CHAPITRE III
5.
Gévaudan porta la main à sa nuque douloureuse, la sentit protégée par un épais pansement que maintenait un autre bandage lui entourant la gorge.
– Ca va, petit ? fit une voix cassée, grave, douce néanmoins.
Le jeune Loup ouvrit les yeux, tourna la tête.
– Gerkhany…
– Est–ce que tu sais que même sans parasite venimeux, tu es fou à lier ? remarqua le Loup en se levant pour s’approcher du lit, appuyant au passage sur un bouton d’appel.
– Pourquoi t’es fâché ?
– Moi, je suis d’excellente humeur. C’est Patryna qui a très, très, mal pris le fait que tu files en douce de ta chambre d’hôpital !
– Vous êtes impossible, Gévaudan, lança Patryna en entrant dans la chambre. Vous avez fait sauter presque tous les points de suture, provoqué des hémorragies, sans compter qu’avec votre cœur pompant un maximum, vous avez fait circuler dans votre corps ce qui restait de venin. Vous m’avez donné du mal pour vous récupérer, encore une fois !
– Désolé… Quelques obligations… Le Magnifique ?
– Il est en meilleur état que vous.
– Racontez pas n’importe quoi, grogna le jeune Loup.
– Vous le faites exprès ? Vous tentez à chaque fois de surpasser le record précédent ? grinça la Chirurgienne, vraiment en colère tout en vérifiant les constantes de son patient.
– C’est pas moi qui cherche les ennuis.
– Encore heureux ! Comment vous sentez–vous ?
– Pas très en forme, j’avoue. Vaseux. Qu’est–ce que vous m’avez donné ?
– Presque rien, en plus ! fit Patryna avec enfin un sourire. Vous étiez plutôt mal en point. Ca a suffit à vous faire dormir un bon moment.
Gévaudan soupira.
– J’ai surtout l’impression que j’ai dit et fait pas mal de bêtises. C’est assez flou.
– Ca te reviendra, assura Gerkhany en lui serrant doucement le poignet.
Une lueur de panique passa dans les lueurs d’or du jeune Loup.
– Dis–moi que je ne t’ai pas vraiment tiré dessus !
– Je crains que si. Mais tu es un tireur pitoyable… ou alors tu ne voulais pas réellement me tuer.
Gévaudan passa la main sur son front.
– Si, c’était bien mon intention. Cette chose, elle me disait ce que je devais faire. Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais incapable de lui résister. Elle m’a ordonné de t’abattre quand elle a compris que tu ne serais pas un sage spectateur.
– Ne t’agite pas, petit. Moi, je reste persuadé que bien qu’elle aie voulu t’y obliger, tu m’as quand même manqué au final !
– Si tu veux le croire… Lynder, lui, doit être bien moins indulgent envers moi…
– Vu qu’il a aussi été infecté, de façon moindre, il vous accorde quelques circonstances atténuantes, renseigna Patryna. Et puis, les rapports négatifs à son encontre ayant été effacés par le Général Smarel, cela a achevé de le rendre de meilleure humeur.
– Tant mieux. Il me tordra le cou très rapidement alors, au lieu de serrer lentement…
– Oui, je vois mieux les choses ainsi, ironisa la Chirurgienne. Bon, tâchez de vous reposer et de vous retrouver sur pieds rapidement. On est toujours en plein dans la Baronnie. Le Q.G. de Serva III tente de calmer les Baronnets, mais rien ne dit que ça ne va pas encore déraper malgré tout.
– On leur a quand même mis une sacrée dérouillée, non ?
– Evitez de vous en vanter ! conseilla encore Patryna. D’ailleurs, vous devrez vous justifier auprès du Général Smarel dès que vous serez en mesure de lui faire votre rapport.
– Je sais.
Gévaudan bâilla alors que ses paupières papillonnaient d’épuisement. Gerkhany et Patryna quittèrent sa chambre.
Il s’occuperait de tout le reste plus tard, bien plus tard.
