In Libro Veritas

Précipice

Par Zéro Janvier

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Précipice

Je ne verrai jamais plus la lumière des phares, ni même la mer qu’elle inonde ou les bateaux qu’elle guide. Rien de cela ni d’autres choses. Je suis dans un lit, je ne bouge plus, je ne vois rien.

Je courrais à vive allure, toi à mes côtés. Je t’aimais. J’avais du vent et de la poussière dans les yeux, et ce sentiment de puissance que l’on éprouve parfois : l’impression de dominer la Terre entière, la sensation que rien ne peut arriver, là, à cet instant précis.

On avait passé une semaine formidable ensemble. Loin des horreurs du monde, loin de la mesquinerie des gens et du quotidien, loin de tout sauf de nous. Une semaine à se baigner, à boire le soleil, à oublier. A s’oublier. Je pensais ne plus pouvoir te perdre. Je ne me souviens que du bruit chaotique de l’enfer, de la douleur foudroyante et de ton cri strident, désespéré et inhumain.

Je pense : qui peut seulement approcher ce que je ressens ? Ou plutôt ce que je ne peux plus ressentir. Je suis là, dans ce lit, immobile, mon regard mort fixé dans le néant. J’attends. Quoi ? Lorsque passent les rares moments de lucidité, la réponse est “rien” : il n’y a plus aucun sens à quoi que ce soit. La plupart du temps, les sédatifs estompent la vérité. Où es-tu à cet instant précis ? Me vois-tu ? Flottes-tu au dessus de ce lit ? Existes-tu encore d’une façon ou d’une autre ?

Tu voulais te noyer dans la lumière des phares. Nous restions des heures au bord de l’eau et nous parlions, éclairés par le rythme de cette lumière tournante. Tu appréciais le rôle humble de ces grandes tours, qui sauvaient la vie de marins par leur simple présence. Tu aurais aimé guider la Terre entière de ta lumière. Moi, je t’aurais suivi au bout du monde, persuadé de ne pas me perdre du moment que je te voyais. Tu étais mon phare. Je vais maintenant me déchirer sur les rochers. Le réveil. Désorientation. Où suis-je ? Les images défilent dans ma tête. Je me souviens de la douleur abominable. Soudain, je prends conscience que la douleur n’est plus là. Et qu’il n’y a plus rien, plus aucune sensation. Où es tu ? Il fait nuit. J’ai crié. Une infirmière s’est alors approchée. Elle m’a parlé, gentiment. Je ne pouvais pas lui répondre, j’avais la bouche envahie de tubes qui me donnaient envie de vomir. Lorsqu’elle fut assurée de mon réveil, elle me libéra la bouche, en m'expliquant que je ne verrais rien pendant un certain temps, mais qu’il y avait des chances que ce ne soit pas définitif. Au silence qui a suivi mes demandes à ton sujet, j’ai compris.

Que vais-je faire de ma vie ? Rien, ou pas grand chose. Tu étais finalement ma seule raison de vivre. J’admirais les grands médecins, les savants, les membres d'organisations humanitaires, qui donnaient un peu de leur vie pour aller sauver des gosses dans le désert. Il est maintenant trop tard pour faire tout ça. Lorsque je te racontais mes rêves, tu te moquais de moi et tu m’appelais ton Martin Luther King en pantoufles. Pourtant, tu te prenais au jeu, et tu m’aidais à imaginer des scenarii où j’étais élu triomphalement Président de la République et où je te nommais chef de Cabinet, chargé des affaires humanitaires. Nous établissions la liste des actions prioritaires, et celle des dictateurs à assassiner. Encore plus mégalomanes, nous nous voyions à la tête d’un grand état fédéral réunissant tous les états du monde. Ou, plus humbles, mais tout aussi idéalistes, nous étions médecins sans frontière au secours de l’Afrique Noire. Nous n’étions que nous mêmes. Les amis sont venus, fidèles. Ils sont tristes. J’aimerais tant rire encore avec eux, partager leur vie, leur rire, vivre. Je ne peux me contenter de ce seul contact possible : une main, une bouche sur mon visage. Ils me parlent beaucoup, de tout, de rien, de la pluie, du beau temps. Ils réussissent le tour de force de ne jamais évoquer ton souvenir - autrement que par leur présence, leur voix, bien sûr, qui sont liées à toi. J’essaie de me prendre au jeu, difficilement, surtout pour les rassurer et ne pas leur communiquer ce grand froid qui est en moi. Quand ils sont partis, j’ai été content d’une chose. Aucun d’eux n’a craqué, je n’ai pas craqué.

Dehors un orage a éclaté. Tu avais très peur des orages. Tu te blottissais contre moi, et je sentais ton cœur battre très fort. Tu me parlais alors de ce père marin qui était mort, noyé, au cours du naufrage de son navire près de la côte, par une nuit d’orage. Tu te souvenais de ce corps déchiqueté que la mer avait rendu deux jours plus tard. Et puis de la quête incessante de ce père disparu. Elle venait de là, ta fascination pour les phares. Tu avais toujours peur, ces nuits-là, que la mer arrache un père à un enfant.

