CHAPITRE VII
12.
Edole était une étrange petite planète à l’aspect blafard, uniformément blanche, une véritable petite goutte de lait dans l’espace violacé.
– Joli, mais pourquoi j’ai l’estomac qui fait des bonds dans le ventre ? grommela Gévaudan.
– La décélération ? hasarda Lynder. Non, sérieusement, j’aurais peut–être pas dû vous mettre autant la pression sur le caractère délicat de cette escale !
– Un peu tard… Enfin, maintenant je sais à quoi m’en tenir. C’est préférable.
– Oui, je l’ai vu ainsi aussi. A deux, on va défendre l’honneur de l’Union et consolider les liens d’amitié avec… Pourquoi vous riez ?
– Je croirais entendre un bonimenteur tâchant de vendre son produit !
– Mais c’est exactement le rôle qu’on nous a dévolus sur Edole, releva le second du Magnifique.
– Nan nan, je ne me suis pas engagé pour ça !
– Pour quoi alors ? titilla Lynder.
– C’était ça ou me marier ! plaisanta Gévaudan en retournant s’asseoir. Bon, on se cale en orbite, on passe une bonne nuit de sommeil et demain on va voir de quel bois se chauffent ces édoliens !
Plutôt satisfait de retrouver son Capitaine dans les meilleures dispositions possibles, le second du Magnifique approuva de la tête.
Curieux comme une vieille Louve, Gévaudan avait essayé son superbe giguntark. Le violon, déjà d’une esthétique parfaite, avait une musicalité hors normes, exprimant avec délicatesse ou puissance la plus petite touche de sensibilité de son propriétaire. C’était un instrument hors de prix, et pas uniquement du point de vue pécuniaire !
Mais le jeune Loup avait finalement repris son violon couleur de feu. Il le connaissait depuis l’adolescence, l’avait trouvé sur un marché, l’avait remis en état avant de faire achever sa restauration par un luthier professionnel d’une obscure cité au cours d’une escale lors de son écolage. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux et, quelque part, il n’avait nulle envie de le « trahir » pour la crème des violons !
Ses mains ne portaient plus la moindre trace des brûlures, ses doigts avaient retrouvé leur toucher délicat et l’improvisation était le fil conducteur.
Le jeune Loup joua jusque tard dans la nuit.
Sachant qu’il devait faire la meilleure impression, le Capitaine du Magnifique avait apporté le plus grand soin à sa toilette, avait sorti un des trois uniformes tout juste revenus du pressing.
Il entoura sa taille de l’écharpe cuivrée, soyeuse sous les doigts, la noua sur son flanc gauche. Par–dessus il ferma son ceinturon supportant au côté droit son pistolet de service et la clé tubulaire donnant accès au clavier d’autodestruction.
Il prit son Médaillon pour en attacher le lien de cuir à l’un des anneaux. Une vive douleur lui parcourut alors les doigts, et cela n’avait plus rien à voir avec un souvenir de ses brûlures. Le Médaillon était devenu presque incandescent et il le lâcha avec un petit cri.
– Tu me fais quoi, toi maintenant, grommela–t–il en prenant par le lien de cuir la pièce ronde où brillaient les quatre pierres précieuses. Bon, tu ne seras pas du voyage en ce cas, ajouta–t–il en le glissant dans un tiroir de sa table de nuit.
*
De nombreux membres d’équipage avaient demandé à quitter le bord le temps de l’escale. Tous avaient reçu une réponse positive et les navettes les avaient conduits sur la planète en quelques allers et retours.
A bord de sa navette, Gévaudan s’était fait déposer sur la piste privée du Premier Conseiller de Edole et, Lynder sur ses talons, avait suivi les deux secrétaires en costume cravate qui les avaient accueillis pour les conduire aux bureaux du chef de Edole, à quelques kilomètres de là.
Prym Dodd était long, maigre et chauve, le visage très allongé, plutôt inexpressif. Il portait une longue tunique par–dessus des pantalons gris foncé, ensemble sévère qui renforçait son teint presque cadavérique.
– Bienvenue à Edolan, dit–il en tendant une main décharnée. Je suis ravi de revoir un navire Surveillant. Nous commencions à penser que l’Union nous avait oubliés, en dépit de toutes ses promesses.
– Le jour de notre arrivée a été fixé dès le départ de notre Mission de Surveillance. Nous serions même en avance de quelques heures, répondit Gévaudan sur un ton posé qui faillit faire éclater de rire son second tant ces propos ne pouvaient qu’être à l’opposé des sentiments que le jeune Loup ressentait en ce moment !
– Nous, les édoliens, ne croyons qu’aux faits concrets, poursuivit le Premier Conseiller. La parole des gens ne vaut rien s’ils ne la respectent pas. Vous comprendrez cela quand vous aurez quelques années de plus, Capitaine Kord !
– J’en suis persuadé, assura Gévaudan sur un ton toujours aussi monocorde. Alors, aurai–je le grand honneur de découvrir votre galactopole au cours de cette escale ?
– Bien sûr ! Je vous ai fait préparer un circuit de Edolan et réservé deux places à un séminaire de physique appliquée car, comme vous devez le savoir, notre vie est toute entière basée sur la technologie. Tout ce que les machines peuvent faire à notre place, nous le leur confions.
– Très intéressant, susurra encore le jeune Loup avec des envies de meurtre.
