CHAPITRE XIII
21.
– Que me voulez–vous encore ? soupira le jeune Loup. Vous voudriez bien d’éviter de me courir après pour me reprocher d’être un fauteur de troubles !
Il se serait bien levé pour appuyer ses dires de quelques tapotements irrespectueux sur la tête des trois semi–dieux qui lui arrivaient à mi–poitrine, mais vu son absence de pyjama, il doutait que ce soit bien vu…
– Nous ne comprenons pas, Capitaine Kord, fit Wolp.
– Si ça vous rassure : moi non plus ! aboya Gévaudan. Que fichez–vous dans ma chambre ? Si loin de votre si accueillant petit dôme ?
– On vous agace, n’est–ce pas ? sourit Werk.
– Je déteste qu’on s’incruste sans invitation… Et qu’on squatte mes rêves ! Bon, dites–ce que pour quoi vous êtes venus puis décampez !
– Nous avons compris que vous étiez venu à Edolan sans aucune intention de nous nuire, commença Wand.
– Forcément, j’ignorais votre existence ! grinça Gévaudan.
– Mais du fait que vous portiez ce Médaillon, c’est un signe menaçant pour plus d’un d’entre nous, poursuivit l’Ordal sans tenir compte de l’interruption. Ce Médaillon, complet en plus, signifie que les Gardiens sont avec vous. Et, avec eux, leur puissance si vous y faisiez appel…
– La Magicienne n’a pas abordé cette partie du « mode d’emploi », ironisa le jeune Loup. Croyez–moi ou non, mais il n’est pas dans mes projets de déclencher une guerre entre Immortels !
– Pas volontairement, bien sûr, tenta de temporiser Werk. Mais les faits sont là, redit–il.
Gévaudan soupira.
– Il y a d’autres Ordals dans le coin ?
– Quelques–uns. Mais on ne s’entend pas du tout avec eux !
– Pourquoi ça ne me surprend pas… ?
– Nous tenions à vous mettre en garde, à ce sujet justement, reprit Wolp. Nos frères ont des ambitions. Plus il y a de populations qui les vénèrent, plus la puissance de leur pouvoir augmente. Ils pourront bientôt rivaliser avec les Gardiens ou les Protecteurs, voire encore avec les Pléodes.
– Ca en fait du monde… Jamais entendu parler !
– Normal, tout comme les Gardiens vous étaient inconnus avant qu’ils ne se manifestent… En vous aidant, ils ont créé un déséquilibre au sein du monde des Immortels, expliqua Wand. Ils se sont mêlés d’une affaire qui ne les concernait pas et ça en a rendu plus d’un très en colère. Nous n’approuvions pas, je tiens à vous le signaler. Maintenant, vous devez mieux saisir pourquoi nous avons paniqué à la vue du Médaillon… Les Gardiens vous ont choisi pour mettre de l’ordre, et nous ignorions vos intentions à notre égard… Nous n’approuvons pas les contacts des édoliens avec la Flotte, leur désir de s’ouvrir à l’Union. Cela va changer beaucoup de chose dans leur mode de vie. La « contamination » avec ceux de l’Union ne pourra leur être bénéfique.
– Les édoliens ont effectivement des habitudes et des coutumes très… surprenantes, murmura Gévaudan. Mais la Flotte tient avant tout à les protéger, et à sécuriser une Frontière Ouest qui ne cesse de s’étendre ; c’est en partie la Mission de mon Wird. Je ne changerai pas mon attitude d’un iota, où que j’aille. Et je me fiche de savoir si ça plait à vos Protecteurs et autres Pléodes !
– Vous serez pourtant obligé de composer avec eux quand vous violerez leurs territoires avec ce Wird ! siffla Wolp.
– Tout de suite les grands mots, maugréa Gévaudan avec un haussement des épaules.
Il rêvait, soit, mais il avait très sommeil, marre qu’on pénètre ses pensées et avait envie de finir sa nuit sans visiteurs indiscrets !
– Vous en avez encore pour longtemps ?
– On pourrait continuer un moment, sourit Werk. Mais on va s’arrêter là pour ce rêve ! Vous constaterez les choses par vous–même le moment venu. A un de ces jours, Louveteau.
– Au déplaisir, grogna encore Gévaudan en rabattant la couette sur lui, indifférent de savoir si les trois semi–dieux Ordals restaient ou réintégraient leur dôme !
*
Lynder travaillait silencieusement sur sa console. Hormis Garen et le jeune Loup, personne n’était au courant pour ses doutes.
Le jeune homme ne semblait pourtant guère dans son assiette en dépit des aveux rassurants de son Capitaine. Il agissait en automate et seul Gévaudan pouvait percevoir le malaise qui l’agitait.
« Allons bon, quoi encore… Si quelqu’un à ce bord devrait avoir du mal à se concentrer, c’est un certain Louveteau qui reçoit des visiteurs dans ses rêves… Je ne demande rien, je fais encore moins, et on vient me chercher des crosses ! vraiment pas de bol, moi ! Je me demande quelle est la prochaine tuile qui va me tomber sur la tête ! ».
– Capitaine ? insista Lynder.
Gévaudan sortit de ses pensées.
– Oui, quoi ?
– Je vous ai demandé s’il fallait confirmer l’envol de l’Escadrille Bleue pour le périmètre de sécurité devant nous.
– C’est pas la Verte qui était prévue ?
– Et je viens de vous dire que le Vert 3 était cloué sur sa catapulte, répéta patiemment le second du Magnifique. La Bleue est prête à prendre le relai.
