CHAPITRE VI
10.
Katrène Loris et Pylon Dom s’étaient réjouis par avance du retour du Magnifique à Serva III.
Cela faisait bien trop de temps que le jeune Loup, condamné au classement des rapports dans leur Section administrative, avait quitté le Q.G. de l’Ouest.
Les échos de sa Mission leur étaient parvenus et ils n’avaient pas trop su comment les prendre. Le principal était finalement que Gévaudan était toujours au commandement du Wird !
Mais les retrouvailles entre les trois jeunes qui avaient été collègues quelques jours durant attendraient un temps indéterminé ! Katrène et Pylon n’étaient même pas sûr qu’on les autorise à se rendre à l’Hôpital Militaire, sans compter que dès que possible, le jeune Loup serait ramené dans ses Montagnes pour sa convalescence.
*
Le Magnifique s’était arrimé au Quai d’un des Docks Orbitaux tandis que le Girganval avait reçu ordre de s’arrimer au Dock destiné aux visiteurs ; dans la parfaite ligne de mire des satellites de défense de la planète !
Presque tout l’équipage du Wird l’avait déjà quitté, se dirigeant vers les navires cargos qui les ramèneraient chez eux pour les trois mois de congé.
Ne restaient plus à bord que les Lieutenants Sondral, Porgram, Tournip, Bévir et Tarklen, ainsi que quelques personnes du Centre Hospitalier.
Gévaudan ne put retenir un gémissement, souffrant à chaque mouvement, volontaire ou non.
Il sourit néanmoins à Patryna, même si ce qu’il ressentait en cet instant n’avait rien d’agréable.
– Vous avez peut–être la main légère, Professeur Lovéral, mais ce n’est pas trop le cas de votre équipe, murmura–t–il.
– Ils vous ont fait mal en faisant glisser le lit sur le chariot autotracté pour vous conduire à la navette médicale ?
– Oui, assez. Je donnerais cher pour rester ici plutôt que d’être transféré à l’Hôpital Militaire.
Le jeune Loup referma les yeux, épuisé. Ses souvenirs étaient flous, ses idées présentes éparses, et il avait besoin du peu de forces dont ils disposaient pour contrer les douleurs dues aux manipulations pourtant effectuées le plus délicatement possibles.
– Lynder Sondral et vos autres Lieutenants vous attendent à la navette médicale, renseigna la Chirurgienne. Votre second a quelque chose à vous dire, à ce que j’ai cru comprendre. Dès qu’il en aura fini, je vous donnerai un sédatif pour que vous supportiez le transfert.
– Quels sont vos projets ? murmura Gévaudan.
Patryna comprit quel était la vraie question qui angoissait son patient.
– Je continuerai à m’occuper de vous à l’Hôpital Militaire jusqu’à ce que vous puissiez regagner Poséïs et vos Montagnes.
Elle l’avait déjà dit plusieurs fois au jeune Loup, mais les trous de mémoire étaient compréhensibles.
– Allons–y vite, soupira Gévaudan. J’ai le cerveau et le dos en feu !
– Oui, tout est prêt. Courage, Capitaine, ça ira bientôt mieux, je vous le promets.
Le jeune Loup ne répondit pas, serrant les dents mais ne pouvant retenir des plaintes quand le chariot médicalisé roula doucement vers le couloir, vers le Pont d’Envol 3 où se trouvait la navette médicale.
Lynder savait qu’il devait faire vite afin de ne pas épuiser davantage encore Gévaudan.
– L’équipage a quitté le bord, Capitaine. Tous les rapports archivés ont été transmis à Serva III. Le Lieutenant Bévir a verrouillé les accès à Magnus mais l’ordinateur continuera de superviser les révisions du vaisseau et de ses circuits. Je dois voir le Général Smarel ce soir, je lui ferai le rapport de Mission.
– Tout ce que vous voudrez, souffla Gévaudan qui avait été incapable d’assimiler quoi que ce soit.
Le second du Magnifique en était parfaitement conscient, n’avait résumé la situation que pour respecter la procédure.
– Je vous souhaite un bon rétablissement, reprit–il d’une voix beaucoup plus douce. Je ne veux vous revoir qu’en pleine forme, Capitaine.
Lynder accompagna ses paroles d’un salut impeccable, imité en cela par les autres Lieutenants présents.
Gévaudan les aperçut du coin de l’œil, tous au garde à vous, esquissa un sourire, véritable cette fois, très touché.
– Merci, murmura–t–il.
Lynder inclina légèrement la tête et se retira afin d’achever son propre départ du Magnifique et entamer le voyage de retour chez lui.
Patryna se pencha sur son patient, fit très vite, glissant l’aiguille de sa seringue dans l’embout d’une des perfusions et y vidant son contenu.
