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"C'était dégueulasse cette odeur : ça sentait Auschwitz !"

- Catégorie : Romans / Nouvelles
- Par Serge ULESKI
-
- Date de publication sur In Libro Veritas : 3 juillet 2008 à 13h23
- Dernière modification : 3 juillet 2008 à 13h22
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"C'était dégueulasse cette odeur : ça sentait Auschwitz !"
3 - extrait
- Il y est donc allé ce type qui t'en a parlé ?
- Faut croire ! Ou bien alors, on lui a raconté.
- Ca se raconte ce genre de choses ?
- Sûrement. Libre à chacun, ensuite, de s'en faire une odeur avant de s'en faire une idée.
- Dis Luc ! C'est bizarre mais... maintenant que j'y pense... d'habitude, les expérimentations, c'est d'abord sur les animaux qu'on les pratique : devoir de précaution, oblige ! Mais là, avec Auschwitz, l'homme est passé à la trappe en premier.
- Quand on inverse l'échelle des priorités, on finit toujours par inverser l'échelle des valeurs.
- Mais dis-moi Luc, pour revenir à cette histoire de progrès : la vitesse... c'est pas un progrès, ça ?
- La vitesse ? J'en ai rien à faire de leurs records de vitesse ! Tout ça, c'est pour les gogos, le soir devant leur écran de télé, avec en prime, "Star Wars" pour leur faire oublier les conditions de merde dans lesquelles ils se déplacent tous pour aller bosser. Et puis, te fatigue pas ! Je te le dis : le moteur du progrès, c’est le désir de souffrir le moins possible et de mourir le plus tard possible. Mais tu remarqueras, Matthieu, qu’il s’agit de la mort. Et même si une partie de l'humanité, la plus riche, développe mille efforts pour retarder cette échéance inévitable, c'est bien encore et toujours de la mort qu'il s'agit. Tu vois Matthieu : notre capacité d'oubli est tellement immense. D'ailleurs, c'est la caractéristique principale de l'homme moderne : l'amnésie. C'est la raison pour laquelle nous avons une très mauvaise mémoire de l'avenir. Oui, de l'avenir ! Puisque la vraie amnésie, elle est là : elle est dans notre incapacité, notre refus obstiné de tirer les leçons du passé ; et cette infirmité tragique qui est le fruit d'une arrogance sans bornes, nous condamne dans l'avenir comme elle a toujours condamné nos prédécesseurs et ce, aussi longtemps que nous aurons la bêtise de croire que l'Histoire ne ressert jamais les mêmes plats sous prétexte que l'homme est sans mémoire culinaire.
- Dis, Luc, une question ! Toi qui sais tout : dans dix mille ans, à quoi... à qui ressemblerons-nous ?
- Nous ressemblerons à notre environnement et notre environnement ressemblera aux instruments qui nous permettront encore et toujours de retarder l’heure de notre mort, tout en sachant que plus les siècles passent et plus nous souhaitons mourir le plus tard possible. Regarde Matthieu ! Es-tu aujourd’hui capable de te mettre dans la peau de l’homme de Neandertal ? Je ne te parle pas de son aspect physique, je te parle de sa psychologie et de son comportement au quotidien. Pense à sa manière d’appréhender l’autre, de le rencontrer, de le dominer, de le manipuler, de l'aimer, peut-être aussi. Enfin bref ! Pense à sa manière de vivre avec ses semblables dans un environnement que nous connaissons pour l’avoir maintes fois étudié mais dont nous ignorons tout, faute d’y être nés et faute d’y avoir tenté de mourir le plus tard possible. Matthieu, nous mourrons demain ou dans la seconde qui va venir, et pas hier, il y a cent mille ans. Tu comprends ? C’est la raison pour laquelle c’est impossible de nous imaginer et de nous représenter ce monde de demain, dans dix mille ans et celui d‘hier, il y a cent mille ans. Alors, c’est peine perdue. Même si on peut dès aujourd'hui se risquer à affirmer que nous ressemblerons et tout notre environnement avec nous, aux instruments que nous aurons développés pour mourir, encore une fois, le plus tard possible.
- Je vois. Confort optimal donc.
