CHAPITRE III
5.
Lynder consulta sa montre et jeta encore vainement la tête vers l’entrée de la Passerelle.
L’heure était passée depuis un bon moment déjà et le Capitaine du Magnifique n’avait toujours pas pris son service sur la Passerelle. Et si le jeune Loup avait à son actif toute une série de mauvaises manières, la non ponctualité ne faisait pas partie de la liste.
Lynder avait appelé les petits Donrenk ainsi que la doctoresse Terkamme, mais ils ignoraient où Gévaudan se trouvait. Et le second du Magnifique ne pouvait pas appeler chaque section du Wird !
– Magnus.
Mais à la surprise de Lynder, l’ordinateur demeura muet.
– Magnus, J’ai besoin de toi pour me localiser la balise du Capitaine. Tu dors ou quoi ?
Ce qui était bien évidemment impossible ! S’il avait eu un bug, les Ingénieurs auraient eu tôt fait de régler le problème sans même que ceux de la Passerelle ne s’en rendent compte !
– Magnus, Harvil, un de vous deux, répondez–moi, intima le second du Magnifique en se connectant à la Salle des Machines.
– Ils sont en pleine révisions, rappela Karis Porgram.
– Je ne crois pas que ça les empêche encore de prendre les communications, grinça Lynder. Ce n’est pas normal. Mabil, envois–moi les images de la Salle des Machines.
Le Préposé aux Communications fit voler ses doigts sur les claviers de sa console.
– Je n’ai qu’un très faible signal, Lynder, dit–il en fronçant les sourcils. Magnus ne m’autorise qu’un accès limité. Les micros sont totalement inopérationnels. Je vais tâcher de passer le barrage et d’avoir une image dans quelques secondes.
– Fais vite ! Magnus ne peut pas se planter ! Je n’aime pas ça. Je n’aime pas ça du tout !
Lynder avait un mauvais pressentiment.
– Vrande, fit–il dans son oreillette, je ne sais pas encore si ça va mobiliser vos hommes, mais tenez–vous prêt à intervenir.
– Que se passe–t–il, Lieutenant Sondral ? interrogea le Chef des Commandos du Magnifique.
– Je l’ignore. C’est ce qui m’inquiète.
*
Sur les dix chiffres du Code avec un grand C, Skromlin et ses Mécanoïdes avaient déjà trouvé quatre chiffres !
Harvil suivait le piratage avait une anxiété grandissante. Il avait cru cela impossible, comme tout le monde, mais Magnus était piraté comme un vulgaire distributeur automatique de billets ! La virtuosité informatique et le talent des techniciens Worhs n’étaient vraiment plus à démontrer !
Il baissa les yeux. Contre lui, Gévaudan venait de remuer, commençant à reprendre conscience.
– Réveillez–vous, Capitaine, intima–t–il à voix basse en le secouant doucement par l’épaule.
Après quelques instants, le jeune Loup leva sur son Responsable de la Salle des Machines un regard encore plein de douleur.
– Ils sont toujours là ? Ce n’était pas un cauchemar ? murmura–t–il en prenant appui sur ses poignets entravés pour se redresser.
– Ils progressent beaucoup trop vite ! Skromlin m’a ordonné lui remettre nos armes. Ensuite il m’a fait vous passer les menottes flexibles et m’attacher moi–même. En réalité, ils se fichent de nous. On ne peut pas sortir par l’unique porte et les Mécanoïdes nous tireraient comme des lapins avant même que nous ne puissions l’atteindre… Comment vous sentez–vous ?
– C’est comme si son poing m’avait transpercé le ventre et que ensuite il m’avait broyé les organes de sa main…. Ca va passer… Que font–ils ?
– Ils bombardent Magnus de virus et d’informations contradictoires, plusieurs milliards de données à la seconde. Ca le perturbe complètement, il ne sait par où les prendre, comment les classifier et les traiter. Pour faire simple, je dirais qu’ils détournent son attention et qu’ainsi ils affaiblissent ses défenses pour lui arracher le Code !
– Et, parce qu’ils obtiennent le Code, Magnus va leur obéir au doigt et à l’œil ? Lieutenant Bévir, même moi si je donnais son Code à Magnus, il n’irait pas jusqu’à bombarder Serva III si je le lui ordonnais !
– Oui, bien sûr. Il y a les contre–ordres automatiques… Mais là, il y a les virus, il y en a sûrement une multitude pour annihiler ses sens. En fait…
– Oui, j’ai compris « pour faire simple »…
– … en fait, ils imposent une autre réalité à Magnus ! Nouvelles informations, nouvelles coordonnées, nouveaux ordres ! C’est un lavage de cerveau. Ils en font un ordinateur Worh !
– Mais, Magnus n’est pas le premier venu, objecta Gévaudan en retenant un gémissement. Vous m’avez dit que c’était la machine la plus perfectionnée qui soit, la plus intelligente…
– Il n’en demeure pas moins une machine. Je doute que qui que ce soit dans l’Union ne parvienne à le perturber. Mais les Worhs échappent à toute norme, à toute chose connue. Ce Skromlin remet en doute toutes nos certitudes.
– Je le constate, en effet.
Gévaudan soupira, ferma un instant les yeux, les traits toujours tendus sur la douleur qui lui tordait le ventre.
Tout comme Harvil, il était adossé au mur du bunker à une vingtaine de mètres de Skromlin et de ses Mécanoïdes. Entravé, désarmé, ne sachant même pas s’il arriverait à se tenir debout, le jeune Loup songea qu’il n’était pas en état de faire grand–chose !
– Dites–moi, Lieutenant, vous devenez un otage professionnel, remarqua–t–il sans trop comprendre sa poussée d’ironie.