– Ce sera bientôt fini, redit–elle en caressant doucement le visage de Gévaudan qui avait quasi instantanément sombré dans le sommeil.
Quelques minutes plus tard, la navette décollait pour conduire le Capitaine du Magnifique à l’Hôpital Militaire de Serva III.
11.
C’était agité de sentiments contradictoires que le Général de Serva III Kylar Smarel avait accueilli Lynder Sondral et Warnil Kharkholin.
Ce n’était peut–être pas la première fois qu’un Wird Surveillant revenait à deux capitaines en cours de Mission. Mais que le deuxième ne soit pas capable d’en reprendre le commandement à la Mission suivante était exceptionnel ; et le rapport de la Professeur Patryna Lovéral à ce sujet était très inquiétant !
– Bienvenue à Serva III, Capitaine Kharkholin. Je ne peux malheureusement vous autoriser à demeurer longtemps au Dock Orbital.
– Oui, je sais : j’ai ouvert le feu.
– Ce dont je vous remercie pour le Magnifique mais comme vous vous en doutez, les technocrates ne l’ont pas vu ainsi ! J’ai passé les derniers jours à centraliser les rapports sur les Worhs. L’aide que vous nous apportez, Capitaine, est inestimable. Si, au cours des prochains mois, la Flotte et le Parlement parviennent à se mettre d’accord sur la coordination de nos Escadres, nous pourrons vraiment opposer une résistance de poids aux Worhs. L’autopsie des Mécanoïdes et du Worh sont en cours. Elle devrait nous aider à connaître nos ennemis et à les combattre. Il en va de même avec vos rapports sur le duel qui vous a opposé à leur vaisseau éclaireur. Cette façon de combattre est vraiment déconcertante ! Nos experts vont plancher là–dessus, établir des parades et préparer des simulations. Capitaine Kharkholin, je libère une fréquence de communication pour que nous demeurions en contact. Je compte sur vous pour servir d’intermédiaire entre l’Union, le Royaume de Déralle et les mondes alliés de votre côté de la Frontière.
Warnil inclina positivement la tête. C’était bien de cela dont l’Enchanteresse l’avait chargé. Il était soulagé de recevoir un écho positif de la part de l’un des porte–paroles de la Flotte ; même si Kylar Smarel n’avait pas le pouvoir d’influencer l’Etat–Majors à son seul point de vue.
– Je retourne de l’autre côté de la Frontière, Général Smarel. Je vais mettre les mois à venir à profit pour rallier à notre Escadre des mondes et des vaisseaux. Ils prendront position dans le no man’s land afin de pouvoir rejoindre le lieu de combat au plus vite, le moment venu. Transmettez mes vœux de bon rétablissement au Capitaine Kord.
– Je n’y manquerai pas, fit le Général de Serva III.
Warnil salua les deux officiers de l’Union et se retira pour rejoindre le Girganval et rentrer chez lui, lui aussi.
Lynder était demeuré un long moment silencieux après avoir commenté son rapport des derniers jours de la Mission.
Kylar Smarel considéra un instant le jeune homme. Il paraissait épuisé, très triste aussi. Ce qui était compréhensible. Il avait d’abord perdu un chef et un ami estimé. Et à peine avait–il commencé à s’attacher à son nouveau Capitaine que tout était de nouveau remis en question !
– Je ne sais toujours pas pourquoi vous avez choisi Gévaudan Kord pour le commandement du Magnifique… mais l’y maintiendrez–vous si son état de santé le permet ?
– C’est beaucoup trop prématuré, Lieutenant Sondral, comme vous pouvez vous en douter ! Et de toute façon, la forme physique n’est pas le seul élément dont je dois tenir compte pour la prochaine mission du Magnifique. Partez sans vous poser de question, Lieutenant. Vous aurez besoin de toutes vos forces car la prochaine Mission de Surveillance risque de tourner à la bataille galactique !
– Bien, Général. Au revoir. A dans trois mois.
Lynder salua et se retira à son tour, assailli de questions, d’inquiétudes, mais décidé à profiter de ses vacances.
*
Patryna Lovéral se rendit dans les jardins de l’Hôpital Militaire où on lui avait dit qu’elle trouverait Gévaudan. Elle chercha au pied des arbres et ne tarda pas à l’apercevoir.
– Bonjour, Gévaudan.
– Content de vous voir, Professeur Lovéral, sourit le jeune Loup en se relevant lentement. Est–ce que vous venez, enfin, m’annoncer ma libération ?
– Ne vous plaignez donc pas, dit–elle en s’asseyant également à l’ombre, l’épaisse frondaison protégeant du soleil intense. Je sais qu’un mois de vos vacances s’est passé ici, mais il n’y avait guère moyen de faire autrement.
