CHAPITRE XII
19.
Le Magnifique avait quitté Edole depuis plusieurs jours. Il se dirigeait sans trop se presser vers l’Observatoire Adel pour y récupérer les derniers rapports puis poursuivre sa Mission de Surveillance, de Contact et d’Exploration.
Tout suivait son cours normal à bord.
– Pourquoi tu me laisses jamais gagner ?
Malvin se hissa hors de la piscine, s’ébroua, puis jeta un regard meurtrier au vainqueur de la course.
– Pourquoi tu joues pas le jeu, un tout petit peu ? insista–t–il.
– J’essaye ! protesta dignement Gévaudan en s’asseyant au bord de la piscine galactolympique, celle du niveau 3 du Centre Aquatique du Magnifique.
– Ca en donne pas l’impression, maugréa le jeune garçon.
Gévaudan rit tout en tordant sa crinière bleu nuit.
– Si je nage moins vite, je coule comme une pierre, protesta–t–il pour sa défense. Allons, Malfi, n’aurais–tu pas fait de progrès durant tes trois mois de congé ?
Malvin fit la grimace.
– J’ai mangé, joué, été au ciné, suis sorti avec des amis… J’avais vraiment pas envie de faire du sport !
– J’avais constaté quand tu as embarqué…
– Si tu insinues que j’avais grossi !
– Mais je n’ai rien dit, objecta encore Gévaudan. En tout cas, maintenant, tu as tout perdu, ajouta–t–il, hilare.
Malvin lui donna une bourrade sur l’épaule.
– Je te déteste !
– Bien sûr. Alors, on y retourne ?
– Combien de longueurs cette fois ?
– Dix.
– Tu veux ma mort ?
– Possible… gloussa le jeune Loup en replongeant dans la piscine pour un crawl vigoureux.
– Tricheur ! glapit Malvin en plongeant à sa poursuite, faisant donner à ses muscles toute leur puissance.
Affamé après les trois heures d’activités intenses dans la piscine, Malvin dévorait une pile de gaufres au chocolat tandis que Gévaudan se contentait d’un milk shake aux fruits rouges.
– Je t’ai presque battu.
– Tu fais de grands progrès, fit Gévaudan, sincère, s’étant juste séché le corps aux vestiaires. Je n’ai pas, presque pas, retenu ma vitesse. Je dirais que nous avons été quasi à égalité sur les deux derniers duels.
– Merci.
– Capitaine Kord, le Dr Byrklar vous demande au Centre Hospitalier, fit soudain la voix de Magnus dans l’oreillette du le jeune Loup.
– Quoi, pas encore des tests ? Et je refuse d’aller aux consultations de Mérelm pour mes divagations suite à l’électrocution et l’explosion du Noir 1 !
– Ce n’est pas pour vous, Capitaine. Le Lieutenant Sondral…
Gévaudan se précipita hors du Centre Aquatique.
*
La crinière et la queue encore humides, lui collant au dos et aux jambes, détrempant son uniforme émeraude, Gévaudan entra dans la Salle de Réunion du Médecin–Chef du Magnifique.
– Qu’y a–t–il ? lança–t–il ne songeant pas à dissimuler son inquiétude, même s’il ignorait tout de ce qu’on allait lui annoncer ! Où est le Lieutenant Sondral ?
– Dans son appartement, répondit Garen.
– Ah ? fit le jeune Loup en s’asseyant, déstabilisé. Je peux ?
– Je donne l’exemple, sourit Garen en montrant sa pipe fumante. Vous ne voulez pas vous sécher la crinière, histoire de ne pas vous enrhumer ?
– Vous seriez là pour me soigner, non ?
– Peut–être… Lynder s’est présenté spontanément, reprit le Médecin–Chef, sérieux.
D’une mimique, Gévaudan indiqua qu’il était à l’écoute tandis qu’on déposait devant lui une bouteille de lait et quelques gâteaux aux pépites de chocolat.
– Lynder a des cauchemars, il croit revivre des moments désagréables qui ne sont étayés par aucun fait concrets… Il s’inquiète et a demandé quelques jours de suspension… J’ai fait déposer sa requête sur votre bureau pour que vous l’avalisiez, ou non.
– Que pouvez–vous me dire, Dr Byrklar, pour que je puisse prendre la meilleure décision pour mon second ?
– Je ne peux vous communiquer l’intégralité du dossier médical que j’établis sur ces troubles récents qu’il craint de ressentir. J’espère que vous me comprenez, Capitaine ?
– Evidemment ! Mais, pourquoi mon second sent–il son intégrité mentale menacée ?
– Je vais vous le dire, Capitaine, car vous avez été exposé aux mêmes sources de traumatismes, si je peux les appeler ainsi, et vous pourriez aider le Lieutenant Sondral… et peut–être vous aussi.
– Je n’ai aucun problème ! aboya Gévaudan.
