CHAPITRE X
16.
A être trop moelleux, le matelas – d’eau, d’air, ou d’autre chose – l’avait empêché de se redresser pendant un long moment.
Et, à la réflexion, Gévaudan n’avait pas l’impression que c’était une bonne chose de s’être réveillé après ce qui lui paraissait être un très très long sommeil.
Les couloirs du Centre Médical avaient semblés lumineux, mais ce n’était rien à côté de cet endroit.
La lumière était incandescente, faisait très mal aux yeux, noyant les rares formes dans le flou. Tout était d’une blancheur immaculée, sol, murs, plafonds, meubles. Quant à la pièce circulaire, sous un dôme qui semblait mou, vibrant d’énergie, elle était vide à l’exception du très épais matelas qui épousait chaque muscle et se creusait dès qu’il bougeait afin de lui soutenir tout le corps.
Le jeune Loup parvint enfin à se redresser sur ses coudes et à rouler sur le côté jusqu’au bord du lit d’où il chuta lourdement.
Si le sol était dur, il lui permit de se relever et d’examiner une fois de plus les alentours immédiats. Du blanc, du blanc et encore du blanc !
– Que tous ces édoliens aillent pourrir dans les Marais Pourris de mes dieux des Eléments ! Comment Seydr a–t–il pu seulement envisager de nous enlever… Qu’ont–ils fait de Lynder ! ?
Gévaudan se dirigea vers l’ouverture en demi–cercle, la seule issue de la pièce. Le passage était libre, mais il y avait suffisamment de barrières invisibles que pour lui faire mal, le paralyser ou encore le tuer.
– Quoique, si c’était cette dernière option, on ne m’aurait pas laissé me réveiller…
Il n’y avait aucun objet susceptible de lui servir de test. Aussi le jeune Loup devait compter sur ses doigts pour tâter le terrain. Il tenait trop à sa queue que pour la risquer dans l’espace vide ! Il tendit donc la main, très lentement.
– Aucune sécurité… C’est étonnant…
Prenant son parti de l’information, Gévaudan passa la porte et s’enfonça dans un couloir à la luminosité toujours aussi intense, les couloirs semblant apparaître au fur et à mesure de sa progression.
– Lynder !
Gévaudan et le jeune homme s’étaient heurtés au détour d’un couloir. On ne leur avait pris que leur arme et leur communicateur, mais c’était suffisant pour les faire se sentir vulnérables et isolés !
– Ca va, Capitaine ?
– Mon nez me dit le contraire… Vous allez bien ?
– Oui, si j’exclus le fait que j’ignore où nous nous trouvons, pourquoi nous sommes ici, et quelles sont les intentions de nos ravisseurs !
– Toujours aussi optimiste vous ! Bon, je crois qu’on ne peut qu’avancer, puisqu’on n’est pas venu nous chercher, et qu’on ne nous poursuit pas encore…
– Vous me valez bien sur la question de l’optimisme…
– Réalisme, corrigea Gévaudan. Allons–y, prudemment.
La salle semblait gigantesque, plusieurs dizaines de mètres carrés, et trois ou quatre de hauteur, également circulaire sous son dôme de matière organique.
Deux bancs et trois fauteuils en composaient tout le mobilier, très petites choses perdues dans cette immensité laiteuse.
Sur leurs gardes mais ne sachant quoi redouter, Gévaudan et Lynder s’avancèrent.
Comme ils dépassaient les bancs et n’étaient plus qu’à trois mètres des fauteuils, trois silhouettes apparurent, surgies de nulle part.
*
A peine plus grands qu’un enfant de six ans, tête ovale, yeux en forme de bille, aucun trait ou nez ou bouche, pas davantage d’oreilles, les trois êtres paraissaient encore plus petit au vu de la toge gris acier qui les vêtait, tombant jusqu’aux pieds… si tant est qu’ils aient des pieds puisque les quatre maigres doigts de leurs mains étaient terminés par des ventouses.
Au moins, cette toge donnait une idée d’où les édoliens tenaient leur style vestimentaire !
– Le Sanctuaire est vaste, comment avez–vous fait pour réussir à vous croiser… Mais, aucune importance… Le Lieutenant Sondral n’a pas le moindre intérêt pour nous. Débarrassez–nous de lui !
A un gémissement, Gévaudan se retourna. Un des infirmiers robot avait posé son pistolet à tranquillisants sur la nuque de Lynder et injecté le contenu de son ampoule. Le second du Magnifique s’était aussitôt écroulé comme une marionnette aux fils tranchés nets et avait été allongé sur un des bancs. Gévaudan se précipita vers le jeune homme.
– Lynder !
– Il dort. Je vous redis que c’est sans importance, il ne nous intéressait pas un seul instant, gronda l’un des trois êtres, par voie mentale, comme les Gardiens.
Gévaudan se rapprocha des trois créatures.
– Qui êtes–vous ?
– Mais, nous sommes les semi–dieux Ordals voyons ! Je suis Wand, voici Werk et enfin Wolp.
– Tiens… la même initiale, comme les Arkols.
