CHAPITRE X
19.
Gévaudan était sur la Passerelle, vautré dans son fauteuil, une jambe par–dessus l’accoudoir, se goinfrant d’un sachet de chips salés.
– Savez–vous combien il y a de calories dans chaque poignée que vous avalez ? questionna Lynder en le rejoignant sur l’Aire.
– Surtout ne me l’apprenez pas ! Alors, vous vous êtes préparé pour votre visite lors de l’escale de Frogim ?
– Excusez–moi, Capitaine ?
Le jeune Loup soupira.
– Frogim, une escale de vingt–quatre heures pour nous réapprovisionner en vivres.
– Pourquoi moi ?
– Souvenez–vous du mémo de notre départ en Mission : Frogim est dirigée de toute éternité par des Présidents qui tiennent plus que tout à la pureté de leur race, rappela Gévaudan. Et en tant que Non–Humain, je ne suis absolument pas le bienvenu sur cette planète !
– Vous n’en demeurez pas moins le Capitaine du Magnifique ! protesta Lynder. Je ne peux pas, je ne veux pas…
– Merci, mais le mémo disait encore de ne pas froisser ces chers frogimiens ! Sans eux, pas d’approvisionnement, et pas d’Observatoire en orbite pointé vers la galaxie du néant qui est l’une de nos frontières naturelles et sûrement un endroit prisé par nos non–copains les Worhs et autres amis inconnus à ce jour et mal intentionnés !
– Bien, Capitaine. Je suis désolé.
– Non, Lieutenant, ce n’est pas de votre faute ! Cela fait partie des contraintes des Missions de Surveillance. Au moins, ces chers autochtones adeptes de la race pure acceptent ceux de l’Union qui, physiquement, leur ressemblent !
Gévaudan ne dit plus rien. Mais sur son visage il n’y avait plus nulle contrariété, nulle trace de l’humiliation qu’il devait ressentir à ce traitement de la part des frogimiens ! Il y avait de la douceur plutôt, un regret aussi.
– Gerkhany ? hasarda Lynder. A ce jour, il est dans ses Montagnes. Libre, avec de l’espace – un véritable espace ! Votre grand–père va bien !
– Oui, j’en suis sûr. Et je ne lui serai jamais assez reconnaissant pour son acte courageux et insensé d’avoir risqué la mort pour me tirer du piège des méryemiens… Jamais, je ne pourrai me pardonner…
– Il le faudra bien, Capitaine. Vous n’étiez pas vous–même, pas plus que moi… Et c’était bien le but de Domalle. On ne se saura pas, par contre, à quel point d’autres baronnets, ou même le Grand Baronnet, étaient complices !
Le jeune homme lissa sa joue droite de son index.
– Et, pour le prisonnier ? fit–il.
– Au fait, j’ai pas pensé à demander avant. Ca mange quoi un Worh ? Des insectes, des rongeurs, de la chair Humaine ou Non–Humaine, des corn–flakes ?
– Des rongeurs morts et de la bouillie. Ce Jarsyl a indiqué une drôle de recette. Maryon tâche d’y incorporer les éléments nutritifs indispensables à ce Worh… On va en faire quoi ?
– Comme si je le savais ! Le Général Smarel est reparti pour le Q.G. de l’Ouest et nous devons nous coltiner ce passager pas désiré… Le problème, c’est qu’il n’est pas un prisonnier de guerre : on n’est plus en guerre contre les Worhs ; et il n’est pas non plus un prisonnier politique : puisque l’on a aucun accord avec la patrie des Worhs ! On doit donc le garder à bord, s’assurer qu’il n’y cause aucun tort, le temps que la Mission se termine et que le gouvernement décide de son sort…
– Un souci, Capitaine ?
– Je ne suis pas sûr que l’Union le laisse vivre. Et je pencherais plutôt pour cette option ! S’il arrivait à sortir de la cellule, il pourrait tous nous manipuler par voie mentale, ou nous assommer et emmener le Magnifique vers ses planètes–cités ! Ce Worh est une bombe à retardement au cœur de notre Wird… Mais, quelles qu’aient été ses intentions, il m’a sauvé la vie, a permis mon évasion !
– Je savais que vous diriez ça. Et pourtant vous n’aimez pas plus ce Jarsyl que moi !
– Je ne le comprends pas, rectifia Gévaudan en froissant son sachet de chips vide. Il me fait très peur et en même temps, ce Worh a des informations sur son peuple, son armement, son éventuelle nouvelle Armada, qui pourraient aider l’Union… Mais Jarsyl n’est pas un donneur non plus… Bref, je répète : je n’aime pas ça ! Lynd…
– Je m’occupe de la Passerelle, allez voir Jarsyl.
– Merci.
Gévaudan quitta son fauteuil, descendit de l’Aire et se dirigea vers l’ascenseur afin de se faire conduire à la cellule de Jarsyl.
*
La cellule de Jarsyl pouvait ressembler au bloc opératoire du Centre Hospitalier, avec des baies vitrées en hauteur pour permettre l’observation.
Cette cellule pouvait aussi ressembler au plateau d’un étage de bureaux, des cloisons séparant les pièces – chambre, séjour, salon, salle à manger, cuisine – avec la salle de bain qui était la seule à être couverte afin de préserver la vie intime du prisonnier.
Depuis derrière une des glaces sans tain, Gévaudan pouvait voir le Worh : dans le séjour, regardant sans le voir certainement l’une des chaînes de télévision captée selon le réseau local.
