans qu’on puisse bien savoir pourquoi.
On aurait ainsi un crescendo de tous les instruments, petite flûte comprise. Et alors, au bout de quelques minutes, deux ou trois, selon que vous aimez plus ou moins la musique orchestrale, un des violons arrête de jouer, puis une timbale, puis un cuivre, puis une clarinette. Le chœur se réduit à quatre cents. Cela fait encore beaucoup de volume, et la petite flûte est toujours enfouie sous cette pâte sonore mais elle ne se décourage pas et continue son ostinato.
Petit à petit, un à un, les instruments s’arrêtent de jouer. A un moment donné, selon la qualité de l’oreille du public, on entend la flûte. On se dit : « Tiens, il y a une flûte ! Comme c’est bizarre. On se demande bien ce qu’elle fait là ! Isolée, perdue, fondue, dans la masse.”
Les autres instruments, eux, continuent de se retirer sur la pointe des pieds, perdendosi, comme le dit si joliment l’italien des musiciens. De telle sorte qu’inéluctablement, au bout d’un certain temps, la flûte, qui continue de jouer, se met à surnager. La première fois qu’on l’entend distinctement, ce sont seulement les notes les plus aiguës, puis, plus les instruments alentour se taisent, plus les notes graves ressortent et soulignent la mélodie qui commence alors à prendre de l’ampleur. Comme une plante qui sort de sa graine et commence à germer puis à déployer son feuillage et sa ramure. On a de plus en plus le sentiment que la mélodie de la flûte s’étend, et s'enfle et se travaille… Tandis que l’orchestre fait de moins en moins entendre sa voix, le flûtiste, lui, commence à montrer toute la virtuosité dont l’os à trous est capable.
L’avant-dernier mouvement consiste en une sorte de dialogue concerté entre la flûte et quelques clarinettes. Quelques violons jouent encore en sourdine la petite ritournelle obstinée de la flûte du début. Tout espoir n’est pas perdu pour eux…
Pour finir, clarinette et violons se taisent complètement. Seule la flûte chante, enchante le public. Un silence. Les trois petites notes de rien du tout du début. Fin du morceau. Applaudissements. Nourris, les applaudissements. »
Voilà, ce texte n’est que le résumé de l’œuvre que m’a confiée le musicien sans notes. Dans la réalité, au delà de cette architecture assez simple, elle comportait bien des subtilités, bien des nuances, bien des ornements, que la place ici ne me permet pas d’indiquer. Et puis le musicien sans notes ne me l’aurait pas permis. Il tenait à conserver ses droits d’auteur, de compositeur. Un résumé soit, mais pas davantage. « Faire connaître mon système, soit, mais pas dévoiler mon génie, me disait-il. Si quelqu’un veut entendre l’intégralité de mon poème symphonique, il paye d’abord ! »
Le texte complet, en lui-même n’est pas particulièrement musical, comme peut l’être la poésie. Il est même plutôt technique. Il ne sert qu’à décrire la pièce musicale de façon à la faire « entendre » au lecteur. Bien sûr, ce dernier a une marge d’interprétation personnelle. Mais chaque interprète, chaque ensemble, chaque orchestre n’a-t-il pas cette marge d’interprétation ? Ici, elle est peut-être un peu plus grande que dans la musique de Beethoven, … mais guère plus que dans celle de Bach.
La précision du vocabulaire induisait la musique. Le musicien sans notes composa ainsi de multiples chefs d’œuvre. Il suffit de savoir lire pour les entendre… et de le payer pour qu’il vive !