*
– Le Louveteau va–t–il se faire taper sur les doigts ou botter le cul ?
– Quelle idée te plairait le plus, Garen ?
– Aucune des deux, Lynd ! Les Baronnets nous ont agressés, à deux reprises, sans sommation ! Et les deux fois, avec ou sans tarenta, Gévaudan nous a sauvés de la destruction… Je n’irais pas jusqu’à le féliciter, mais je reconnais que c’est grâce à ses deux coups de folie que je peux me plaindre de lui en ce moment !
Lynder fit tourner devant lui sa tasse de café.
– J’aimerais aussi lui remonter pas mal les bretelles, mais j’ai le souvenir d’avoir été particulièrement incorrect avec lui, à plusieurs reprises. Diviser pour régner, cela n’a jamais été aussi vrai que dans le chef du Baronnet Domalle et de sa Pléa !
– Vous n’auriez jamais dû accepter cette invitation, sourit Garen.
– Et on ne pouvait pas non plus la refuser !
De la tête, le Médecin–Chef approuva.
– Que seul l’un de vous deux, ou aucun des deux, ne soyiez montés à bord de l’Arachnée, Domalle aurait réussi à retomber sur ses pattes, admit–il. Il suffit de voir ce que cette Pléa vous a fait quand elle a dirigé le Magnifique vers Eocyd !
Lynder soupira, avala une gorgée de café froid.
– La Surveillance des Frontières est déjà délicate, mais si en plus le surnaturel s’en mêle systématiquement, on va plus s’en sortir… et si le Louveteau ne cherche pas les ennuis, il les attire bel et bien ! Et quel fichu caractère il a, parfois.
– Oui, le chaud et le froid, sans cesse. Mais il est fascinant, tu ne trouves pas ? Et pas uniquement parce que c’est un Loup !
– Il est attachant et exaspérant, toufou et avec des éclairs de génie, facétieux tout en étant la personne la plus intrépide que je connaisse. Un moment j’ai envie de lui tirer les oreilles et, à d’autres, je l’admire sans réserve.
– Effectivement très irritant, rit Garen. On ne sait jamais trop par quel bout le prendre, ni comment lui il va réagir à ce qu’on lui dit ! Je l’aime bien aussi. Patryna un peu moins, à force de devoir le rafistoler. Il lui a fait assez peur sur ce coup ci.
– Je crains que ça ne soit pas la dernière. Bon, faut que j’aille le rejoindre à son appartement. Il doit avoir sa web–conférence avec le Général Smarel et j’ai pas envie, soit qu’il s’emballe soit qu’il s’écrase. Et je crois ce petit animal capable des deux !
– Tu veux aussi savoir si le Q.G. va le sanctionner à son tour ! En l’en protéger autant que tu le peux si c’était le cas !
Lynder avoua et quitta le Mess.
***
Le Capitaine du Magnifique avait craint des remontrances, mais le scénario avait été pire encore !
Le Général de Serva III ne lui avait pas permis d’exposer sa défense, se contentant de lui fixer rendez–vous sur une lune.
C’était ni plus ni moins un Procès que les Baronnets avait exigé, sans arrêt par la case Conseil de Discipline !
Sur la petite lune, un Observatoire tout juste fermé avait accueilli les différents vaisseaux et chaque Délégation avait rejoint un quartier différent.
Gévaudan, lui avait été séparé de son équipage et interdit de tout contact avec la Délégation de son Général, mis en cellule, à l’isolement.
Et, après deux jours dans le froid, sans avoir rien à se mettre sous la dent qu’un sandwich à la confiture et du lait glacé, il avait été conduit dans la salle du procès.
Devant lui se trouvaient ses juges : trois Baronnets, le Grand Baronnet Shelk Mourgard, le Général Smarel, et un siège demeurait encore vide.
Le chef de la Baronnie se leva.
– Nous attendions notre grand ami. Il vient juste d’arriver. Messieurs, je vous présente le Seigneur Gormond, annonça Shelk Mourgard.