– D’accord, fit Gévaudan en entrant son code de confirmation pour le Livre de Bord et les Archives du Magnifique. Lieutenant Sondral, venez ici, je vous prie.
Lynder quitta sa console et rejoignit le jeune Loup sur l’Aire de la Passerelle.
– Oui, Capitaine ?
– Pourquoi vous semblez encore plus perturbé que la semaine dernière ?
– Je ne suis pas…
– A d’autre ! Je ne suis pas très patient, quand la situation ne l’exige pas. Alors accouchez !
– Vous faites des progrès avec les expressions et autres petites exclamations.
– Ne noyez pas le poisson, ironisa le jeune Loup. Pour autant qu’un poisson puisse se noyer… Qu’est–ce qui vous tracasse ?
– Nos prochaines escales. Les informations qui en proviennent font autant état de maladie que de troubles par des groupuscules, sans compter des orages magnétiques qui vont en se déplaçant, quelques pluies de météorites et une comète qui ne suit pas sa route habituelle… Bref, tout est réuni pour nous causer des ennuis !
– Et bien, ça mettra un peu d’animation, sourit encore Gévaudan. Pour ce qui est de la maladie, on a déjà donné, non ? On va pas nous faire le coup deux fois de suite ?
– Il n’y a jamais aucune logique dans la succession des calamités, remarqua fort justement le second du Magnifique.
– Puisque c’est inévitable, on verra bien ce qui nous attend et comment réagir le moment venu… En attendant, inutile de tenter le sort en tirant la tête !
– Oui, Capitaine.
*
Gévaudan fronça les sourcils. Il considéra avec surprise, et presque méfiance le fer que Patryna venait de lui mettre entre les mains.
– Et j’en fais quoi ? Je botterais bien les fesses à un second de ma connaissance…
– Ce n’est pas vraiment le but du jeu, rit–elle de bon cœur.
Avec le jeune Loup, elle se trouvait sur une petite plateforme, au milieu d’autres petites plateformes sur quatre étages, en demi–cercle, face à un grand espace vide avec un sol en mousse, en pente, tout en bas, pour la récupération des balles.. Au sol, sur un carré d’herbe artificielle, un tee était solidement fixé.
Avec adresse, Patryna exécuta un swing parfait.
– A vous, Gévaudan.
– Et à part se faire un tour de rein, c’est quoi le but du jeu ? Envoyer des balles vers cet espace vide ?
– Notre bunker, rectifia la Chirurgienne. Evidemment, vous apprécieriez mieux sur un green en pleine nature. La promenade est charmante, oxygène à fond et chaque trou demande une réflexion attentive. Prenez votre club, Gévaudan et exécutez le mouvement que je vous ai montré, de l’adresse au finish, selon le grip qui vous convient le mieux.
Le jeune Loup obéit, intrigué, amusé aussi par le petit défi. Il suivit les indications que Patryna lui avait données, mais il ne parvint même pas à toucher l’inoffensive balle rouge posée sur son tee !
– Grouik !
Il se remit en position, se concentra sur la balle et effectua à son tour un swing. A défaut d’un joli tir, il parvint au moins à envoyer la balle dans le vide.
– Grouik !
– Heu, y a–t–il un sens différent à chacun de vos « grouik » ? s’informa Patryna.
– Bien sûr : colère puis satisfaction. Tout est dans l’intonation !
Ils rirent tous les deux. Leur jour de repos hebdomadaire avait coïncidé et ils appréciaient de le passer ensemble, pour la première fois.
Jusque là, le jeune Loup avait ignoré l’existence du golf à bord du Magnifique ! Il se sentait d’humeur facétieuse.
– Essayez d’être convaincante pour me dire en quoi envoyer cette balle dans le vide des heures durant est un sport passionnant ?
Elle sourit.
– Quand vous aurez acquis un peu d’expérience, vous pourrez choisir votre parcours sur l’écran virtuel là au fond, parier sur votre par et même réussir des putts !
– Vous auriez dû commencer par là.
– Mais non, ça ne vous aurait laissé aucune surprise, Gévaudan, s’amusa–t–elle.
– Pas idiot, convint–il.
Et l’idée d’un parcours en plein air, avec obstacles variés, séduisait le jeune Loup. Mais il lui faudrait tout d’abord acquérir une maîtrise minimale de ces étranges fers, contrôler la puissance et la direction de ses coups.
L’intérêt dans les prunelles d’or était visible et Patryna était plutôt satisfaite de son initiative.
– Et on peut se battre l’un contre l’autre ? se moqua encore Gévaudan.
– Se mesurer l’un à l’autre, rectifia Patryna de nouveau hilare. C’est un sport, Gédy. Cela doit rester dans les limites du strict respect du concurrent. Mais venez que je vous initie à une autre tradition du golf.
– Ah oui ? Et qui est ?
– Jouer les piliers de bar ! Venez, je vous offre une eau pétillante.
– Trop généreux, gloussa–t–il. Je sens que je vais faire planquer quelques bouteilles de vin des Loups au bar de ce golf !
– Excellente idée, assura Patryna qui comprenait ainsi que Gévaudan entendait s’investir dans l’apprentissage de cette nouvelle activité !
Elle rangea les clubs dans le caddy et précéda le jeune Loup jusqu’au restaurant à verrières qui offrait une vue imprenable sur les joueurs sur les plateformes.
Tous deux trinquèrent joyeusement.
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