CHAPITRE XI
21.
Tous les mois, le Darkell de Cavélyre renouvelait ses stocks de combattants.
Au sein de la République brassienne, les Darkells étaient des chefs locaux, régnant le plus souvent sur une petite planète où ils disposaient de tous les pouvoirs, en totale impunité. En échange de cette liberté, ils mettaient leurs forces au service de la République si cela lui était demandé.
Robald Movrille avait succédé à son père et son grand–père à la tête de Cavélyre et tenait la planète sous une coupe sévère. Sa fortune, et son pouvoir – qui allait bien au–delà de sa planète et même de la galaxie – lui venait des mines de pierre précieuses qui pullulaient sur son sol.
Mais, ce qui faisait sa renommée dans toute la République, c’étaient ses Arènes et les combats hebdomadaires qu’il offrait gratuitement à tous ceux qui se présentaient aux portes du Stade, faisant de mirobolants bénéfices sur la nourriture, les boissons et surtout les paris !
Un siècle que cette véritable tradition se perpétuait sans faiblir.
Et ce n’étaient certainement pas les Combattants qui manquaient, non volontaires, soit, mais là n’était vraiment pas la question !
Long et massif, le visage carré, le regard bleu glace, ses cheveux blonds recouvrant le grand colletin clouté à deux bourrelets et tombant jusqu’à ses pieds, entièrement revêtu par un épais lourd manteau chamarré, richement brodé d’or, lesté de pièces de métal qui cliquetaient à chacun de ses pas, Robald Movrille assistait toujours en personne à l’arrivée de ses nouveaux esclaves, achetés sur divers Marchés de Races.
– Votre Seigneurie, fit Pochyn Luguich, mais avec un éclair de complicité dans le regard qui atténuait la salutation respectueuse.
– As–tu fait bon usage de mes fonds ? s’enquit Robald. Ta dernière cargaison était assez décevante…
– Je pense avoir trouvé de bons éléments. Pour les Arènes et pour les Tâches Basses.
Pochyn se tint auprès de son chef et amant tandis qu’une passerelle de débarquement se fixait à un sas du cargo de transport.
Humains et Non–Humains descendirent en file indienne, un collier de métal autour du cou, d’où partaient deux chaînes qui faisait remonter leurs poignets également cerclés d’acier à hauteur de leur poitrine.
La plupart semblaient en mauvaise santé, mal nourris sans aucun doute, domptés par les lances énergétiques des gardes qui se tenaient le long de leur parcours vers un bus qui les conduiraient aux Dortoirs des Arènes.
– Je n’ai pas l’impression que cela rachète les pertes de la précédente cargaison, remarqua Robald d’une voix sourde. Et, pour les prix que tu as payés pour celle–ci…
– Tu sais qu’ils n’ont jamais bonne allure à leur arrivée. Les Marchands de Races ne prennent aucun soin de leurs prisonniers, seul le profit compte, même si certains meurent de faim ou de maladie durant le voyage ! objecta judicieusement Pochyn. Tu sais très bien que, souvent, ni toi ni moi n’avions parié un crédit sur les meilleurs Combattants des Arènes le jour de leur arrivée.
– C’est vrai… Mais, ces deux là, dis–moi à quoi je vais bien pouvoir les utiliser. Ce sont les plus mal fichus !
Pochyn suivit la direction du regard du Darkell. Robald parlait de deux Humains, l’un maigre et dégingandé et l’autre très petit et mal proportionné.
– Et en plus, le grand est borgne et a la joue balafrée… Ils sont blessés tous les deux… Même pour les Tâches Basses, ils ne tiendront pas le coup bien longtemps, poursuivit Robald.
Pochyn consulta son listing.
– Helbator et Tohyro. Je les ai vus se battre au Marché, pour échapper aux Enchères. Ils ne feraient pas le poids dans nos Arènes, soit, mais ils pourront s’occuper de nos Combattants !
– Si tu le dis… A toi de leur faire passer les tests, comme d’habitude, et de les répartir dans les Dortoirs.
– A tes ordres.
*
Indifférent à ses esclaves, même ses meilleurs Combattants – qui de toute façon, finissaient toujours pas tomber un jour dans l’Arène – Robald Movrille était loin de se douter que les deux Humains qui ne l’avaient frappé que par leur piteux état n’étaient pas des citoyens de l’Union Galactique, ils n’appartenaient même pas à sa dimension !
Phénomène courant, une faille spatio–temporelle s’était ouverte lorsque le vaisseau où se trouvaient Helbator et Tohyro avait effectué un saut et les deux hommes avaient été aspirés.
