CHAPITRE I
1.
– Je savais que tu reviendrais !
– Il est grand temps que nous mettions les choses au point. Ton comportement est inacceptable, vieux. Je ne l’ai toléré jusqu’ici qu’à cause du vague lien de parenté entre nous… Tes sous–entendus me déplaisent et tu es venu à bout de ma patience. Gerkhany se releva souplement pour faire face à son petit–fils.
Il faisait nuit noire dans les Jardins du Magnifique, déserts, à peine éclairés par les lumières naturelles de l’espace au–delà des panneaux de verre blindé de la serre. Les deux Loups se faisaient face, toute complicité disparue, simplement ennemis !
Gévaudan avança encore de quelques pas.
– Maintenant, tu vas me dire pourquoi notre dieu de l’Eau t’a envoyé ici ! siffla–t–il, les mains sur les hanches. Je peux te jurer que tu parleras, et ça pourrait devenir extrêmement désagréable si tu ne le faisais pas de ton plein ré !– Je n’attendais que le moment propice, et il est arrivé, répondit simplement Gerkhany, ce qui ne manqua pas de surprendre le jeune Loup !
– Ah, et qu’est–ce qui t’a décidé ?
– Tu as atteint le point de non–retour, petit… Pour autant qu’il s’agisse encore bien de toi !
Gévaudan sourit.
– En voilà des paroles sibyllines…– Ne joue pas au plus fin avec moi ! Tu n’as pas encore assez d’années au compteur ! J’ai su que tu avais changé dès l’instant où tu as remis les pieds à bord après ce séjour sur l’Arachnée !
– Tu savais ce qui allait s’y passer ?
– Non, mais par déduction, c’était le seul moment où on pouvait s’en prendre à toi. Et ce Domalle, avec sa Pléa avaient tout prévu de longue date. La Reine de Pléodénya n’a pas du tout apprécié que tu échappes à son piège…
– Je croyais l’avoir détruite.
– Tu lui as fait mal, soit. Tu l’as chassée de ta Passerelle. Mais tu ne l’avais pas tuée. Elle avait déjà bien mis son emprise sur Magnus et le Magnifique en maintenant dans le coma tous tes amis. Les Gardiens ne pouvaient la tuer à ce moment car cela aurait entraîné leur mort à tous. J’aurais cru que tu avais compris… Mais bon, que tu la croies détruire la servait aussi ! Gévaudan changea de jambe d’appui.
– Et si tu en arrivais maintenant à ce que, toi, tu penses savoir de moi ? dit–il, d’une voix très douce.Gerkhany posa sa main sur l’épaule du jeune Loup, effleurant doucement du doigt la base de sa nuque.
– Il a éclot, juste après les tests de Garen et de Patryna. Il a aussitôt atteint sa taille adulte et a planté en toi ses crocs et griffes à venin, gronda–t–il. Tu es persuadé agir de ta propre volonté, petit, mais tu n’as absolument plus aucun contrôle sur tes paroles et tes actes. Tout t’est dicté par ce tarenta que Domalle t’a implanté.
– Ce n’était pas un rêve alors ? fit soudain Gévaudan. Domalle est venu dans la chambre, a posé quelque chose de très froid sur ma nuque, et ça a fait si mal ! J’ai voulu hurler quand cette chose est rentrée en moi. Mais, Domalle, Pléa, on les aurait vu…
– Les effluves paralysantes de Pléa ont fait que tu as dormi très profondément cette nuit–là. Tu n’as pas réellement senti cette chose s’enfoncer. Tolman et tes gardes n’ont également gardé aucun souvenir de la venue de Domalle et de la pléode. Le Baronnet a également introduit un parasite en Lynder, à durée de vie très réduite, juste de quoi le pousser lui aussi aux coups de sang !
Gévaudan était demeuré silencieux un moment, puis il haussa les épaules.
– Je peux savoir ce que tu comptes faire pour m’arrêter ? sourit–il. J’ai un but à atteindre et personne ne se mettra en travers de ma route, surtout pas toi !– Je le sais aussi, fit un peu tristement le Loup. Je voudrais te laisser une chance. Une chance de vivre. Une chance de rester le Capitaine du Magnifique. Car, je peux t’assurer que ton second et ton Médecin–Chef ne te laisseront pas aller au bout des projets dictés par Domalle et Pléa ! S’il te reste un peu de lucidité, Gédy, combats la folie que ce venin distille en toi et vas trouver Patryna, qu’elle t’enlève ce tarenta !
Gévaudan repoussa la main compatissante de Gerkhany, massa doucement sa nuque où le tarenta avait plutôt la douce chaleur et la consistance d’une toute petite bouillotte.
– Je commence seulement à m’amuser ! Je touche au but.
Même sans les propos, la voix du jeune Loup était froide, neutre. Le parasite avait entièrement repris le contrôle sur lui et il était déterminé à accomplir la tâche assignée.
Gerkhany saisit son petit–fils par les bras.
– On ne joue plus ! Je t’emmène au Centre Hospitalier et on t’ôte cette abomination de la nuque !
– On ne peut pas m’extraire. Si qui ou quoi que ce soit me touche, les toxines mortelles de mon corps se répandront dans celui de mon hôte. Prêt à courir ce risque, le Loup ? menaça le Tarenta.– Oui. Petit, tu m’entends encore ?
De la douleur et de l’espoir apparurent dans les prunelles d’or de Gévaudan.
– Tu as le moyen de me sauver, Gerkhany ? Au secours !
– Oui, redit ce dernier en lui caressant doucement les joues, le serrant contre lui. Je ne suis venu que pour ça !
– Oh, Gerkhany, j’ai cru que rien ne pourrait mettre fin à ce délire, gémit Gévaudan en se serrant contre lui. Je vois et j’entends, mais je n’ai presque aucun contrôle sur mon corps !