– Comme si vous aviez besoin d'une crème miracle minceur à acheter et, surtout, le premier sous sur un compte bancaire…
– Soyez prudent, Capitaine, conseilla Tolman. Une équipe de commando sera présente, pour votre protection. Mais nous ignorons toujours de quels pouvoirs mentaux il dispose s’il voulait vraiment retourner la situation à son avantage !
– C’est noté, M. Vrande. Merci.
Gévaudan glissa un objet qui ressemblait à une pièce de monnaie dans la poche de sa tunique.
– Le Service Technique a fait remettre une puce semblable à chaque membre d’équipage. Elle devrait contrer l’onde mentale identifiée de ce Worh. Vous avez eu la vôtre ?
– Mes équipes et moi la portons toujours !
– Et j’espère que le Médaillon des Gardiens pourra me protéger… Même… Même si…
– Capitaine ? s’inquiéta le chef des commandos du Magnifique.
– Même si je suis tenté de faire confiance à ce Worh… compléta le jeune Loup. Un tout petit peu, rectifia–t–il néanmoins !
– Je vous surveille, Capitaine. Je tiendrai personnellement ce Worh dans ma ligne de tir !
– Merci, M. Vrande.
Gévaudan prit une bonne inspiration, son courage à deux mains, et quitta la salle de surveillance 1 pour la cellule de Jarsyl.
– Désolé que ça ne soit pas aussi confortable que tu l’avais espéré.
– Je n’espérais rien, Capitaine Kord, que croyais–tu donc ?
– Tu as quand même demandé l’hospitalité…
– Je voulais juste quitter le vaisseau sphérique, et avoir un peu à manger… pour le reste, je sais que tu as les mains liées par l’Etat–Major de ta Flotte et ton Gouvernement !
– Et tu ne manges rien de plus que des rongeurs et de la bouillie ?
– Je suis un carnivore par nature, comme toi. Je mange de toutes les chairs. Mais je m’adapte… pour le moment.
– Et la viande de Loup ?
– Tendre à souhait. Surtout avant leur trentième anniversaire. Un peu trop de muscles malgré tout. Quoique, avec toutes les cochonneries sucrées et salées que tu avales à longueur de journée, tu prends un peu de graisse nourrissante chaque jour !
– Comment le sais–tu… ? Tu es dans mon esprit ?
– Je peux détecter le moindre gramme de poids que tu perds, ou que tu prends. Je suis une arme, et que je le veuille ou non, je note tout !
– Mais, comment fonctionne–tu donc ? Des équipes médicales et scientifiques…
– Hors de question ! Je me suis mis sous ta protection, sous ta parole, Capitaine Kord et nulle autre ! Mais je n’ai jamais signé pour une dissection ou un interrogatoire sur mon peuple !
– Tu n’as pas le choix !
– Je suis là de mon plein gré. Ne me tente pas, Gédy Kord, ou je prends le contrôle de ce Wird, Mag y compris !
Gévaudan se rapprocha des barreaux de la cellule, se garda bien d’y poser ses mains vu le flux d’énergie qui protégeait le Magnifique, et surtout son équipage, des pouvoirs mentaux du Worh !
– Si c’est pour menacer toutes les cinq minutes, je te ferai jeter dans le vide sidéral ! Ma hiérarchie ne me le reprochera pas.
– Non, ce n’est pas ton genre, Capitaine Kord.
– Qu’en sais–tu ?
– La déesse des Worhs, Pléa, a lu dans ton esprit avant d’être détruite. Tu peux être un animal cruel et un Capitaine plus humain que quiconque… Mais tu ne trahiras ni ta parole, ni ton instinct profond. Tu ne m’aimes pas, et tu as raison. Tu ne me fais pas confiance, et tu as raison. Tu ne me feras pas exécuter sans raison, et tu as raison. Tu me respecteras en tant qu’ennemi, et tu as raison.
– Je ne pense pas que ce soient des compliments… grommela Gévaudan.
– Juste des constatations. Et juste pour dire pour quoi je crois en toi, Louveteau. Et pour quoi je ne te ferai jamais confiance !
Gévaudan s’assit contre le mur face aux barreaux du studio où Jarsyl était enfermé.
– Totalement réciproque… Alors, les rongeurs t’aime vraiment ?
– Quelle question ? Pour m’en donner plus et éviter que je ne me tourne vers d’autres sources de protéines ; comme ton équipage par exemple ?
– Deuxième option… Et varier ton régime alimentaire, si on peut. Etant donné que la chair, Humaine ou Non, est exclue !
– Aucune importance. Continue à t’occuper de ton Wird et de ta Mission, Gévaudan Kord… et même si j’ai voulu quitter les miens, je ne trahirai jamais rien de leurs forces armées ou de leurs projets !
– Bref, comme d’hab’, on tourne en rond… A la prochaine donc pour une autre discussion sans queue ni tête !
Gévaudan tourna les talons.
Malvin avait rempli de lait une tasse de verre et l’avait fait glisser sur la table.
– Toi, tu regardes trop la chaîne western, petit, sourit Gévaudan en attrapant la tasse au vol. « petit »… quoique, tu pousses comme un champignon et tu me dépasseras avant la fin de la prochaine Mission !
– Pas difficile…
– Je peux quand même encore te donner une fessée d’ici là !
– Oooh, j’ai très peur, Gédy.
Le jeune Loup sourit.
– Panique tant que tu veux. Mais sers–moi plutôt un porcelet de lait, je meurs de faim !
– Il a grillé doucement, fit Maryon Donrenk, le Chef Cuisinier. J’ai préparé quatre recettes différentes. Patientez juste quelques minutes encore et je vais vous servir la première recette : en soupe. La suite suivra !
– Miam !
Et oubliant Jarsyl et ses rongeurs, Gévaudan se jeta sur son copieux et savoureux menu !
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