4 - extrait
Contrôle de routine. Un de plus, un de trop ? Après quelques examens complémentaires, le diagnostic tombe et le mot interdit est prononcé.Ce corps devenu fou à l'intérieur, ce corps incontrôlable, aux cellules démultipliées au-delà du raisonnable ; cellules saines et puis les autres, surtout les autres ! Anomalie de la forme, grosseur, rougeur, écoulement ! Morbide décrépitude à l’intérieur et pourrissement. La maladie s'en est prise à ce qu'il y a de plus intime.
Etat de choc. Sueurs froides, tremblements. C’est l’indignation : « Comment est-ce arrivé ? Pourquoi moi ? Mais qu'est-ce qu'on cherche à me faire payer ? Non ! Toutes les autres mais pas moi ! »
Celles qui avaient de bonnes raisons d'espérer le meilleur pour elles-mêmes sont d'un coup d'un seul rendues à une seule préoccupation, les ailes coupées, sans plus d'élan : survivre ! Mais... dans quel état ? On ne s’en débarrassera qu’au prix d'une dégradation physique.
Faut-il parler ? Se taire ? L’indifférence, la peur, le rejet. Prise de conscience soudaine : on peut mourir. Et puis, les larmes viennent. On ne les retiendra pas.
Face à cette atteinte à l'intégrité physique d'une féminité maltraitée sans vergogne - hier encore, source d'une joie immense cette féminité, aujourd'hui ténèbres et puis, clarté aussi, quant au diagnostic -, comment ne pas perdre pied quand on sait que rien n’est tant adoré que la santé, la force et la jeunesse ?
Inutile de se lamenter. Plus qu'une priorité : en sortir, en finir au plus vite. On questionne un entourage qui mentionne des traitements lourds et longs et notre médecin traitant se chargera de dissiper les derniers points restés obscurs. On découvre vraiment la maladie le jour où on la voit. Prélèvements de tissus sains et puis les autres.
Malignes bénignes ! Incision, faisceaux, rayons, transfusion. Qui est l'agressé et l'agresseur ? Est-ce cette maladie infâme qui rend malade ou bien son traitement ? Comment assurer sa survie ?
Les mois passent. Rémission : "L'espoir renaît !"
Guérison : "Alléluia ! Dieu soit loué !"
Ou bien, rechute locale : "Eh merde !"
Métastases ! Retraitements, re-effets secondaires : "Je renonce. C'est trop. J'en n'ai plus la force."
Infernal l'acharnement de ces maladies et leurs traitements ! Chaos, déchéance. La maladie ne vous quitte plus ni la peur. Elle vous tire vers le bas, par les bras, par les jambes, vous glissez. Elle veut que vous descendiez avec elle. Confrontés à sa cruauté, vous n'êtes plus capable que d'un cri : celui de la haine pour cette maladie qui vous arrache hors de vous-même jusqu’à lui appartenir tout entière. On vit dans sa respiration, son souffle. Elle prend tout. Elle ne laisse rien. Elle commande. Vous pouvez la haïr et la vomir, elle a tout prévu : plus vous la maudirez, plus elle insistera et redoublera d'énergie.
***
Et puis vient le temps des visites et des amies qu’il faut soutenir. Et là, c’est à se demander qui est le visiteur et le patient, tellement la peur de l’un se confond avec la peur de l’autre.
Veillées celles qui ont survécu, et qui ont dû abandonner leur vie - celle d'avant.
Veillée jusqu’au terme de sa vie, l'amie qu’une maladie voleuse et sans gêne aura emportée.
Veillée près d’un lit, à son chevet, sans jamais pouvoir imaginer un seul instant échanger son sort contre le sien.
Veillée cette sœur d’arme, allongée là, épuisée, avec une poignée de mots fraternels ; ces mots qui forcent leur passage dans l'air, prononcés avec le souffle, avec la gorge, la poitrine lourde dans une panique que l’on déguise en sagesse pour ne rien ajouter au tragique. On se retient pour ne pas éclater en sanglots, pour ne pas dire qu’on est désolée et qu’elle ne méritait pas ça.
Tout un monde friable et périssable veillé la voix lente, le regard tourmenté et l'angoisse pour éclairer le visage du visiteur. La patiente, elle, n'en a même plus la force, le visage nu. L'épuisement a eu raison de tout. Reste la propre représentation de cet épuisement qui a tout occupé, tout envahi. Dans ces moments-là, le regard du visiteur se porte sur les murs, le lit, les draps, l'appareillage de perfusion, pensant pouvoir très certainement en réchapper. Le regard de la patiente, lui, scrute la fenêtre, dehors, là où tout était encore possible voilà quelques semaines. Pour qu'elle y voie une route, un chemin hors des ténèbres, c'est un feu de Dieu qu'il faudrait lui allumer à cette patiente perdue dans sa chambre - dernière retraite pour celle que la maladie a vaincue. Une ombre son regard qui vous donne à voir toutes les années encore à venir pour elle qui ne les connaîtra pas.