– Oui, je le constate. Permettez–moi d’ajouter : pour le moment. La Professeur Lovéral est en train d’analyser les données pour tenter de déterminer si vous pourriez être affecté également. A première vue, cela ne semble pas être le cas. J’en reviens à Lynder. Il a des cauchemars qui l’épuisent, qui finissent par l’empêcher de dissocier le sommeil de la réalité. Il parle de votre visite au Centre Médical d’Edolan…
– Encore ! Mais je veux oublier ça !
– Lui ne le peut pas… Des flashes reviennent à Lynder. Très fugaces, mais redondants, très réels pour lui. Il se souvient d’un environnement d’un blanc éblouissant, il voit trois minuscules créatures en toge…
Gévaudan lâcha la paille plongée dans sa bouteille de lait.
– Et c’est tout ? Excusez–moi, Dr Byrklar, mais mon second est un jeune homme solide, ayant bien trop la tête sur les épaules, mais avec un minimum d’empathie pour croire à mes propres lubies… Et quelques visions dans ses rêves le feraient se remettre en question au point de demander une suspension ?
– Oui, Capitaine. Ces informations peuvent vous sembler imprécises, peu nombreuses… Mais Lynder est persuadé qu’il s’agit de souvenirs réels, et non de mauvais rêves, et que s’il se laisse déborder il ne soit dans l’impossibilité d’assumer ses tâches et même d’être un danger pour la Mission de Surveillance du Wird.
Gévaudan secoua la tête, dubitatif, avalant les gâteaux les uns après les autres. Ce qui, comme il l’espérait, provoqua l’arrivée d’un deuxième plateau de cookies !
– Pardonnez–moi encore, Dr Byrklar. Mais, d’une part, Lynder ne croit pas à mes hallucinations sur le Magnifique de Vyld Nerlak ; et d’autre part il serait presque terrorisé par des cauchemars récurrents ? J’ai un peu de mal à comprendre…
– Non, c’est logique, Capitaine. Car, en dépit des Gardiens et de l’affrontement à la Mid–Frontière, il demeure très difficile pour nous de porter crédit aux forces surnaturelles… Et, en tant que médecin, et Mérelm en tant que psy, nous nous inquiétons des cauchemars si perturbants de notre ami Lynd.
– Lynder en est un aussi pour moi, fit doucement Gévaudan. Pas encore un ami proche, un confident, mais un jeune homme sur lequel je sais pouvoir compter, qui me fait confiance dans une certaine mesure, et pour qui j’ai une profonde estime. Lynder est le garde–fou de mes lubies dangereuses pour le Magnifique et son équipage. Mais, je vous promets que mon souci en ce moment va à Lynder et non au Lieutenant Sondral ; si vous voyez ce que je veux dire ?
– Bien sûr, Capitaine ! Mérelm et moi n’en attendions pas moins de vous. Tout comme Lynder. Il est inquiet de votre décision. Une suspension de quelques jours peut durer des mois, voire une vie ; ça c’est déjà vu !
– Je peux aller voir mon second ? s’enquit Gévaudan, sur un ton officiel, pour le procès–verbal de l’entrevue.
– Il vous attend. Je lui ai administré des calmants, pour le détendre, mais cela n’affecte nullement sa lucidité, Capitaine. Lynder est en pleine possession de ses moyens.
– Parfait, Dr Byrklar.
20.
Inquiet, Lynder considérait la silhouette de son Capitaine, face à la baie vitrée.
Le jeune homme avait rapporté ses cauchemars, ses malaises, ses peurs. Et il attendait le jugement de Gévaudan.
L’appartement du second du Magnifique était bâti sur le même modèle que celui de Gévaudan, mais en plus petit, sans Salle de Conférence ou boudoir privé. Le jeune Loup s’y sentait donc relativement à l’aise.
– Si ces rêves, si convaincants finissent par m’empêcher de faire la part entre le réel et le sommeil, je suis une menace pour le Magnifique, Capitaine, insista le jeune homme. Et si je suis dans l’incapacité d’assumer mes responsabilités, vous devez me suspendre, pour le bien de tous. J’en suis conscient et j’accepterai votre décision.
– Ce ne sont pas des cauchemars, dit enfin Gévaudan, toujours le dos tourné.
– Pardon ?
– Au Centre Médical, on nous a « reprogrammés ». On a effacé nos souvenirs et on nous en a implantés d’autres, dit–il d’une voix douce, en décalage avec ses paroles. Lynder, vous avez bien rencontré ces trois petites créatures, les semi–dieux Ordals… même s’ils vous ont fait rapidement mettre hors d’état quand nous les avons rejoints sous le dôme…
– Que dites–vous ?
– Vous êtes bouché de nature où vous le faites exprès ? s’emporta Gévaudan. Seydr nous a gazés, les infirmiers nous ont drogués, les Ordals voulaient me parler donc ils vous ont neutralisé… Et nous nous sommes retrouvés en Quarantaine avec les souvenirs que les Ordals et Seydr voulaient que nous ayions. Vous comprenez mieux, maintenant ?
