CHAPITRE II
3.
Non sans une intense satisfaction, depuis la Passerelle de l’Arachnée, Eyd Domalle pouvait voir le Doréyan et son escorte porter des coups de plus en plus violents au Magnifique.
Le Wird avait ses boucliers au maximum de leur puissance, mais ripostait à peine ! S’il tirait, c’était sans atteindre sa cible, tentant visiblement de dissuader la flotte du Baronnet Solvek de cesser son attaque !
– Ca se voit tout de suite quand il n’y a plus personne aux commandes, sourit Eyd à l’adresse de Pléa qui flottait à côté de lui. En mal, comme en bien !
– Le vieux Loup a fini par révéler à tous la présence du tarenta, mais c’était trop tard. Le Louveteau avait pu se débarrasser de son second, avant que son Médecin–Chef ne se débarrasse de lui, exulta la pléode. C’était exactement ce que nous voulions, et précisément au moment prévu !
– J’espère que les Gardiens ne vont plus intervenir ? remarqua malgré tout le Baronnet, prudent.
– J’irai m’en assurer tout à l’heure. Au besoin, j’achèverai le Louveteau sur son lit d’hôpital, vu que ce fichu Médaillon ne sera plus à sa portée !
– Je n’ai pas bien compris cette histoire de Médaillon…
– Aucune importance. Ca ne te regarde pas de toute façon. Apprête–toi seulement à donner le coup de grâce, le moment venu.
*
De sa Passerelle également, bien calé dans son fauteuil de commandement, Tyn Solvek exultait.
Le Doréyan en tête d’escadre arrosait le Magnifique de missiles. Les boucliers du Wird étaient plus résistants que prévu, mais si le vaisseau continuait à ne pas défendre, ils céderaient.
Le vaisseau des Surveillants était surtout cerné par quatre navires et il devait également tenir compte de l’Arachnée toujours invisible au–dessus de son aile bâbord, même si ce dernier prenait du recul et de l’élan dans la prévision de sa propre participation à la curée ! La flottille du Baronnet empêchait toute fuite par saut spatio–temporel et tant que le Magnifique ne ripostait pas en tirs au but, il était virtuellement condamné !
*
De son studio–cellule, Lynder se sentait particulièrement impuissant.
Les boucliers tenaient le choc, soit, mais les tirs et surtout les brutales secousses avaient rouverts les blessures du combat tout récent et les alarmes s’étaient déclenchées à des multiples endroits. Les réparations n’avaient pas pu être terminées.
Le Médecin–Chef et la Chirurgienne du Magnifique avaient été les premiers mobilisés. Garen n’avait pas eu le temps de s’occuper du jeune homme aux Arrêts, en attente de sa libération.
Le second du Magnifique pouvait suivre via les micros les phases de l’absence de combat, avait ordonné la riposte mais n’avait pu se décider à des tirs au but… Il y avait bien une possibilité pour échapper à ce piège qui se refermait mais il ne pouvait se résoudre à l’attaque.
Lors du précédent affrontement, trois navires méryemiens avaient été détruits, dont un qui n’avait pas tiré un missile !
Et si Lynder savait que si c’était le tarenta qui avait poussé son Capitaine à cette destruction, il savait aussi que si la conscience de Gévaudan avait subsisté en cet instant, il aurait eu raison d’éradiquer une menace avant qu’elle ne frappe !
Le jeune homme savait que ce n’était qu’une question de secondes pour qu’en dépit de ses réticences il n’ordonne une riposte au but… même si ce serait sans grand espoir vu qu’il ne disposait pas des coordonnées des positions des vaisseaux et que, sans le Code, Magnus ne pourrait exécuter une manœuvre aussi délicate !
Il ferma un instant les yeux, réfléchissant à ce qu’il pouvait faire en fonction de son étroite liberté d’action.
*
– C’est pas fini ce raffut !
Non seulement, le Magnifique grinçait de toutes parts, mais les sirènes lui déchiraient les tympans et les secousses provoquaient de violents élancements dans sa nuque.
Gévaudan serra les poings, comme si cela pouvait contrer la douleur.
– Ils ont pas recommencé… ? !
Le jeune Loup referma les yeux mais il lui était impossible d’ignorer le chambardement général, de se rendormir, en dépit de tout ce que Patryna avait dû envoyer dans sa perfusion. Et pourtant c’était pas l’envie qui lui manquait d’oublier les dernières heures, voire les derniers jours !
– Lynder a qu’à s’en occuper…
Gévaudan rouvrit les yeux.