Double regard, double infini dans ces deux visages dépouillés : celui de la naissance pour toutes les deux - il y a cinquante ans et plus - et celui de la mort, pour l'une d'entre elles.
***
Femmes accompagnées et soutenues. Femme seule, délaissée, qu'un conjoint aura quittée au pire moment sur la pointe des pieds. Angoisse des examens.
Ces femmes seules, quand elles partent, on les enterre comme on peut. Si elles ont de la famille, les frères et les soeurs pourvoiront et on sera là : « Oui, je l'ai bien connue, vous savez ! Elle et moi, on a passé des soirées entières à parler de nos vies à toutes les deux. » Dans le cas contraire, si rien n'a été prévu par la défunte et si ses moyens ne le permettent pas, on peut encore espérer organiser une cérémonie qui soit à la hauteur de l'amitié qu'on lui portait.
Si d’aucuns ne nous font pas de cadeaux, la vie non plus. C’est son côté « malheur à ceux qui s’obstinent à vouloir vivre ! » alors qu’ils n’ont aucun don pour ça ou bien, plus cruellement et plus simplement : alors que les conditions de leur survie ne sont pas réunies socialement et qu’il ne leur sera pas donné de le faire. Il lui sera beaucoup pardonné à cette réalité intraitable si d’aventure il nous vient à l’esprit de lui rendre la pareille en vomissant dans le lavabo de la salle de bains ou dans les toilettes le dernier traitement administré à la séance de ce matin, nauséeuse et épuisée, prête à tout lâcher, à tout rendre.
Deux de ses amies sont parties : l'une à 52 ans et l'autre à 45. Elles sont parties de rechute en rechute, de traitement en traitement, épuisées, ahuries, somnolentes et puis, d'autres emportées en trois mois : Nathalie, une amie de quinze ans, divorcée tout comme elle, a ouvert les yeux dans la pénombre d'une chambre d'hôpital. Elle a dû la quitter sur ce regard car l'heure de la fin des visites approchait. Elle ne l'a jamais revu ce regard qu'une aide-soignante aura clos sur elle en lui fermant les yeux.
***
La menace sera toujours là. Quels projets maintenant pour avancer et éloigner le souvenir de la maladie et du décès de celle qu'on aura accompagnée jusqu'à sa dernière heure ? Tabac, alcool ! Il faudrait pouvoir y renoncer. Pour la pilule, c’est déjà fait, l’âge aidant et puis, c’est trop tard : on a donné ! Trente ans de bons et loyaux services et une génération, la première, pour essuyer les plâtres. Une nouvelle hygiène de vie nous est proposée. Tout à faire ! Tout à refaire donc !
Dommage, vraiment, qu’il n’y ait pas eu autant de voix pour nous prémunir et nous guider alors qu’elles sont pléthores aujourd’hui à entretenir la peur, à la susciter, à nous la suggérer cette peur et la culpabilité avec. Comme si toutes les conditions à réunir nous avaient été données pour effectuer un tel choix de vie !
On aurait dû ! Est-il déjà trop tard ? Qu’en est-il de nos derniers projets de vie pour les trente dernières années à venir ? Duvets d’oiseaux balayés par les vents dans l’ornière de notre ignorance passée, tous ces projets si par malheur la maladie nous prend pour sa prochaine cible.
Rien n'est plus réel que la mort, rien n'est plus transparent, plus limpide, plus clair que la mort. Elle rafle tout la mort et sous terre point de deuil et point de chant funèbre : l'indifférence et le silence règnent en maître incontesté. Elle saisit, elle se sert. Elle commande. Elle se goinfre, la mort ! Gargantuesque, c’est avec les doigts qu’elle mange et qu’elle festoie et c’est avec le manche qu’elle s’essuie et c’est avec nos larmes et notre sang qu’elle se désaltère pour à nouveau, se précipiter sur les plats, hilare, outrageusement immodeste. Elle ne connaît pas la magnanimité. Elle ne connaît que son action et son résultat. Elle ne cherche pas. Elle trouve. Elle ne lutte pas, elle gagne. Face à elle, on n’a qu’un droit et qu’un devoir quand elle triomphe sans conteste : ôter son chapeau - comme au passage d’une procession et de son cercueil - et pour celles et ceux qui n’en portent jamais : lui faire la plus belle des révérences, la plus respectueuse aussi.
Rien de surprenant que tous les tirants en usent et en abusent de cette arme qu’est la mort ; eux qui ne respectent que la force pour s’empresser d’y répondre par la force, d’une brutalité égale. Symétrie parfaite donc !
Tant que l'on est vivant, en toute conscience, un seul constat s'impose : la mort n'irradie personne. Ces maladies en sont la preuve irréfutable.
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Extrait du titre inédit : La consolation - chapitre 4
Toile présentée : "Voyage à Barlinek - 5" Ursula ULESKI - acrylique sur toile 100x80