– Si nous utilisions votre vocable, on pourrait dire des « cousins », fit Werk. Mais on n’est pas amis, ni même alliés. Ils nous sont indifférents.
Gévaudan baissa la tête, pour une des rares fois de sa vie pouvant discuter avec des êtres encore bien plus petits que lui, mais qui devaient être très âgés, et ayant en sus certainement des pouvoirs dont il ignorait tout !
– Avant que ceux de mon Wird ne prennent la mouche et ne retournent Edolan pour me retrouver, venez–en aux faits, aboya le jeune Loup. Pourquoi m’avez–vous enlevé ? Pourquoi avez–vous encore drogué mon second ? Pourquoi avoir pris le risque de faire reporter les conséquences de ces actes sur les édoliens ?
– Il n’y aura aucunes séquelles désagréables pour les édoliens, promit Wolp.
– Nous sommes les Ordals.
– J’avais entendu. Vous êtes des semi–dieux. La Magicienne m’a dit que vous existiez… Que me voulez–vous ? répéta Gévaudan.
– Votre Médaillon…
– Je ne vous le donnerai pas !
– … Cela veut dire que les Gardiens vous ont fait confiance. Que vous avez accepté l’existence du monde surnaturel. Au point d’être à un cheveu de la mort pour rassembler les Gardiens sur la Mid–Frontière. Et ils ont fait disparaître ce fragment de balle dans votre tête. Pour nous, c’est une menace !
Gévaudan tiqua.
– Mais je n’ai nullement l’intention de vous déranger, de vous faire la guerre ou de discuter votre influence, assura–t–il.
– Ce n’est rien de tout ça, Capitaine Kord. Vous ne pouvez pas comprendre…
– Vous l’avez déjà dit aussi !
Wand soupira.
– Pour faire simple : depuis des millénaires, nous les Ordals et d’autres apparentés à nous en divers lieux, aidons les populations à affronter les rudes conditions de vie, à survivre, à se raccrocher à un idéal. Edole a été créée à notre image et en échange nous avons apporté notre protection inconditionnelle.
– En quoi je vous gêne ? insista Gévaudan.
– Vous êtes là, avec votre vaisseau, siffla Werk. Vous tentez de pervertir ceux que nous protégeons, vous voulez les rallier à votre cause. Et ensuite vous les retournerez contre nous et nous disparaîtrons car nous sombrerons dans l’oubli collectif.
– Je suis un officier de la Flotte Galactique. Ma Mission est d’assurer la sécurité de cette Frontière, d’entretenir des relations naissantes, voire d’en créer de nouvelles… Que vous le croyiez ou non, le surnaturel n’est pas une donnée tangible pour mon Etat–Majors ! Un des impératifs de mon devoir est de respecter ceux que je rencontre. Les Surveillants ne les aident que si la demande vient des populations elles–mêmes. Le Magnifique et moi devons bientôt repartir. Vous croyez vraiment que je vais tenter de semer le trouble dans l’esprit des édoliens en si peu de temps ?
– On ne va pas vous en laisser le temps, rectifia Wolp.
– Peut–être dites–vous vrai, peut–être mentez–vous, reprit Wand. Nous ne pouvons prendre ce risque. Pour nous, notre décision est prise. Pour nos amis, et ennemis, qui peuplent ces zones spatiales, nous les laissons libres de leur décision.
Gévaudan n’avait jamais aimé le ton de la discussion, et encore moins le tour qu’elle prenait !
Il n’y avait pas compris grand–chose de toute façon, du début à la fin, avait tenté de saisir les intentions des trois Ordals, tenté de défendre sa position et celle de la Flotte ! Il avait surtout l’impression que les Ordals eux–mêmes étaient pris au dépourvu, avaient eu peur de lui et s’étaient fourvoyés dans une situation dont ils n’arrivaient pas à se dépêtrer !
– Quelles sont vos intentions ? souffla–t–il.
– Vous le saurez un jour, peut–être, ironisa Werk.
Gévaudan aurait voulu ajouter quelque chose, plein de choses en fait, mais un des infirmiers l’avait saisi par la nuque, d’une poigne de machine l’immobilisant sans qu’il puisse résister. Le jeune Loup avait senti le froid du métal du pistolet à tranquillisant puis la brève piqûre de l’injection avant que son effet foudroyant ne le fasse sombrer dans l’inconscience.
L’infirmier avait retenu le corps inanimé de Gévaudan.
Wand se rassit.
– Bien, maintenant, qu’on les ramène–les tous les deux au Centre de Quarantaine. J’en ai fini.
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Ce fut non sans soulagement que Jarel Seydr reçut le message des trois Ordals qu’ils lui renvoyaient le Capitaine et le second du Magnifique.
Savel Vek accueillit également la nouvelle avec le sourire. Cela signifiait qu’il allait retrouver sa liberté d’action et donc son emploi du temps fort peu chargé mais méticuleusement organisé !
Le Directeur du Centre Médical n’avait plus qu’une chose à faire : s’assurer que le Loup et l’Humain ne conservent aucun souvenir de ce qui venait de leur arriver.
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