- Oui, mais pour qui ? Tiens-toi-le pour dit Matthieu : vivre deviendra très bientôt un métier réservé à ceux qui maîtriseront les enjeux écologiques, génétiques et anthropologiques de la condition humaine. Inutile de se pointer sur le "marché du vivant" sans qualification ! Le monde des plus riches sera fabriqué du tout au tout et de bout en bout, par des êtres qui auront triomphé de la nature et de la morale en les évacuant comme on tire la chasse avant de sortir des toilettes.
- Mais quelle est la finalité de tout ça ?
- La finalité ? Eh bien, c'est la conservation de notre espèce, Matthieu. Voilà la finalité : molécules et atomes. C'est tout.
- Mais... le progrès, la justice ? Et puis, cette histoire de Droits de l'Homme ? Plus de progrès, plus de justice... plus de droits, plus plus plus... pour tout le monde !
- Une parenthèse. Rien qu'une parenthèse dans ce processus de conservation de nos atomes et de nos molécules.
- Mais les gens, qu'est-ce qu'ils vont penser si on leur dit que...
- Les gens ? Quels gens ? Et puis, les gens, ils font quoi hein ?
- Ben... les gens, ils...
- Ils travaillent, les gens. Ils rentrent chez eux le soir ; ils passent deux ou trois coups de fil ; ils parlent de tout, de rien. Ils papotent quoi ! Et puis, ils allument la télé ; un peu de sexe avant de s'endormir ou un somnifère ou bien les deux ; et le lendemain, ils retournent travailler.
- Tu oublies les enfants.
- Les enfants ? Ben, les parents papotent et regardent la télé avec leurs enfants. Enfin, quand ils papotent encore et qu'ils regardent la télé avec eux, si tant est qu'on puisse faire deux choses en même temps. Après, ils les couchent... ou bien, les gosses se couchent tout seuls. C'est selon. Voilà. Le week-end, c'est la même chose. Mais comme ils disposent d'un peu plus de temps et bien, ça donne plus de télé, plus de papotage, plus de sommeil - la grasse matinée quoi ! Et pour ceux qui ont des moyens et même, beaucoup de moyens, ils font autre chose, certes ! Mais cet autre chose, c'est encore la même chose. Alors Matthieu, tu remarqueras que ce qu'ils font tous, n'a pas grand-chose à voir avec les Droits de l'Homme, la justice, le progrès et dieu sait quoi d'autres. Regarde : Montaigne, Rousseau, Diderot, Voltaire, Montesquieu, tous ces gens-là parlaient pas de regarder la télé, de papoter à tort et à travers et d'aller travailler pour les autres, cinq jours par semaine.
- Tu cherches à m'effrayer, c'est ça Luc ?
- Ecoute Matthieu ! Si le bonheur, la justice et les Droits de l'Homme c'est le droit de travailler, de papoter, de regarder la télé, et puis de dormir, après un peu de sexe, avec ou sans somnifère... ben, où est le problème ? - Alors, la finalité, notre finalité, c'est ça ? C'est vraiment ça et rien d'autre : la conservation de notre espèce ?
- Mais c'est immense ! T'as pas idée Matthieu comme c'est immense ! Oui, c'est immense parce que bon, il y a dix mille ans, souviens-toi Matthieu, on papotait pas tant que ça, on regardait pas la télé et on se levait pas le matin pour prendre le métro ou la voiture et aller travailler pour quelqu'un d'autre. Et puis, on dormait pas toujours sur nos deux oreilles non plus.
- Parce que... y'avait pas de somnifères à cette époque ?
- Oui. Mais pas seulement.
- Mais... on baisait quand même ? Rassure-moi Luc ? On baisait !
- Oui Matthieu. On baisait quand même et... déjà. Mais... on a toujours baisé. Faut dire ce qui est Matthieu : notre espèce a toujours beaucoup baisé. Et puis, là, avec la baise, on y revient à notre histoire de conservation de notre espèce. Conservation et perpétuation impénitentes, tu auras remarqué Matthieu puisque personne ne s'en est jamais excusé.
- Pourquoi ? On aurait dû ?
- Ben oui. Vu la finalité de tout ça !"
____________
Serge ULESKI
Extrait du titre inédit : "Des apôtres, des anges et démons". Chapitre 3
Toile présentée : "Ascension 1" de Ursula ULESKI - acrylique sur toile 50x50
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