CHAPITRE VII
12.
Lorsqu’apparut la ronde et verte surface de Poséïs, Gévaudan sentit son cœur s’emballer. La planète lui offrait son plus beau profil : celui grisâtre de ses Montagnes !
Malgré lui, le jeune Loup approcha plus encore son nez retroussé de la baie vitrée du Galactocargo et regarda longuement la planète grossir tout le temps de son approche du Dock Orbital.
Une navette le déposa ainsi qu’un autre groupe de passager sur l’astroport de Jéval, la galactopole capitale de la Grande Plaine où s’étaient installés les colons Humains.
Il faisait très doux, le ciel était légèrement couvert et la soudaine foule, très pressée, mit Gévaudan mal à l’aise. Néanmoins, il pressa lui aussi le pas, tirant sa petite valise, jusqu’aux taxis, en rang d’oignons devant l’entrée principale de l’astroport. Il lui donna l’adresse de son appartement et, dans le calme de l’habitacle de la voiture, se détendit légèrement.
Il était déjà chez lui, mais quelques heures encore et il serait dans ses Montagnes !
– Lowie, papa, maman, Omalye, il me tarde tant de vous retrouver !
Il ferma les yeux, sourit.
Tout en mangeant les biscuits qu’il avait acheté à l’épicerie du coin, Gévaudan rassemblait quelques affaires et, surtout, s’était douché.
Comme d’habitude, il ne faisait que passer dans son appartement. Investissement coûteux puisqu’il n’y séjournait pas une semaine par an, mais au moins c’était son domicile ! Et puis, l’argent – et encore moins les karénys de l’Union – n’ayant cours chez les Loups, il lui fallait bien utiliser un temps soit peu sa solde militaire !
Rafraîchi, le jeune Loup s’était dirigé vers son deuxième petit caprice : un superbe tout–terrain, blanc, énorme, puissant.
Par la Voie Rapide, il serait au Camp Militaire de la Flotte en moins de trois heures, sauf s’il écrasait un peu le champignon !
*
Le Camp Militaire de la Flotte était une sorte de point frontière symbolique entre la Grande Plaine des colons Humains, et la Petite Plaine des Loups ainsi que leurs Montagnes.
Gévaudan rangea son tout–terrain sur le parking devant l’immeuble où il, depuis qu’il était Capitaine, on lui avait alloué un studio. Une fois encore, il pourrait souffler avant la dernière étape de son véritable retour chez lui.
Mais avant, il avait une visite médicale à passer.
La doctoresse Lambe avait pris attentive connaissance du dossier médicale du jeune Loup, et cela bien avant même que le Galactocargo le ramenant ne s’arrime au Dock Orbital.
– La Professeur Lovéral est une remarquable Chirurgienne, commenta–t–elle tandis que Gévaudan se rhabillait après une série de tests, de mémoire et d’efforts principalement.
– Elle a de nombreuses vies sauvées à son actif, sourit le jeune Loup. Mais tout a ses limites. Et je lui ai posé un petit casse–tête ; dans tous les sens du terme !
– En effet, malheureusement. Mais elle vous a bien récupéré… Je peux vous l’apprendre maintenant, Capitaine Kord : Patryna Lovéral n’était vraiment pas très optimiste les premiers jours qui ont suivi la lourde intervention chirurgicale ! Vous l’avez surprise par votre hibernation et vos facultés de récupération.
– Et maintenant, Dr Lambe, j’en suis où ? questionna Gévaudan tout en savourant sa grenadine.
– Physiquement, il faudra encore un peu d’exercice pour remuscler votre dos. Je vous expliquerai quelques mouvements simples et efficaces à faire quotidiennement. Pour vos autres activités dans la Meute, je ne peux que vous conseiller de ne pas trop forcer, ce que vous savez déjà j’imagine ! Quelques petits problèmes de concentration subsistent encore, je dirais. Pour ce qui est de la mémoire et de vos sens, les tests ont démontré que vous aviez retrouvé le niveau d’avant la blessure. Je vous donnerai encore quelques exercices à pratiquer pour stimuler votre cerveau.
Le silence s’instaura un moment. La jeune femme et Gévaudan songeant au dernier point de ce check–up.
– Le fragment ? s’enquit enfin le jeune Loup. Je sais que la Professeur Lovéral est très inquiète, au point que je la soupçonne de ne pas m’avoir tout dit ! Mais, est–ce que je dois vraiment me tracasser à mon tour ?
– Pas pour l’immédiat… Il ne bouge pas, c’est le principal, ajouta la doctoresse du Camp Militaire. Soyez prudent, Capitaine, pas de pugilats, même amicaux et évitez de vous faire désarçonner !
– Seuls les bagarres avec mon grand frère me manqueront ! Et en ce qui concerne le suivi des deux prochains mois ? Comment allons–nous procéder ?
– Je vous attends le mois prochain pour un nouveau check–up, Capitaine Kord. Comptez une journée entière au Centre Hospitalier. Et idem le mois suivant. C’est contraignant, ça vous oblige à plusieurs jours de voyage, à l’aller et au retour, mais croyez–moi, si nous étions dans la galactopole, j’aurais demandé à vous voir toutes les semaines !
– Merci, Dr Lambe. Je peux… ?