Un Worh, c’était impossible ! Ces guerriers surpuissants en armure médiévale ne pouvaient pas être de retour, enfin si, mais pas déjà à l’intérieur de l’Union !
Mais, quel que soit le cas de figure, c’était un cauchemar !
6.
– C’était un cauchemar.
Gévaudan se réveilla en sursaut, mit quelques instants à réaliser qu’il était dans sa chambre, Hippy tranquille sur son perchoir à déchiqueter les rongeurs qu’il lui avait apportés un peu avant.
Le jeune Loup se redressa lentement au milieu des coussins, essuya d’un revers de bras son front moite, la nuque brûlante bien que le pansement soit léger à présent et l’incision presque cicatrisée.
– Pitié, que ce ne soit pas un rêve prémonitoire, juste un banal cauchemar ! pria–t–il en se dirigeant vers la salle de bain, faisant couler l’eau de la douche, ôtant ses vêtements trempés avant de se glisser sous le jet bienfaisant.
Gévaudan sortit de la salle de bain, revigoré, détendu, mais toujours relativement épuisé.
Une main se referma sur sa gorge, glacée, énorme, en métal, serrant de plus en plus fort.
– Je n’ai pas pu attendre le Procès, grinça le Seigneur Worh Gormond.
Sous ses doigts, la nuque du jeune Loup se brisa comme une allumette.
– Bon, cette fois, c’est la bonne ? glapit Gévaudan en rouvrant les yeux, dans son lit, trempé de sueur, Hippy voletant d’un perchoir à l’autre.
Le jeune Loup se leva.
– Je peux aller me doucher sans qu’une hallucination tente de me trucider à la sortie ? dit–il à haute voix.
Evidemment, rien ne lui répondit et il alla à la salle de bain.
Il en sortit revigoré, détendu, mais toujours relativement épuisé.
Une main s’abattit sur son épaule.
– Suffit !
– Tout doux, Capitaine.
– Lynder… Vous m’avez fait peur.
– Je vois, répondit le jeune homme, sans comprendre. Un problème ? Vous ne vous sentez pas bien ?
– Un cauchemar, en plusieurs phases, trop réel. C’est rien. Que faites–vous là ? Désolé, mais j’ai une web–conférence dans peu…
– Je suis là pour ça. On s’est quand même préparé à toute entreprise des Baronnets, on a tenu tête au premier assaut ensemble. Je pense que le Général Smarel voudra nos rapports de vive–voix. Mais ne craignez rien, je me tiendrai en retrait et n’interviendrai que si vous êtes en difficultés.
Gévaudan fronça les sourcils.
– On a tout anticipé ensemble, on a fait face aux deux duels galactique côte à côte, vous depuis les Arrêts… et malgré ce dernier passage, vous êtes encore là, pour me soutenir ?
– Oui. Mais, si vous ne voulez pas de moi, je me retire.
– Non… Enfin, si vous ne vous en mêlez pas.
– D’accord.
*
Le buste de Kylar Smarel, le Général du Q.G. de la Frontière Ouest à Serva III, apparut sur l’écran de la Salle de Conférence du Capitaine du Magnifique.
– Bonjour, Général Smarel.
– Bonjour, Capitaine Kord. Vous avez connu quelques soucis dans la Baronnie. Comme c’était à prévoir au vu de la situation sensible de cette zone ! Je voudrais entendre votre version des faits à présent.
– C’est assez simple : les méryemiens nous ont accueillis ; le Baronnet Solvek nous a attaqués, à deux reprises ; le Baronnet Domalle a tenté de nous achever ; j’ai détruit tout ce petit monde, mi sous l’emprise du tarenta que m’avait implanté le Capitaine de l’Arachnée, mi sous un délire postopératoire. J’ai tout consigné dans mon rapport écrit, sans rien omettre. Je n’ai pas grand–chose à ajouter, le Lieutenant Sondral ne pouvant que donner sa version du premier combat galactique puisque je l’ai mis aux Arrêts juste après… Pour ce qui concerne la tentative d’assassinat sur Gerkhany, c’est un peu plus compliqué, mais mon second n’y est absolument pour rien !