– Vous auriez dû partir pour vos congés depuis bien trop longtemps, remarqua Gévaudan. Je suis désolé de vous avoir retenue.
– J’ai dit que je restais jusqu’à ce que vous regagniez vos Montagnes.
– Raison de plus pour me laisser sortir, insista–t–il, enjôleur.
– Hum, je pense qu’on peut sérieusement l’envisager, répondit la Chirurgienne. Mais je devrai vous prescrire un suivi strict ainsi qu’une rééducation régulière. Une fois par semaine, au Camp Militaire de la Flotte entre la Plaine des Colons et vos Montagnes.
– Tout ce que vous voudrez !
Patryna sourit.
– Je savais que ça vous plairait et que vous vous rendriez à toutes mes exigences !
Gévaudan s’étira. Hormis une très légère gêne au dos, il ne se ressentait plus des deux balles reçues. Quant aux fragments de celle qu’on lui avait tiré dans la tête, il s’en était bien remis, avait retrouvé toutes ses facultés et ses forces lui revenaient chaque jour un peu plus. Mais il pouvait lire sur le visage de la Chirurgienne qu’elle se tracassait toujours pour lui.
– Alors, Professeur Lovéral, vous n’avez pas confiance en vos propres diagnostics ?
– Je ne serai jamais tranquille tant que vous aurez ce dernier éclat dans la tête. Je vous l’ai expliqué : qu’il vienne à trop bouger et ça entraînera toute une série de troubles moteurs et neurologiques. S’il atteint votre nerf adytropique, ça provoquera la dégénérescence éclair de toutes vos fonctions…
– Tous vos « si », Professeur ! Moi, je vous promets de ne pas faire assaut de boxe avec mon grand frère ! Ca va le faire bien râler et il aura d’autant plus envie de m’en coller une sur le nez !
– Non, il en faudrait bien plus, assura Patryna en retrouvant le sourire. Mais je ne vous cache pas que je serai toujours inquiète. Je cherche le moyen et la personne qui pourrait vous retirer ce fragment !
– Je ne suis pas certain d’avoir très envie que l’on trifouille encore dans ma tête…
– Je peux comprendre.
Gévaudan se remit debout.
– J’aurai sans doute cette menace en moi jusqu’à la fin de mes jours. Et c’est peut–être pour dans bien plus tôt que je ne l’imaginais ! Mais ça ne m’empêchera nullement de vivre d’ici là et de faire ce que j’ai à faire ; quoi que le Général Smarel envisage pour moi à mon retour de congés.
– Je serai là, moi aussi, assura Patryna.
Gévaudan aurait voulu lui parler du Conseil de Discipline, mais ça ne ferait que compliquer la situation, la rendre plus soucieuse encore – pour l’avenir du Magnifique – et tant que lui n’en saurait pas plus également, ils ne pourraient que tourner en rond.
– Je peux réserver mon billet de retour pour mes Montagnes ? insista–t–il.
– Tout à fait, Gévaudan !
***
Hippy sur son épaule, Gévaudan s’apprêtait à quitter Serva III à son tour.
Il avait rédigé une note pour le Général Smarel, l’informant de sa sortie de l’Hôpital et son retour chez lui pour les deux mois de vacances qu’il lui restait. Il n’avait pas reçu de réponse, n’en avait pas attendue de toute façon !
La navette allait l’emmener au Dock Orbital d’où il embarquerait sur un cargo civil qui, en une semaine de sauts spatio–temporels le ramènerait sur sa planète.
Plus que sept jours et il aurait troqué un Wird pour le dos d’une jument toute en finesse et en puissance !
Depuis la fenêtre de son bureau, Kylar Smarel pouvait apercevoir la navette de la mi–journée.
Gévaudan était sur le point d’embarquer avec un bagage minimum.
– Bon rétablissement, Capitaine Kord.
Le Général de Serva III se détourna. Les deux mois seraient bien nécessaires pour qu’il réfléchisse à l’avenir du jeune Loup sur la Frontière Ouest !
D’une part, il y avait le Conseil de Discipline qui n’avait que très modérément apprécié d’apprendre que l’irresponsable Capitaine du Vénom avait aussi rapidement retrouvé un commandement. D’autre part, le jeune Loup devait trouver la quatrième pierre de son Médaillon, ce qu’il ne pourrait jamais faire en recommençant à classer les Rapports ! Mais, il ne pouvait non plus renvoyer dans l’espace un Capitaine qui avait une véritable bombe à retardement dans la tête et auquel, dans le meilleur des cas, il ne restait pas plus de six mois à vivre ; selon le tout dernière rapport de la Professeur Lovéral !
– Par les dieux…
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