– J’ai encore bien choisi mon moment pour le mettre aux Arrêts… Faut tout faire soi–même ici…
Non sans peine, il repoussa le drap, enleva les aiguilles des perfusions et les capteurs, éteignit les moniteurs avant qu’ils ne donnent l’alerte à leur tour !
Mais ce n’était pas tout de quitter le lit, encore fallait–il tenir debout et plusieurs tentatives furent nécessaires avant qu’il ne demeure en équilibre instable sur ses jambes.
Le jeune Loup enfila son pantalon, sa chemise, ses souliers, mais n’eut pas le courage de passer le reste de son uniforme tant ces vêtements là lui pesaient déjà. Il alla à la fontaine, remplit un verre d’eau dont il avala quelques gorgées avant de se diriger vers la porte.
Les couloirs étaient loin d’être déserts, bien trop animés, ce qui témoignait de l’étendue des dégâts ! Mais personne ne semblait trop faire attention à lui. Gévaudan se demanda même s’il n’était pas tout bonnement encore en train d’halluciner tant cela semblait surréaliste qu’aucun des médecins ou infirmiers ne l’arrête pour le ramener à son lit. C’était comme si on ne le reconnaissait pas, ou comme lorsqu’il avait un fantôme, il n’était tout bonnement pas physiquement là !
Le jeune Loup soupira quand le Transporteur l’emmena vers la Passerelle, lui permettant de souffler.
C’était en ce moment qu’il avait envie de se rendormir !
4.
– Toutes les batteries en charge ! Il faut un impact pour chaque tir. On n’a plus le temps de jouer à tirer à côté !
Mabil et Cérène tournèrent la tête vers leur Capitaine qu’ils n’avaient pas vu s’installer à la console de Lynder, trop occupés qu’ils l’étaient par les cinq vaisseaux méryemiens !
– Mag, je te file le Code car je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir, ajouta le jeune Loup à mi–voix. Tu me relayeras si ça tourne mal. Tourelle 5 à 67° tribord, charge au maximum, tir au but !
La jeune Louve n’hésita pas une fraction de seconde aux ordres et fit courir ses doigts sur ses claviers et enfonça le bouton de tir.
Quelques secondes plus tard, l’un des navires d’escorte explosait !
– J’ai verrouillé deux autres cibles, renseigna–t–elle.
– Les quatre navires manœuvrent, intervint Mabil.
– Aucune importance, grogna Gévaudan. Ils ne pourront pas nous échapper !
– Vous voulez vraiment qu’on les détruise… tous ? s’inquiéta le Préposé aux Radars et aux Communications.
– Plus question de tergiverser. On est à deux doigts d’y passer, on a épuisé notre quota de patience ! aboya le jeune Loup. Mag, passe–moi la barre en manuel. Lieutenant Dorkias, compte à rebours pour les tirs !
Le Magnifique vira sur son aile bâbord qu’il venait de dégager, visant au passage deux autres vaisseaux d’escorte du Baronnet Solvek qu’il cribla de missiles lancés en décalage.
– Le Doréyan est devant nous, fit Mabil.
– Toujours aucun signe de l’Arachnée ?
– Il ne bouge pas, suit exactement nos mouvements, mais se trouve à quinze mille galactokilomètres derrière nous. Garen sait–il que vous êtes là ? Il vous a vraiment autorisé à quitter le Centre Hospitalier ? insista Mabil.
– Pourquoi ça ? soupira Gévaudan qui avait plutôt envie de serrer les dents pour ne pas vomir et de fermer les yeux pour faire abstraction du flou de sa vision.
– Vous saignez, Capitaine, signala Cérène. J’appelle un médecin ici !
– Ils ont à faire, je crois, grinça le jeune Loup en massant sa nuque plus douloureuse que jamais, ramenant sa main rouge et gluante tandis que sur le col et au dos de sa chemise s’agrandissaient des taches de sang.
– Cérène a raison, glissa Mabil, franchement inquiet. Il vous faut un méd…
– Tourelles 3, 5 et 6 sur le Doréyan. Acquisition de la cible ! ordonna Gévaudan. Ensuite, faudra s’occuper de l’Arachnée. Bouclier au maximum sur la poupe !
Mabil se reconcentra sur la position des navires et Cérène s’occupa de verrouiller le vaisseau–mère de Tyn Solvek qui tentait vainement d’échapper aux scans des armes.
– Torpille à charge variable, fit alors le jeune Loup. Bousillez–moi leurs systèmes avant que ce Baronnet ne songe à faire subir ce sort au Magnifique !
– Feu, annonça Cérène. Mais Magnus a tiré lui aussi… Je n’ai rien fait, je vous assure !