– Ca va aller, fais–moi confiance, assura Gerkhany.
Le tir avait fait moins de bruit qu’une bouteille que l’on décapsulait. La douleur atroce avait déchiré le ventre du Loup qui s’était effondré aux pieds de son meurtrier.
Gévaudan souriait de toutes ses dents.
– Oui, maintenant, ça va aller sans plus aucun problème !
Sans un regard pour le corps inanimé et ensanglanté qu’il laissait derrière lui, qu’il fut mort ou agonisant, le jeune Loup avait tourné les talons et quitté les Jardins.Aussi discrètement qu’il les avait subtilisés, il rangea dans l’armoire le pistolet et le silencieux d’un Lynder endormi sous sa couette, avant de regagner son propre appartement.
2.
– Alors, Patryna, qu’as–tu trouvé ?
– On s’est quelque peu trompé, Garen. – En quoi ? s’inquiéta le Médecin–Chef.
– Les griffes qui terminent les pattes de cette chose lui servaient à s’accrocher profondément dans la chair, mais surtout à pomper le sang du Louveteau. Ce sang le nourrissait et permettait à ses glandes à toxines à être toujours pleines. Seuls les crocs du tarenta diffusaient le venin, en doses parfaitement étudiées selon le contrôle qu’il voulait avoir sur Gévaudan ! Et vois ceci.Patryna saisit une pincette pour extraire du tarenta qu’elle avait disséqué une sorte de minuscule cartilage.
– Et c’est quoi ? firent Garen ainsi que Gerkhany qui était arrivé à son tour dans le Laboratoire de la Chirurgienne.
– Une puce électronique ! Ce tarenta est, d’une certaine façon, lui aussi parasité ! Les ordres de Pléa et de Domalle sont dans ce microscopique programme… Gévaudan n’a jamais pu faire quoi que ce soit contre cela !
Patryna se tourna vers Gerkhany.
– Sans le contrepoison de la fiole bleue, extraire le tarenta mort n’aurait servi à rien, les toxines auraient tué votre petit–fils en quelques heures !– Le dieu de l’Eau savait ce qu’il faisait. Comment va le petit ?
– Il récupère doucement de l’intervention chirurgicale. La cicatrice est nette, ne se verra évidemment pas sous sa crinière, et il ne gardera aucune séquelle de cet hôte !
– Gédy était très confus quand je l’ai vu. L’anesthésie ?
– Non… Je vous crois, bien sûr, Gerkhany, mais je préfère mes propres précautions. J’ignore à quel point le venin et les ordres de ce tarenta peuvent encore l’affecter, ou non. Mais dans le doute, j’ai prescrit de forts calmants. Vu le nombre de blessés au Centre Hospitalier, la tension de la situation dans la crainte d’une nouvelle attaque des méryemiens, je tiens à garder votre Louveteau sous contrôle, qu’il dorme le plus possible.– Je comprends. Si j’étais en meilleure forme, je le surveillerais pour vous, mais là je ne suis pas bon à grand–chose !
– On s’occupe de vous deux, sourit Garen. Et vous avez empêché que ça ne soit, sans nul doute, encore pire !
– Et pour Lynder ? questionna Gerkhany.
– J’ai envoyé mes contre–rapports, avec les derniers développements de la situation… renseigna le Médecin–Chef.
– Mais il ne m’a pas tiré dessus, ça ne suffit pas à lui rendre sa liberté ?
– Gévaudan s’est servi de l’arme de son second pour vous abattre, cette preuve demeure, et lui seul peut la faire tomber ! Et il y a les envolées de Lynd, son opposition répétée à son Capitaine… – Lui aussi a été parasité, même si vous n’en trouverez jamais aucune trace !
– C’est le Règlement Militaire, Gerkhany. Même avec les meilleures intentions, même au vu de la menace des méryemiens, on ne peut permettre à Lynder de reprendre ses fonctions… C’est son Capitaine qui l’a mis aux Arrêts, seul le Général Smarel peut casser cette décision et il doit étudier le dossier ! Garen soupira.
– Les Baronnets ont vraiment bien joué leur coup ! S’ils attaquent dans les prochaines heures – et, bien que je ne connaisse rien en stratégie ou complot, je pense que c’est ce qu’ils feront – on va avoir plus que du mal à s’en sortir ! De sa cellule, Lynder peut aider la Passerelle, mais pas tenir la barre ; seul Magnus le pourrait, avec le Code… Il faudrait tout expliquer à Gévaudan, mais il est trop faible encore, et la confusion actuelle de ses pensées n’est pas uniquement due aux sédatifs. Je ne crois pas qu’il donnerait le Code à Magnus, oh non, je ne parierais pas du tout là–dessus ; tout le venin n’a pas encore disparu.De la tête, Patryna ne put qu’approuver.
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Malvin était venu apporter le petit–déjeuner de Gerkhany à l’Appartement Rouge et le Loup ne put que constater que le jeune garçon se méfiait de lui !
– Crois–moi, ce n’est pas par plaisir que j’ai fait du mal à ton ami Gédy, assura–t–il pendant que Malvin posait les plats sur la table de la salle à manger. C’est compliqué, on t’expliquera plus tard.
– Gévaudan est malade ?
– Il l’a été. On l’a rendu malade. Il doit se reposer pour le moment. Ensuite, c’est lui qui te racontera, j’imagine.
– Vous lui avez fait mal, insista Malvin, penaud.
Gerkhany allait malgré tout tenter de convaincre le jeune garçon du contraire, quand la sirène retentit.– Etat d’Alerte 5, informa Magnus. La flotte du Baronnet Solvek revient !
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