– Oui, cela aussi je l’avais compris… C’est vous qui avez tiré, à cause de ce…
– Tarenta.
– … tarenta. Surprenante créature en effet dont la Professeur Lovéral nous a transmis le rapport de dissection ! Une arme très efficace entre les mains des Baronnets. Une arme de plus !
– Je ne peux que confirmer tout ce que le Capitaine Kord a dit, fit Lynder en s’avançant dans le champ de la webcam. Les méryemiens nous ont manipulés tous les deux. C’est tout ce que j’avais à dire, Général, ajouta–t–il en se retirant.
– Merci, Lieutenant Sondral. J’apprécie, une fois de plus, votre présence aux côtés de votre Capitaine, sourit Kylar Smarel. Je m’en souviendrai au moment du Procès.
– Un Procès ? ! s’écria Gévaudan.
– Quel Procès ? insista Lynder en revenant se mêler à la discussion.
Le Général de Serva III semblait plus qu’ennuyé, irrité, et inquiet aussi.
– La Baronnie toute entière s’est levée pour ses Baronnets morts au combat. Les Autorités ont bien sûr joué les outrées et ont réclamé justice.
– Et nos arguments ? se permit le jeune Loup.
– Les Baronnets les réfutent évidemment en bloc, en dépit des rapports, des informations sur les coordonnées et les mouvements des vaisseaux. Les Baronnets veulent une explication, « cartes sur table », comme ils ont dit. Tout mis à plat, devant plusieurs Juges qui estimeront si vous avez bel et bien agi en état de légitime défense.
– Mais je ne peux que répéter ce que je viens de vous dire…
– Et je serai toujours auprès de mon Capitaine, ajouta Lynder.
– Je suis désolé, Capitaine Kord, Lieutenant Sondral, assura Kylar Smarel. Mais la Flotte ne peut se dérober à la requête des Baronnets, si injuste soit–elle, mais la Baronnie est une zone stratégique, tout comme la planète des vopiens primitifs… Il nous faut les ménager. Sinon, nous n’aurions jamais imposé toutes ces contraintes aux Surveillants que nous y envoyions !
– Un Procès ? fit encore Lynder.
– Oui. Je suis en route pour le lieu du rendez–vous, en sauts spatio–temporels. Nous serons tous réunis dans trois jours, et je plaiderai votre cause, Capitaine Kord, bien évidemment. Les coordonnées ont été transmises à Magnus qui va modifier votre cap incessamment sous peu.
Discipliné, le jeune Loup se leva, se mit au garde à vous.
– A vos ordres, Général Smarel.
La web–conférence s’interrompit.
Lynder serra légèrement l’épaule du jeune Loup.
– Nous serons tous là, nous aussi, Capitaine.
Gévaudan sembla profondément décontenancé. Mais cela n’avait rien à voir avec la perspective du Procès, de ce qui était en jeu, sa vie sans doute et la présence permanente de la Flotte au sein de la Baronnie !
– Capitaine ? interrogea le jeune homme.
– Mag.
– Oui, Capitaine ?
– Le lieu du Procès, dis–moi, c’est bien une lune, avec un Observatoire qu’on vient juste de fermer, non ?
– Comment le savez–vous ? s’étonna Lynder.
– J’aurais préféré me tromper… Laissez–moi, s’il vous plaît. J’irai pour mon service sur la Passerelle tout à l’heure.
– Bien, Capitaine, accepta le jeune homme, dépité malgré tout puisque l’on refusait de se confier à lui.
– Merci, Lynd.
Le ventre tordu par une épouvantable angoisse, Gévaudan se recoucha sur son lit, prenant garde à ne pas froisser son uniforme, mais ne trouva pas un instant de sommeil.
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