CHAPITRE III
5.
Au pas de course, Vyld Nerlak surgit sur la Passerelle du Magnifique.
– Qu’y a–t–il donc, Lynd ?
– Désolé de t’avoir réveillé. Ton Louveteau est dans l’Ame de Magnus.
– Pardon ? !
Le Capitaine du Magnifique leva les yeux vers l’écran central où son second lui montrait les images enregistrées quelques minutes plus tôt.
On y voyait Gévaudan entrer dans la Salle des Machines. Si silencieusement semblait–il que personne ne semblait avoir remarqué sa présence. Il était donc parvenu jusqu’au bunker en forme de demi sphère qui abritait l’Ame du super–ordinateur.
– Mais, il n’a pas pu y pénétrer… Harvil a posé un code et il n’a pas de décodeur…
Sans hésiter un instant sur un chiffre ou un symbole, Gévaudan avait composé un code et la porte du bunker s’était ouverte.
– Par les dieux, comment… Seul Harvil et moi connaissons ce code !
– Je ne sais pas, Vyld. Mais il est à l’intérieur à présent.
– Que Tolman Vrande envoie ses deux gardes le récupérer. Je vais devoir lui frotter les oreilles.
– Tu aurais dû mettre les choses au point dès son arrivée et surtout ne lui laisser aucune latitude à bord, remarqua Lynder à voix basse.
– Je l’aime beaucoup…
– J’avais remarqué !
– Bon, je vais lui remonter les bretelles.
Vyld tourna les talons.
– Capitaine !
– Oui ?
– Navire Worh au radar !
L’éclairage rouge du bunker était familière, rassurante. L’énergie était palpable dans la salle circulaire. Les écrans témoignaient de l’activité constante de Magnus, les chiffres et les symboles défilant à vitesse vertigineuse.
– Tu refuses de me parler, mais je sais que tu es là, Mag ! On en a vécu des choses ensemble, dans ma réalité. J’ai une absolue confiance en toi et je crois que tu m’aimes plutôt bien. Ton imagination est débordante pour les jeux vidéo et tu me gâte à ce point de vue là. Quand je serai rentré, faudra qu’on modifie certaines petites choses. Ces codes qu’on ne change jamais, c’est vraiment pas sérieux ! Ca a déjà servi à Asshiriak il y a peu !
– Etat d’Alerte niveau 5, annonça la voix de Magnus.
Le Magnifique fit une embardée, manquant le déstabiliser.
– Qu’est–ce qui se passe encore ? Décidément, si c’est ce que je crois, les Worhs sont bien trop présents dans ce monde !
Il reconnut sans doute possible le son des missiles que tiraient les tourelles du Magnifique.
– J’aime pas avoir raison… parfois !
Les deux gardes qui s’étaient occupés de lui le premier jour apparurent sur le seuil du bunker.
– Veuillez nous suivre, Monsieur.
– J’arrive… vous fâchez pas…
*
Vyld poussa un profond soupir, soulagé.
– Rapport d’avaries ?
Sur les écrans de la Passerelle, le sphérique vaisseau des Worhs n’était plus que débris épars.
– Encore heureux qu’ils ne songent pas encore à nous en envoyer deux, ou trois, en même temps … Alors, ce rapport ?
– Aile bâbord gravement endommagée. Plusieurs incendies au niveau des Ponts 2, 4 et 7. Trois perforations à tribord à hauteur des hangars 816 et 818. Le réacteur central ne fonctionne plus qu’au tiers de sa capacité… On a rudement écopé, Capitaine.
– Réparations immédiates. Il faut qu’on récupère un maximum pour notre prochaine rencontre. Heureusement qu’on a pu copier le nouveau système de charge des missiles déralliens, nos non–copains les Worhs ne les aiment pas du tout ! Ca rétablit un peu l’équilibre des forces.
– Je m’occupe de tout, assura Lynder.
– A tout à l’heure.
Le Capitaine du Magnifique n’était pas content. Pas content du tout !
Face à lui, les deux gardes, Tolman Vrande son Chef des Commandos et Garen Byrklar n’en menaient pas large.
– Que quelqu’un me corrige, mais j’avais bien dit : « ramenez–le à sa cabine »… Je ne pense pas avoir précisé à un moment ou à un autre qu’il fallait l’assommer de calmants ! Je peux savoir qui a eu cette brillante idée ?