Les Marchands de Races les avaient capturés sur la planète où ils avaient atterri après le transfert espace/dimension.
Quelques jours et quelques sauts spatio–temporels plus tard, Helbator et Tohyro avaient été mis aux Enchères sur un Marché.
Et à présent, ils étaient plus perdus que jamais sur Cavélyre. Loin de leur dimension, loin de leur époque, ils étaient sans espoir de pouvoir rejoindre leur monde !
Pour l’instant résignés, attendant de mieux connaître leur nouvel environnement et de saisir, ou de se créer, une occasion d’évasion, les deux hommes suivaient toutes les directives qui leur étaient données.
Après la douche désinfectante, ils étaient passés par une sommaire visite médicale. Ils avaient ensuite subi un test de logique puis avaient dû affronter une sorte de maître d’armes qui avaient évalué leurs réflexes et leur aptitude à se défendre ou à attaquer.
Suite aux résultats qui avaient été communiqués au mince Pochyn Luguich qu’ils connaissaient déjà, ils avaient été affectés aux Tâches Basses, aux Dortoirs des Combattants. Ainsi, ils n’attireraient pas l’attention et pourraient observer tout à leur aise.
Helbator et Tohyro étaient ravis. S’il y avait la moindre chance, elle ne leur échapperait pas !
22.
En quelques jours, même s’il en avait vu bien d’autres, Helbator avait déchanté. Non seulement, les Dortoirs de Cavélyre étaient sous haute protection, mais pour atteindre un vaisseau en orbite, une multitude d’obstacles plus insurmontables les uns que les autres se dressaient. Mais lui et Tohyro avaient le temps !
Aux Tâches Basses, Helbator avait principalement à s’occuper des Combattants, distribuant les repas deux fois par jour, s’occupant du ménage des salles, assistant les infirmiers si nécessaire.
Et, peu après leur arrivée, Helbator et Tohyro avaient assisté à leur premier Duel.
Le premier week–end de leur captivité, des navettes s’étaient posées en nombre sur l’astroport de Cavélyre, au point qu’elles se touchaient presque les unes les autres ! Elles avaient amené sur la planète des milliers de spectateurs. Les hôtels étaient pleins et, entamés sur les vaisseaux – au vu des vidéos annonçant le programme – les paris étaient lancés.
Quelques heures plus tard, le Stade de deux cent mille places avait ouvert ses portes.
Le Darkell et son amant avaient pris place dans la Tribune d’Honneur, avaient accueillis les quelques personnalités qui avaient eu le privilège de les rejoindre.
Les Duels pouvaient commencer.
*
Helbator et Tohyro s’étaient glissés sous les gradins. C’était là que les Combattants attendaient leur tour de fouler le sable de l’arène, s’échauffaient, ceux qui avaient combattu recevaient les premiers soins après le Duel ou étaient mis dans les cercueils de plomb.
– Je me demande quelles sont les règles ? murmura Tohyro monté sur ses caisses afin d’atteindre le vasistas de la porte de métal qui avait été condamnée depuis longtemps, au profit de l’élévateur qui amenait les Combattants directement au cœur de l’Arène.
– C’est très simple, répondit Moddy Vlam qui était préposé au nettoyage aux Dortoirs. Deux Combattants, un seul ressort. Des armes sont accrochées le long des murs de l’Arène. Tout est permis… et il arrive parfois que les deux meurent ; alors là les parieurs sont enchantés !
– Sympa, remarqua Helbator.
– On a bien fait d’échapper à ça, ajouta Tohyro.
Au micro, un Harangueur annonçait les Combattants.
Relativement brefs, mais d’une violence extrême, les Duels s’étaient succédés au cours de la journée.
Armes contondantes, armes tranchantes, armes perforantes, armes éviscérantes, les Combattants usaient des instruments mis à leur disposition. Souvent n’hésitaient pas à recouvrir à leurs mains, voire à leurs griffes ou leurs crocs pour faire pencher la balance en leur faveur.
Le public était déchaîné, suivant les phases du combat sur les écrans géants du Stade.
Indifférents, blasés peut–être, Robald et Pochyn demeuraient d’un calme total. A chaque passe, ils devaient plutôt compter combien le Duel allait leur rapporter !
Les portes du Stade étaient grandes ouvertes. Le public allait et venait selon les Duels qui l’intéressait. Les spectateurs pouvait manger debout, assis, ou dans les tours des restaurants où ils bénéficiaient de tout le confort, tout en pouvant parier à tout instant.
