CHAPITRE XII
23.
A la seule lueur des nombreuses torches, les Duels avaient pris une dimension nouvelle, plus primitive encore.
Trente Combattants s’étaient déjà succédés dans l’Arène, quinze étaient tombés.
L’Impitoyable était revenu, pour le plus grand plaisir du public qui l’avait acclamé.
Le petit Combattant avait eu à plus forte partie cette fois : une sorte d’insecte à six bras, chacun terminé par une sorte de serpe. Tenu à distance, l’Impitoyable avait reçu des blessures sévères aux bras et aux jambes. Il s’était alors rué sur une lance, en avait brisé le manche sur sa cuisse et s’était jeté au cou de son adversaire dont les bras trop longs ne pouvaient plus l’atteindre. De ses sous–bras griffus en revanche il avait lacéré le dos de l’Impitoyable avant que la pointe de la lance ne perce ses trois cœurs en enfilade, le foudroyant.
Les Duels suivants avaient également remporté toutes leurs promesses !
Helbator et Tohyro auraient bien continué à regarder, mais Moddy Vlam était venu les prévenir que Razalle Obre, la doctoresse des Dortoirs réclamait leur assistance.
En râlant un peu, les deux hommes n’avaient néanmoins pu qu’obéir.
Moddy les conduisit au travers du lacis des cellules, jusqu’à l’une d’elle qui, comme les autres, ne comportait qu’un bloc de métal en guise de lit, un trou d’aisance pour les besoins et un robinet où coulait un filet d’eau.
La doctoresse Obre avait cependant posé un matelas rembourré sur le bloc, posé sa trousse sur l’ouverture qui faisait office de fenêtre ; sans barreaux, mais donnant sur un vide à pic de près de trente mètres.
L’un des Combattants de la nuit semblait avoir été sérieusement malmené.
Razalle fit signe aux deux hommes d’entrer.
– J’ai besoin de votre aide pour le remettre en état. Demain, il doit encore aller dans l’Arène.
Dégrisés, Helbator et Tohyro songèrent que les Duels n’avaient vraiment plus rien de captivant !
– Que voulez–vous que nous fassions ? questionna Helbator.
– Achevez de nouer ses pansements pendant que je prépare les doses d’antibiotiques et que je pose une poche de sang, ordonna–t–elle.
Avec un peu de surprise, Helbator et Tohyro reconnurent Gévaudan. Il était blessé aux cuisses et aux bras, mais surtout son dos était zébré de profondes griffures. Les deux hommes échangèrent un regard, comprenant soudain.
– C’est vous l’Impitoyable ? fit Helbator en posant les agrafes pour faire tenir les bandages sur la cuisse gauche du blessé.
– Ils manquent d’imagination par ici. Je ne fais pourtant que ce qu’ils veulent ! D’autres Combattants sont plus redoutables que moi, ne serait–ce que de par leur apparence.
– Cela doit venir du fait que l’on dissimule vos caractéristiques animales sous un casque et cette ceinture, remarqua pertinemment Tohyro. Le public vous prend pour un Humain, ou quelque chose de proche. Dès lors votre sauvagerie a plus frappé les esprits. Vous êtes… ?
– Je suis un Loup. Merci, fit–il tandis que les deux hommes posaient le dernier pansement.
– Nous vous devions un service.
Avec l’aide d’un infirmier, Gévaudan remit sa chemise et ses pantalons en toile légère.
– Maintenant, retournez au Stade ou allez vous coucher, intima la doctoresse Obre en rajustant son chignon argenté. Et vous, Gédy, repose–vous. Demain sera pire encore.
Le jeune Loup haussa les épaules, ce qui le fit grimacer et gémir.
– Non, ce sera exactement pareil qu’aujourd’hui…
La porte refermée et verrouillée, Gévaudan se redressa sur son lit dont la couverture rembourrée le protégeait à peine du métal froid et dur. En dépit des élancements, il s’assit.
Par la fenêtre, le jeune Loup apercevait les étoiles. Il aurait tant aimé s’y retrouver, et à bord d’un Wird si possible… Mais c’était un doux rêve, le souvenir d’une vie passée presque.
Il était loin de ses Montagnes, de l’Union, du Magnifique et sans nul doute trop proche des Worhs.
« Mais, le Médaillon resté à Vallarna… Je ne dois plus trop tracasser ces charmants géants en armure ! ».
Le seul but de Gévaudan à présent était de rester en vie, jour après jour, même si cela signifiait tuer sans hésitation ni remords.
Et même s’il n’attendait rien de l’enfer qu’il vivait, il n’avait malgré tout pas l’intention de se laisser massacrer dans l’Arène !
24.
Les Duels étaient terminés pour une semaine. Les navettes repartaient les unes après les autres. Cavélyre retrouvait sa tranquillité habituelle. Les Combattants pouvaient se reposer et récupérer au maximum.
Dans les Dortoirs, une sirène stridente signalait que la journée commençait. Et, en même temps, les portes des cellules s’ouvraient.
Gévaudan se redressa sur son lit. Il avait survécu à ses trois derniers duels, sans blessures supplémentaires. Et pour avoir déjà éprouvé l’efficacité des médicaments et onguents de la doctoresse Obre, il ne s’était pas étonné de voir les coupures de ses jambes et de ses bras presque refermées, et les lacérations de son dos déjà quasiment disparues.