– On devait rejoindre nos postes, à cause de l’Alerte 5, répondit un des deux gardes.
– Toutes les portes se verrouillent de l’extérieur, vous aviez oublié ? aboya Vyld.
– Ils ont agi dans l’urgence, intercéda Tolman.
– J’étais à côté, pour deux blessés, fit à son tour Garen. Puisque tu ne voulais pas qu’il aille se balader sans autorisation, surtout dans la cohue de l’Alerte, j’ai fait ce qu’il fallait en ce sens, Vyld. Il se réveillera dans deux ou trois heures, en quoi ça t’ennuie, réellement ?
– Mais c’est maintenant que je voulais lui parler ! tempêta le Capitaine du Magnifique, conscient malgré tout de faire un fromage pour pas grand–chose.
Et sans plus un regard pour les quatre hommes présents, il quitta la cabine.
Tolman sortit le dernier et en verrouilla la porte.
*
Au moins, dans cette réalité, la Magicienne était toujours une masse d’énergie, couleur d’or, tremblotante tout en dégageant une incroyable puissance.
– Toujours charmée de te revoir, Loup des Montagnes et des Etoiles. Que ce soit dans ton monde ou celui de Vyld !
– Eh bien, au moins vous, vous me reconnaissez. C’est rassurant. Je peux rentrer chez moi, maintenant ?
– Certainement pas ! Tu n’as donc pas compris que tu étais là pour une raison précise ? dit–elle en lui montrant un Médaillon complet et surtout intact ! Il t’attendra dans ta dimension. Tu l’as durement gagné. Rien ne t’en privera, jamais.
– J’ai capté, quand même ! Mais pour quoi ? Après mon escapade au bunker, je doute qu’on me laisse de nouveau circuler à ma guise, même avec le Localisateur au poignet… Et là, à moins que je ne m’abuse, le Dr Byrklar m’a fait une piqûre à endormir un cheval !
– Tu leur fais peur, glissa doucement la Magicienne.
– Je crois que je réagirais plutôt comme Lynder si quelqu’un surgissait à bord de « mon » Magnifique, et tenait des propos biscornus ! Et je dois reconnaître que leur réalité est bien plus préoccupante que celle que j’ai connue à l’époque, avec les Worhs. Est–ce que je peux les aider ? Sans compter, ma venue a provoqué la destruction du Médaillon de Vyld !
– En effet. Le Capitaine du Magnifique ne peut plus, en termes de temps matériel, nous convoquer tous les quatre. Il faut donc qu’il s’en sorte par ses propres moyens…
– Il ne le peut pas ! Il est supérieur à « mon » Magnifique, soit, fait face aux sphères Worhs, mais il ne sera pas de taille face à l’Armada !
– … Il faut que le Magnifique rejoigne notre Sanctuaire, à la Mid–Frontière, poursuivit la Magicienne sans tenir compte de l’interruption. Amène–nous le vaisseau de Vyld Nerlak, nous chargerons alors Magnus de notre énergie.
Gévaudan fit la grimace.
– Je doute qu’ils m’écoutent… Et je me vois mal détourner le Wird à moi tout seul ! Sans compter que je risque désormais d’être bouclé dans ma cabine !
La forme floue de la Magicienne s’agita, comme si elle riait.
– Ai–je parlé d’en sortir par la porte ?
– Bon, j’arrive à circuler. Comment je fais changer de route au Magnifique ? Je le lui demande gentiment ?
– N’aurais–tu pas connaissance d’un certain Code pour accéder à l’Ame de Magnus ? rappela–t–elle.
– Oui, je commence à comprendre…
– Parfait. Les Arkols, le Veilleur et Ebhonne, nous t’attendons avec Vyld Nerlak au Sanctuaire de la Mid–Frontière.
La Magicienne disparut, laissant Gévaudan devant une tâche qui lui semblait malgré tout insurmontable.
– Entrez. Ah, bonsoir, Lynd. Sers–toi un verre.
– Merci, Vyld. C’est pas de refus. Sacrée journée. On avait à peine fini de remettre le Magnifique en état de la précédente attaque… Et là le Wird a pris plus que quelques mauvais coups. Le trois galactopropulseurs principaux sont le dégât le plus inquiétant. On devra peut–être se détourner et aller réparer à un chantier naval mobile.