– Votre chouchou depuis trois Arénades seulement, glapit le Harangueur. Faites une ovation à l’Impitoyable.
Le public qui avait reflué vers les gradins hurla, trépigna des pieds.
– L’Impitoyable ! L’Impitoyable ! L’Impitoyable !
Au centre de l’Arène, un carré de sable s’était enfoncé dans le sol. Quelques instants plus tard, les deux nouveaux Combattants apparaissaient. L’un était un géant en habits militaires rembourrés, portant de lourdes bottes qui devaient l’ancrer au sol tel un chêne, portant des gants hérissés de pointes de métal sur le dos de la main. L’autre était un mince être, plutôt humain semblait–il, sanglé dans une combinaison couleur de métal, casqué avec une visière baissée jusqu’à ses lèvres, une large ceinture lui ceignant la taille jusqu’aux hanches.
De leur poste d’observation, Helbator et Tohyro plissèrent les yeux.
– Lequel est l’Impitoyable ? interrogea Helbator.
– Le petit.
Le Duel eut un côté très frustrant. Bien qu’il l’emporte sur la force physique pure, le « militaire » n’offrit qu’une résistance symbolique. Trop lourd, trop puissant, il ne put rien contre la vélocité de son insaisissable adversaire qui, usant de griffes de métal rouge posée sur ses doigts lacéra son treillis avant d’atteindre la poitrine.
Avec une vitesse fulgurante, les griffes s’enfoncèrent dans la chair et les muscles, se traçant un passage jusqu’à la gorge qu’elles ouvrirent d’un coup sec, faisant jaillir le sang par jets.
Le « militaire » s’effondra, se vidant de son sang sur le sable chaud de l’Arène.
Le public acclama le Combattant victorieux qui retourna sur l’Elévateur qui le ramena sous le Stade.
Nulle récompense pour lui, juste la garantie de manger au soir.
*
Peut–être à cause de son nanisme, Tohyro avait en charge de nettoyer les sols tandis que son partenaire de corvée Helbator était chargé des vitres.
La journée, les Combattants pouvaient soit rester dans leur cellule, soit avoir accès à l’immense préau. Mais, en aucun cas ils ne pouvaient sortir de l’enceinte des Dortoirs. Ils y étaient rentrés sur leurs deux pieds et n’en sortiraient que dans un cercueil de plomb.
Depuis son arrivée, Tohyro était la cible de moqueries, était bousculé souvent, mais il serrait les dents pour ne pas répliquer alors qu’avec le manche de sa brosse il aurait pu mettre une sacrée raclée à plusieurs !
Cet après–midi là, c’étaient les triplés à tête et queue de taureau qui l’avaient pris pour cible. Les trois Combattants s’ennuyaient et le petit homme était un exutoire facile.
En quelques instants, Tohyro se retrouva suspendu la tête en bas, une cheville dans chacune des mains de deux des triplés. Le troisième lui avait uriné sur le front.
Fou furieux, Helbator aurait voulu intervenir, mais la couverture de peu intéressant qu’il avait endossée avec son ami ne lui permettait pas de faire étalage de ses talents aux arts martiaux… Il s’était cependant rapproché, mêlé aux Combattants et aux autres nettoyeurs que le spectacle réjouissait.
L’un des triplés avait refermé sa main sur la gorge de Tohyro, serrait.
L’intention mortelle semblait claire et Helbator songea qu’il devait revenir sur son attitude sinon il perdrait son ami. Il avança encore de quelques pas.
– Suffit !
La voix avait claqué sèchement. Combattants et nettoyeurs s’étaient écartés, laissant la place à une petite et étrange créature qui tenait bien plus du canidé que de l’humain, la crinière et la queue bleu nuit, les prunelles couleur d’or.
– Laissez–le, sinon je vais me fâcher.
Helbator et même Tohyro la tête en bas s’attendaient à un éclat de rire général. Mais à leur surprise, tous battirent en retraite. Les deux triplés reposèrent le petit homme qui ramassa au sol ses lunettes aux verres épais. Les trois frères regagnèrent un abri à l’ombre du soleil brûlant.
– Merci, fit Tohyro. Merci… ?
– Appelez–moi Gévaudan, jeta le Combattant en tournant les talons.
Helbator et Tohyro reprirent leur nettoyage. Au soir, avaient lieu des Duels nocturnes et, en dépit de la sauvagerie de ces tueries, ils étaient comme fascinés.
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