– Pas du tout ! Si vous savez… pourquoi ne ressentez–vous aucun malaise ? Pourquoi parvenez–vous à demeurer stoïque et aux commandes du Magnifique sans faillir ?
– Les Ordals m’ont dit pourquoi nous avons été enlevés… Mes souvenirs me reviennent, chaque nuit un peu plus… Trop tard pour incriminer ceux d’Edole… Mais toutes les manipulations de notre esprit, toutes les drogues pour modifier nos souvenirs, cèdent devant la réalité.
– Pardon ?
– Les Gardiens de l’Equilibre sont toujours avec moi, avec nous. Ils nous protègent et nous permettent de comprendre ce que nous avons subi au Centre Médical d’Edolan.
Lynder se leva.
– Alors, je ne perds pas la tête ?
– Non, pas encore cette fois, désolé de vous décevoir ! Mais la partie n’est pas finie… On a joué avec nos esprits, et on continue… Il faut tenir le coup, Lynder…
– Je ne comprends pas, Gévaudan…
– Moi non plus, pas entièrement. Mais je dois laisser mon esprit ouvert si je veux comprendre. Vous, Lynder, cessez de vous tracasser, et ces cauchemars disparaîtront. Le Magnifique a besoin de nous deux.
– Pourquoi vous ne m’en parlez que maintenant ?
– Parce que je ne pensais pas que vous disjoncteriez… Ensuite, parce que vous mettez trop souvent en doute mes propres hallucinations. Enfin, je ne vous imaginais pas céder aussi facilement au stress de quelques nuits de cauchemars !
– Je comprends en tout cas pourquoi ça me semblait tellement réel ! Je craignais de voir apparaître ces Ordals sur la Passerelle… alors, il y avait de quoi mettre en doute mon équilibre mental !
– Ah bon. Certains rêves ont parfois un profond accent de vérité, quand ils mettent en scène des lieux habituels ou des personnes proches. C’est pas pour autant qu’on confond songes et réalité. Lynder, ça doit vous arriver de rêver de Vyld, mais vous ne pensez pas pour autant le voir revenir sur cette même Passerelle dont vous me parliez il y a un instant !
Lynder fit la grimace.
– Non, ça c’est vous qui croyez vous baladez avec lui !
– Je ne l’ai pas volée celle–là… Mais bon, tout ça pour dire que vous m’avez beaucoup surpris à douter ainsi de vous–même à cause de trois petits gnomes en toge grise !
Le jeune homme grommela quelque chose d’indistinct, se mordilla un ongle.
– Si c’était à vous que ces Ordals voulaient parler, pourquoi m’avoir emmené dans le dôme ? Seydr n’avait qu’à me garder à son étage de Quarantaine jusqu’à votre retour ?
– Aucune idée… Je dirais que les semi–dieux édoliens ont été pris au dépourvu. Après tout, la veille je n’avais pas mon Médaillon – je ne sais d’ailleurs toujours pas pourquoi je n’ai pas pu le prendre ce matin là, et bien le jour suivant avec les contrariétés qui en ont découlé ! Ils ont préféré vous avoir sous la main, peut–être, au cas où Garen et Patryna auraient réussi à forcer le barrage de la Quarantaine et donc faisant tomber le mensonge de Seydr. Même le discours des Ordals sonnait faux ! D’un côté, ils craignaient qu’en tant que Surveillant et Porteur du Médaillon je ne vienne remettre leur influence sur les édoliens. Et d’un autre, ils me provoquaient en m’amenant de force devant eux !
– La Magicienne a été tout aussi incohérente, remarqua le second du Magnifique.
– Comment cela ?
– Mais oui ! Elle vous met en garde comme quoi vous aller mécontenter d’autres copains de leur bande, et elle vous rend le Médaillon qui a été la cause de ce qui vous est arrivé à Edolan ! Pas de Médaillon, pas de provoc’ ça me semble pourtant découler de la logique de base ?
– C’est pas faux. La Magicienne a cependant ajouté que le Médaillon protègerait de certains autres « copains »… Comme pour tout, rien n’est entièrement blanc ou noirs !
– Bon, pour en revenir à votre demande de suspension…
– Je crois qu’elle ne se justifie plus, Capitaine !
– Parfait. Je vais la classer sans suite direct et rassurer au passage le Dr Byrklar !
– Merci.
Soulagé autant que son second, le jeune Loup retourna à son appartement.
*
Gévaudan avait veillé tard, devant un film d’interminables règlements de comptes entre gangs. Il avait adoré et avait tenu les quatre heures de durée.
L’écran éteint, il avait bondi sous sa couette et s’était endormi sitôt la tête sur l’oreiller.
– Louveteau !
Gévaudan rouvrit les yeux.
– Encore vous…
Les trois Ordals étaient devant lui.
*
* *
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