– J’espère qu’on pourra l’éviter. D’autres nouvelles ?
– Le Louveteau ? préféra questionner le jeune homme.
– Il ne devrait plus tarder à se réveiller. Je vais pouvoir lui rappeler quelles étaient les conditions de sa liberté à bord.
Son verre à la main, le second du Magnifique s’assit dans un fauteuil face à Vyld.
– J’ai fait quelques recherches complémentaires. Le Louveteau est bien à Serva III, à classer des rapports. J’ai eu son dossier… une vraie tête brûlée irresponsable ! Jamais on ne lui aurait confié le Magnifique, même dans une autre réalité !
– Il faut que jeunesse se passe, temporisa Vyld. J’ai commis quelques sévères erreurs de jugement à mes débuts. J’ai d’ailleurs été vivement réprimandé et j’ai connu pas mal de suspensions…
– Mais pas au point d’être destitué de ton commandement !
– C’est vrai.
Les deux amis trinquèrent, heureux de se retrouver dans l’intimité du salon privé du Capitaine du Magnifique.
Assis sur son lit, Gévaudan semblait ne rien écouter des paroles de Vyld.
– … je pensais pourtant qu’on avait conclu une sorte de pacte de confiance, poursuivait le Capitaine du Magnifique. Vous m’avez beaucoup déçu, Louveteau, surtout en plein Etat d’Alerte !
– J’étais dans le bunker avant l’attaque, releva le jeune Loup. Je n’y suis pour rien !
– Comment êtes–vous entré d’ailleurs ? Où avez–vous piraté le code ?
– J’ai eu tous les codes lors de ma prise de commandement. Ils n’ont pas été changés depuis des années.
– C’est vrai… Mais je ne parviens toujours pas à croire à votre histoire, Gévaudan.
– Vous y viendrez… dans très peu de temps. Même si je doute que vous appréciez la manière.
Vyld fronça les sourcils. Les prunelles d’or de Gévaudan brillaient, de plaisir, sans la moindre méchanceté ou duperie. Il était pourtant évident qu’il préparait un coup !
– Rassurez–vous, Louveteau, on ne vous abrutira plus de sédatifs. Un excès de zèle de certains membres de mon équipage. Néanmoins, je dois vous interdire de quitter votre cabine désormais. Elle sera verrouillée et les gardes demeureront à leur poste dehors. Je suis désolé, mais vous me contraignez à ces mesures.
– Je comprends. Je n’ai pas voulu vous causer de l’embarras… Je voulais juste me ressourcer auprès de l’Ame de Mag.
– Elle est rassurante et reposante, fit Vyld, malgré lui. Je m’y rends souvent. Magnus est de bons conseils. C’est un ami.
– Pour moi aussi.
– Je vous laisse, Gévaudan. Malvin viendra bientôt vous apporter votre dîner. Il sera seul, mais avec les gardes juste derrière la porte ne tentez rien contre lui.
– Je ne ferais jamais rien à Malfi… Enfin, si, je lui ai un jour donné une fessée !
– « malfi » ? J’aime ça !
– Lui, pas du tout !
– Je m’en doute. Bonne nuit, Louveteau.
– Bonne nuit, Capitaine… Une dernière chose : à combien de jours sommes–nous de la Mid–Frontière ?
– Vingt jours à vitesse de croisière, huit jours à vitesse Mégamach et trois jours en sauts spatio–temporels, fit Vyld sans comprendre ce qui le poussait à divulguer ces informations ! Mais, aucune importance : nous allons à Cercel, je vous le rap–pelle.
– Bien sûr… A demain, Capitaine Nerlak.
Gévaudan se rallongea sur sa couchette, les mains croisées sous la nuque. Il avait besoin de temps pour planifier son « Wird–jacking » afin que, cette fois, nul commando de Tolman Vrande ne puisse lui mettre la main dessus et Garen n’aurait plus l’occasion de lui planter dans le bras l’aiguillon de son pistolet à tranquillisant !
– Ah, tu ne me parles pas, Mag… Crois–moi, ça va changer !
Et le jeune Loup sourit.
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