– Merci, Mag, murmura Gévaudan. Tu as raison, mon grand, leurs contre–missiles n’auraient fait qu’une bouchée de la torpille…
– Le Doréyan est hors de leur contrôle, dit Mabil.
– J’ai réussi à le verrouiller, Capitaine.
– Alors, explosez–le–moi !
*
– Comment est–ce possible ? gronda Eyd Domalle à la vue de la flottille de Tyn Solvek décimée en quelques manœuvres et minutes seulement ! Comment ont–ils osé ce carnage !
– Je vais tuer le Louveteau, siffla Pléa en disparaissant de la Passerelle de l’Arachnée.
– Missiles en batterie, verrouillez–moi le Magnifique, ordonna le Baronnet. Ne baissez surtout pas notre bouclier d’invisibilité.
– A vos ordres, Capitaine.
*
Tout d’abord, Pléa avait paru n’être qu’un point lumineux de plus à ses sens défaillants, puis la reconnaissable silhouette triangulaire s’était précisée.
– Encore vous, soupira Gévaudan qui n’était pourtant pas loin de réclamer une décharge de foudre pour ne plus rien ressentir du tout !
– Mon plus mauvais souvenir aux Gardiens ! éructa la Reine de Pléodénya en frappant dans ses mains.
Un flux tournoyant se dirigea droit vers le jeune Loup, sans que quiconque puisse intervenir.
Pléa sourit, jusqu’au moment où elle s’aperçut que, surgi de nulle part, le Médaillon était apparu devant le jeune Loup, absorbant le flux.
Et avant que la pléode puisse réagir, le flux lui fut renvoyé, la dispersant cette fois en une myriade de particules sombres qui retombèrent lentement au sol.
– L’Arachnée à ouvert le feu !
– Capitaine ?
Gévaudan ne réagit pas aux injonctions de ses deux Lieutenants, épuisé, le front appuyé sur le poing de son bras replié, le sang coulant toujours de sa plaie rouverte à la nuque.
– Magnus intervient, signala encore Mabil. Il nous a fait éviter la rafale de missiles ennemie, porte nos boucliers sur la proue… Je ne vois pas du tout ce qu’il veut faire !
Gévaudan tremblait comme une feuille, ne sachant si c’était le vacarme des chocs sourds contre la coque du Magnifique qui faisaient qu’il n’entendait plus la voix de ses Lieutenants.
Il n’avait plus qu’envie de fermer les yeux, devinant qu’il suffisait qu’il s’abandonne à la faiblesse qui le guettait pour sombrer complètement.
Et pourtant, l’Arachnée était juste devant le Magnifique, invisible soit, mais dangereusement présent !
– Sortez l’éperon ! jeta enfin le jeune Loup en resserrant les doigts autour de la barre. Oui, Mag, boucliers au maximum sur la proue.
– L’éperonner ? Vous voulez l’éperonner ? comprit Mabil.
– Comme les araignées, la faiblesse est le ventre… Vitesse maximale, tirs par toutes les batteries pour affaiblir leur bouclier.
Mabil et Cérène échangèrent un regard. Et même sans le tarenta pour affiner ses sens, Gévaudan pouvait deviner qu’ils hésitaient à l’arracher à son siège et à le renvoyer à sa chambre d’hôpital, ne pouvant attendre qu’il s’effondre tout seul !
– L’Arachnée libère toute sa puissance, annonça Cérène en se reconcentrant sur la priorité de l’instant !
– Aucune importance. Nos boucliers nous protègeront.
– Ceux de l’Arachnée faiblissent. Et les nôtres aussi…
– Droit devant ! siffla Gévaudan. En avant toute. Je vous guide.
– On est à pleine vitesse, renseigna Mabil. Et allez–y doucement sur la barre, Capitaine, le Wird n’est pas aussi souple que votre jet !
– Alors, accrochez–vous !
Les vrilles gigantesques du Magnifique entamèrent la coque de l’Arachnée déjà mise à mal par les tirs répétés de missiles. Lentement, le Wird pénétra dans le vaisseau–mère méryemiens, le traversant.
Le Magnifique jaillit dans l’espace tandis que sous lui, l’Arachnée semblant s’écraser sur lui–même, ravagé par les explosions qui lui déchiraient le ventre.
Le spectacle des explosions étaient plutôt réjouissant, et Gévaudan aurait voulu le savourer encore, mais son corps achevait de le trahir. Les taches sombres avaient envahi tout son champ de vision, ses oreilles bourdonnaient de plus belle et il avait déjà perdu connaissance quand il piqua du nez sur la console.
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