Il se dirigea au robinet de sa chambre et but de longues gorgées d’eau. S’il attendait patiemment, il éviterait la cohue dans les douches. Il n’aurait plus beaucoup d’eau chaude, soit, mais il pourrait se laver tranquillement et, surtout, sans des regards plus qu’intéressés sur ses fesses !
En chemise, pantalons et sandales, il se dirigea vers les douches et pu procéder à ses ablutions très tranquillement.
En retard, il l’était aussi à la distribution du petit déjeuner, mais il y avait suffisamment pour tout le monde. Il prit une assiette sur le chariot, la chargea d’espèces de crêpes très parfumées, très épicées, ajouta des légumes et un filet de sauce aigre. Il alla tranquillement avaler son repas sous un auvent.
La journée s’annonçait très chaude, très longue, et d’un ennui complet !
Gévaudan était monté sur un haut bloc d’où il surplombait la grande cour où erraient les Combattants, s’évitant ou se cherchant des noises, se maintenant en forme par des exercices de musculation.
Avec les miradors, ça ressemblait exactement à une prison sauf que nulle remise de peine n’était possible.
Le jeune Loup s’accroupit, ayant aperçu Helbator et Tohyro qui se reposaient à l’ombre de la galerie qui faisait le tour de la cour.
Les deux hommes lui plaisaient. Ils étaient peut–être assignés aux Tâches Basses – ce qui n’avait de toute façon rien de déshonorant ! – mais il sentait autre chose chez eux. Une façon de bouger, de parler, qui trahissait une éducation certaine et un passé fourni, un passé de guerriers ! C’était le cas pour nombre d’esclaves du Darkell de Cavélyre, mais Gévaudan ressentait vraiment un penchant sympathique pour les deux Humains.
Le jeune Loup sauta à terre et se dirigea vers eux.
– Bonjour.
– Bonjour, Gévaudan. Vous semblez aller plutôt bien, remarqua Tohyro.
– La médecine d’ici fait des miracles. Plaise aux dieux que vous n’ayiez pas à y goûter !
– Je doute en effet qu’on nous envoie dans l’Arène, sourit Helbator.
– Mais méfiez–vous des Combattants, glissa le jeune Loup. Quand il n’y a rien à faire, un rien peu les déchaîner. Vous avez déjà goûté à leurs divertissements, Tohyro.
– Devons–nous vous craindre ? questionna Helbator.
Gévaudan eut un petit rire, s’assit lui aussi, le dos prudemment appuyé contre le mur.
– C’est pas mon passe–temps favori, mais j’ai été entraîné à la méditation. Alors, je peux gérer l’ennui ! Quoi que vous en pensiez, ça ne me plaît pas d’éventrer ou d’égorger mes adversaires lors des Duels.
– Nous vous comprenons parfaitement, assura le petit homme. Après tout, nous avons tous laissé une vie derrière nous en étant vendu aux Enchères et emprisonné ici jusqu’à notre dernier jour. D’où venez–vous ?
– De mes Montagnes de Vallarna. Les Marchands de Races sont venus m’y enlever alors que j’étais auprès de mon frère. Chez nous, on se dispute souvent, mais on ne s’agresse pas. Et la journée, même si on n’a pas de but précis, on chevauche, on cueille, on apprend à connaître encore plus la nature qui nous entoure.
– Ils ramassent vraiment tout. Ce n’est pas péjoratif envers vous ! ajouta précipitamment Helbator. Mais tous ces changements doivent vous sembler bien radicaux… Ce long voyage spatial doit vous perturber.
– Pourquoi, vous en avez plus l’habitude, vous ?
– Oui, l’espace est notre maison je dirais, répondit prudemment Tohyro qui se rendait compte que, mine de rien, le jeune Loup leur tirait les vers du nez ! Mais ça ne nous a pas empêchés d’être capturés comme des bleus et de finir ici.
Gévaudan se frotta le bout du nez.
– Est–il présomptueux de penser que vous envisagez une évasion, un jour ?
– C’est le devoir de tout prisonnier de s’enfuir, rétorqua Helbator.
Quelque chose, son instinct, le poussait à faire confiance au jeune Loup.
– Si Tohyro et moi trouvions un moyen, nous suivriez–vous ? Je ne promets pas de vous ramener dans vos Montagnes, mais à trois on aurait plus de chance de quitter cette satanée République !
– Marché conclu… Pourquoi j’ai la sensation que plus que tout autre vous n’avez pas votre place ici ? insista Gévaudan.
– Comment vous expliquer de façon simple, grommela Tohyro. Disons que Helbator et moi venons d’un univers parallèle. Un univers qui n’a rien à voir avec celui–ci… Un vortex spatio–temporel nous a aspirés alors que nous étions dans notre vaisseau. Je suis assez doué en mécanique. Si j’ai les bons instruments, je suis certain de pouvoir trouver un moyen de contacter nos amis et de refaire le chemin en sens inverse.
L’œil unique d’Helbator considérait la fine silhouette de Gévaudan.
– Vous aussi, vous paraissez déplacé. Y avait–il une raison pour que les Marchands de Races s’arrêtent sur votre planète ?
– Oui, une vengeance. Un contrat… répondit Gévaudan sans plus s’étendre.
Moddy Vlam vint héler ses deux subordonnés et Gévaudan retourna sur son bloc pour une sieste bien agréable au soleil.
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