– Demain, nous vous ferons visiter notre Centre Médical. Tout y est automatisé au maximum. Les ordinateurs dirigent les opérations chirurgicales à distance, nos infirmiers robots assurent leur service 24h/24 et notre pharmacopée comporte les médicaments les plus récents !
– J’ai hâte, affirma encore le Capitaine du Magnifique en songeant que la pharmacie de son Wird pouvait certainement lui inoculer un virus qui le rendrait malade au plus vite !
– Savel, mon secrétaire, sera à votre disposition tout le long de votre séjour, Capitaine Kord. Ce soir, des choristes donneront un concert religieux, vous y êtes convié avec plaisir.
– Trop d’honneur… gloussa le jeune Loup qui espéra qu’avec un peu de chance, ledit virus pourrait même le clouer au lit avant la fin de l’après–midi !
– Allons dans ma Salle de Réunion, enchaîna le Premier Conseiller. Je vais vous faire remettre les rapports de nos observatoires et parcourir avec vous le cahier de promesses de la Flotte. Nous verrons donc si vos serments et nos doléances ont été suivis des faits.
– Je vous suis, dit Gévaudan.
Comme le Capitaine et le second du Magnifique l’avaient appréhendé, la liste des griefs du Premier Conseiller édolien était longue comme le bras ; du délai de réponse à leur courrier officiel au passage trop fréquent des inspecteurs qui s’assuraient que tout allait bien !
Prym Dobb pinaillait sur le moindre détail, même si cela ne relevait pas des obligations de l Flotte et de l’Union !
Le bouquet fut réservé pour la fin de la réunion qui avait duré près de cinq heures sans même une pause pipi !
– Edolan a été la victime d’une épidémie le mois dernier, poursuivit le Premier Conseiller de sa voix inexpressive qui donnait irrésistiblement envie de piquer du nez ! Nous avons dû y faire face seuls puis que la Flotte nous a mis en quarantaine au lieu de nous fournir les produits chimiques nécessaires à la confection des remèdes ; même si ces produits sont, pour la plupart, indigènes.
– Elle est finie, cette épidémie ? s’inquiéta Gévaudan en témoignant d’une émotion pour la première fois depuis son arrivée sur le sol édolien !
– Quelques résidus par ci par là, admit le secrétaire Savel Vek. Mais dès que nous localisons un ultime foyer de résistance, nous mettons les personnes en quarantaine au Centre Médical. Mais rassurez–vous. Votre souci égoïste est sans fondement, les souches survivantes sont rarement suffisamment virulentes pour infecter des étrangers.
– « rarement suffisamment virulentes » ça laisse une marge de contamination, releva Lynder.
– Parmi les rapports, vous trouverez tous les avis médicaux. Vos médecins du bord pourront vous assurer qu’Edolan est absolument sans danger.
– Je l’espère, grommela Gévaudan qui, avec cynisme, songeait que si l’épidémie avait été encore active et un danger pour les Surveillants, les édoliens ne leur auraient rien dit !
Prym Dobb se leva.
– Maintenant, laissez–moi vous inviter à un repas typiquement édolien : légumes crus exclusivement !
Gévaudan sourit, enfin sincèrement. La mine de Lynder s’allongea plus que sensiblement !
*
A travers la vitre fumée de la limousine qui le ramenait à sa navette, Gévaudan découvrait avec surprise et ennui les immenses avenues d’Edolan.
La galactopole, qui s’étendait sur plusieurs centaines de kilomètres carrés, était d’une totale inhumanité. Les hauts immeubles étaient de formes variées mais strictement géométriques, gris et blanc, bardés d’antennes et autres relais satellites.
La circulation était souterraine, pour sa grande majorité. Quelques tubes transparents en hauteur cependant. Peu de véhicules au sol el plus de la limousine.
La population semblait aussi rare que les voitures en surface. Homme et femme semblaient avoir le même tailleur : en bottes, pantalons et tunique tombant à mi–chevilles. Aucune couleur, aucun accessoire, aucun bijou.
– Déprimant, marmonna Gévaudan qui appréciait que la vitre avec le chauffeur soit relevée, mais soupçonnant malgré tout des micros, histoire que les édoliens puissent ensuite se plaindre des propos des Surveillants à leur encontre !
– Spécial, préféra dire Lynder. C’est aseptisé, et ce n’est pas si désagréable que ça, je vous assure.
– Grouik ! Et pourquoi ça ? Pas un brin d’herbe, pas une fleur… Pas vu un seul animal, même errant !
Le second du Magnifique soupira, le regard attristé et furieux sur d’anciens souvenirs.
– Je préfère encore cet environnement totalement sécurisé aux quartiers sous la domination des gangs, aux égouts à ciel ouvert, aux enfants dépenaillés dans les rues parce que leurs parents ne peuvent pas tous les garder dans de minuscules studios, aux jeunes gens qui ne voient dans la violence que la seule distraction possible…
– Chez vous ? hasarda Gévaudan.
– Depuis la tendre enfance jusqu’à mes tous premiers galons. Ce n’est qu’à partir de là que j’ai pu tirer les miens de cet endroit. Mais trop de mes amis y sont encore, sans aucun espoir d’avenir.
– Vous vous en êtes sorti, fit doucement le jeune Loup. Il y a une chance pour certains.
– La société n’est pas très juste…
– Je sais !
La limousine s’arrêta devant la navette qui, quelques minutes plus tard, ramenait au Magnifique son Capitaine et son second.
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