Les souvenirs succèdent aux rêves, aux visites, au sommeil ... La monotonie s’installe. Les médecins sont optimistes : je vivrai. Quel espoir ! Tu n’as pas eu le temps de souffrir, parait-il. Je ne leur ai pas dit que je t’avais entendu crier. Ce cri me hante, je l’entends constamment, il me réveille dans mon sommeil, il résonne dans ma tête comme le bruit horripilant d’une fourchette que l’on frotte sur une assiette, comme la sensation d’un ongle passant sur du métal ... J’aurais aimé garder un autre dernier souvenir de toi. J’ai rêvé, durant des siècles d’ennui, de rencontrer une âme sœur, un double. Lorsque cette quête a abouti, par toi, j’ai pu enfin m’occuper de mon bonheur. Il n’a jamais cessé d’augmenter, grâce à toi, jusqu’à la chute, brutale, finale, qui me fait croire ce que je ressentais n’était pas dénué de vérité : je ne suis pas né pour mourir heureux.

L’esprit humain est fait à la façon d’une cocotte-minute. Il y a une soupape de surpression qui permet d’encaisser, des années, d’être mal dans sa peau et mal dans sa vie. J’ai ainsi vécu, très longtemps, dans la solitude et l’ennui, sans le remarquer vraiment. Je savais que je n’étais pas bien, mais la soupape veillait à ce que je ne me le dise pas trop souvent. Le problème, c’est que cet autocuiseur particulier est ainsi fait que, inversement, il ne supporte pas les hausses brutales de pression. Après avoir vécu si longtemps avec toi, heureux, je ne pourrais plus revenir en arrière. C’est insupportable d’y penser. Ce serait innommable de le vivre. Puisque je suis condamné à vivre, je voudrais qu’on me donne des pilules pour vivre constamment dans mes souvenirs. Je ne suis bien qu’en revivant les moments partagés ensemble, nos joies surtout. Ce dont, nous mêmes, ne nous lassions pas de nous raconter. “Te rappelles tu ceci ? “. “Te souviens tu de cela ? “. Nous jouions très souvent à ce jeu, comme pour nous donner des preuves que nous grandissions.
Tes amis sont là, comme toujours dans les moments durs, et je suis triste pour eux aussi. Il est tellement plus agréable de partager des moments rigolos. Pourtant, tous ces amis sont autant de cruelles réminiscences de ton absence. Je les aime tous. Mais la somme de ces amours n’égale pas celui que je te porte. Je n’ai plus rien à leur dire - et c’est tellement triste - puisque chacun de leurs mots me rappelle toi. J’espère que notre malheur à tous les deux ne va pas les marquer de façon indélébile. Je voudrais, pour eux, pouvoir effacer notre souvenir de leur mémoire. Ca leur ferait un poids en moins. Mais, si personne ne se souvient de nous, de notre amitié, de nos rires, aurions-nous existé ? Le jour où la dernière personne ayant entendu parler de toi et moi mourra, nous mourrons tout à fait.

Le temps s’allonge, la nuit surtout. Tout devient alors de plus en plus long, allongé dans ce lit, sans bouger, ni rien voir. Dans le silence, seulement perturbé quelquefois, par les gémissements d’autres malades, ou les conversations d’infirmières, le temps ralentit jusqu’à se figer. Tout est fixé comme dans une photo. Un ami est revenu, tout seul. Il m’a dit qu’il m’aimait et qu’il pensait à moi très souvent. Qu’aurais-je pu lui répondre ? Il m’a parlé de l’eau qui s'écoulait dans les rivières et que rien ne pouvait arrêter, parce que les barrages finissent toujours par sauter. “Notre force, elle est là. Quelles que soient les épreuves, on va continuer à penser. Et penser, c’est déjà lutter. c’est vivre. Je ferai pour toi tout ce que tu ne pourras plus faire, je me battrai contre tout ce que tu t’es battu. Je serai ton corps.” Je ne pouvais rien lui dire, sinon lui sourire, ému par ses paroles. J’aurai aimé le voir, voir son visage et voir ses larmes. Cette absence d’image m’a empêché de lui dire que cela ne servait à rien, qu’il fallait qu’il vive sa vie. A quoi bon rester dans le passé quand on a le futur devant soi. Moi qui n’ai pas d’avenir, je peux me résoudre à rester en arrière. Je ne gâche rien, puisque de toutes façons il n'y a rien devant. Il m’a embrassé. Le sommeil m’a gagné. Toi, tu étais là, au loin, mais plus près déjà, et tu m’attendais, patiemment.

Je n’ai pas vu les gouttes de somnifères qu’il a versées dans mon verre d’eau. Je ne verrai jamais la seringue pleine d’air qu’il va m’injecter dans les veines. Courage, l’Ami, et merci.

Chapitre suivant : Dédicace