– Filez, Louveteau !
Gévaudan ne se le fit pas répéter deux fois !
13.
Même s’il avait eu plus que du temps pour organiser son voyage, Gévaudan n’en avait guère eu la force.
Aussi, au lieu de demander à son aîné, Lowandryn, de venir le rejoindre au Camp Militaire avec une monture supplémentaire pour lui, cette fois allait–il emprunter l’un des chevaux de la Flotte.
Agissant ainsi de façon totalement contraire aux habitudes des Loups, Gévaudan partait au petit bonheur la chance !
Il avait des provisions dans les sacoches de voyage, pour une demi–journée – la nature lui fournirait tout ce dont il avait besoin pour les trois jours de trajet – du linge de rechange. Dans son studio, il avait ressorti les deux grandes outres et les avait remplies d’eau fraîche, le temps qu’il atteigne la rivière.
Et il n’avait pas vraiment besoin d’autre chose, enfin dans son élément !
Gévaudan avait également retrouvé la tenue des Loups des Montagnes : tunique turquoise à lacets tombant à mi–cuisses, resserrée à la taille, manches courtes, bottes et fins pantalons en peau de serpent car les nuits étaient encore fraîches. Fusil à glisser à côté de sa selle, poignard dans chacune des tiges de ses bottes, achevaient son équipement.
Gévaudan s’était donc rendu aux écuries du Camp Militaire, avait choisi une robuste jument couleur de caramel depuis le chanfrein jusqu’au bout de la queue et s’était immédiatement éloigné.
*
Une fois environné par la nature, dans une immense plaine aux hautes herbes, s’étendant à perte de vue, Gévaudan avait ressenti une profonde sérénité.
Pour y avoir grandi, le jeune Loup savait cependant qu’il devait être sur ses gardes car mille dangers le guettaient, mais il n’en redoutait aucun, retrouvant tous ses réflexes de créature faisant partie intégrante de la nature justement.
Pressant sa monture, il progressa du plus vite qu’il put afin de réduire d’autant de temps que possible la durée de son voyage qui, en théorie, devait lui prendre deux jours complets.
Se réveiller au clapotis de la rivière était agréable au possible.
Sous sa tente individuelle, Gévaudan s’étira paresseusement, longuement, bâillant à s’en décrocher la mâchoire.
Quelques minutes plus tard, il sortit pour trouver la paroi de la tente et l’herbe couvertes de rosée. Le soleil se levait et une brise légère soufflait et le submergeait de senteurs diverses et intenses.
Toujours nu, le jeune Loup alla piquer une tête dans la rivière, fouetté par le froid de l’eau. Il nagea un bon moment, sortit, s’ébroua et se sécha avant d’aller voir les deux pièges qu’il avait posé la veille au soir. Un sovi, un gros rat, s’était fait prendre, ce qui amena un sourire sur le visage de Gévaudan.
Peu après, dépecé, vidé, farci d’herbes, l’animal rôtissait, dégageant un fumet qui lui mit l’eau à la bouche, le faisant trépigner d’impatience tout en se gavant de baies au gros noyau, juteuses, sures.
Le ventre plein, Gévaudan défit son sommaire campement, arrosa d’eau le feu et dispersa les cendres noyées. La jument avait passé la nuit tout près, sa longe nouée à un arbre car comme ce n’était pas un cheval né dans les Montagnes, parmi les Loups, le jeune Loup n’avait pas voulu courir le risque de la lâcher et de ne pas la revoir ! Cette monture du monde Humain n’aurait jamais pu se nourrir seule durant la nuit, aurait plutôt repris la route de son box ! Il l’harnacha et se mit en selle, non sans grimacer, constatant avec un peu de déplaisir que neuf mois dans l’espace avaient rouillé certains de ses muscles uniquement utilisés lors de la monte de longues heures d’affilée !
Crinière au vent, Gévaudan filait au grand galop. Faryon, sa Meute, n’était plus très loin et, sensation psychologique, il pouvait presque en sentir l’odeur !
Le jeune Loup laissa rapidement derrière lui des bosquets, des mares, des bois, des collines. Le vent de la course lui rosissait les joues et une joie indescriptible montait en lui.
La jument protesta un peu contre le train d’enfer que son cavalier lui imposait aussi Gévaudan relâcha un peu les rênes.
– Désolé, ma belle.
Gévaudan avait poursuivi au petit trot puis avait reconnu des collines plus que familières !
Le Loup Dominant de Faryon depuis de nombreuses années déjà, Savyl, avait choisi ce lieu pour établir le campement d’été. Et hormis une année où des Patrouilles de la Mort avaient trop rôdé dans les environs pour qu’il prenne le risque de permettre aux siens de s’installer, la Meute avait toujours planté là ses tentes.
La jument était revenue au pas. Son cavalier avait le cœur qui battait la chamade. Plus que quelques minutes et il retrouverait ses parents. Et, un peu plus tard, il se rendrait au
village lacustre où vivait son aîné.
Des bruits, des senteurs, des tentes, des silhouettes à crinières et queues, des voix parlant en loupois !
Gévaudan arrêta son cheval et un long, très long, moment, il laissa la vision du campement de tente envahir sa vue.
Il était chez lui.
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