– Ah oui, vous trouvez ?
– D’abord Asshiriak, puis maintenant, ça fait deux fois.
– Je pense plutôt que nous sommes à égalité, rétorqua Harvil. Vous n’avez pas été séquestré, mais Asshiriak vous a amené aux négociations forcées. Il vous tenait bel et bien en otage quand vous nous avez rejoints près des puits. Et par la suite, les Arkols Noirs vous ont téléporté dans ce même but !
– Bon, d’accord, vous avez raison… Mais la conclusion est que ni l’un ni l’autre n’avons jamais été capable de nous en tirer seuls.
– Vrande et ses Commandos ?
– Ils vont se charger de ce Worh et de son escorte, gronda sourdement Gévaudan. Je m’inquiète davantage pour ce qu’ils vont faire faire à Magnus une fois le Code piraté.
Le jeune Loup retint un gémissement, reprit la parole.
– Harvil… Skromlin va abuser Mag une fois qu’il lui aura donné l’impression que le Code vient de lui… Que se passerait–il si j’arrivais à rentrer le Code avant ce Worh ?
– Oui, je sais que vous connaissez ce Code.
– Mais comment Mag réagirait–il ? insista Gévaudan. A qui obéirait–il avec tous ces virus : à Skromlin ou à moi ?
Le responsable de la Salle des Machines réfléchit.
– Je pense qu’il se rendrait à vos ordres, Capitaine. En plus du Code, votre voix est profondément gravée dans ses Mémoires. Il y a une, infime, probabilité, pour que cela fasse pencher la balance en votre faveur.
Le jeune Loup prit une profonde inspiration.
– Alors, il faut tenter le coup. Mais j’aurai besoin d’une diversion… Et ça risque de vous coûter plus cher qu’une balle dans l’épaule…
– L’équipage, le Magnifique et Magnus dépendent de notre réaction. Je ferai ce que vous me direz, Capitaine.
Gévaudan lui adressa un regard de reconnaissance, et d’admiration.
Une quinte de toux le secoua, lui faisant cracher du sang.
6.
Les images retransmises depuis l’Ame de Magnus étaient floues, sautaient, parsemées de parasites.
– Ce Worh a détourné une bonne partie de l’énergie de Magnus. J’utilise les batteries de sécurité pour ce résultat, s’excusa presque Mabil Tournip. Le son est très faible. Je l’ai branché au maximum dans vos oreillettes.
Dans la Salle de Conférence du Capitaine du Magnifique, Lynder faisait le point avec Tolman Vrande, Patryna Lovéral et Garen.
La situation était simple et claire : un Worh en plein piratage informatique et Gévaudan et Harvil prisonniers.
– Il faut sortir les otages au plus vite et arrêter le décodage du Code, insista le Chef des Commandos du Wird.
– Pouvez–vous le faire sans trop de risques ?
– Le moins de risques possibles, Lieutenant Sondral, assura Tolman Vrande. Cela nous aurait aidés si Magnus avait pu dissimuler notre approche, nous ouvrir la porte de l’intérieur du bunker. Mais le super–ordinateur est de plus en plus paralysé !
– Faites vite car une fois le Code en sa possession, j’ignore ce que ce Worh a comme intentions pour ses otages.
– Oui, vite, insista la Chirurgienne du Magnifique. Le profil biologique indique que le Capitaine Kord souffre d’hémorragies internes au niveau de l’abdomen.
– Que votre Unité Médicale se tienne prête à intervenir dans le bunker dès que M. Vrande l’aura sécurisé, ordonna Lynder.
C’était là effectivement tout le maximum que lui aussi pouvait faire.
*
Gévaudan avait jeté un coup d’œil circulaire et l’évaluation avait été rapide.
Les Mécanoïdes surveillaient la porte afin de contrer l’arrivée logique des Commandos du Wird. Skromlin surveillait lui les chiffres du Code. Quant à la pièce nue, elle n’offrait nulle protection.
Le jeune Loup savait qu’il envoyait son Responsable des Machines à la mort, mais il devait tâcher de sauver son Wird et son équipage. Il ne se faisait d’ailleurs guère d’illusion sur ses propres chances de survie ! Skromlin l’exécuterait lui–même, mais en aucun cas il ne pourrait emporter ou détruire le Médaillon… Il ne resterait plus qu’aux Gardiens de l’Equilibre à se trouver une autre poire pour récupérer la quatrième pierre précieuse !
Harvil tourna la tête vers son Capitaine, inquiet. Il n’était pas sûr du tout que le Gévaudan dispose de toutes ses forces et de toute sa vitesse pour agir dans le très court laps de temps dont il disposerait.
Mais l’un et l’autre n’avaient pas le choix, devaient agir !
– Levez–vous doucement, murmura Gévaudan. Déplacez–vous vers les Mécanoïdes, mais sans les menacer. Si ça se trouve, ils se tourneront vers vous, mais sans tirer, et sans alerter leur Seigneur. Dès que vous avez capté leur attention, je fonce.
– Bien.
Sans perdre davantage de temps, ils se concentrèrent.
*
Lynder et Tolman échangèrent eux aussi un regard.
– Je donnerais cher pour savoir ce qu’ils se chuchotent, grogna le second du Magnifique. Je souhaite qu’ils ne tentent rien, mais je les connais… Je suis certain que le Capitaine Kord ne va pas rester les bras croisés. M. Vrande, quand pouvez–vous faire intrusion dans le bunker de l’Ame de Magnus ?
– J’ai encore besoin de quelques minutes pour achever de positionner mes hommes qui sont là–bas. Car si les Mécanoïdes sont verrouillés au tir des snipers, le Worh ne dégage presque aucune énergie, nous ne l’avons pas en visuel, et il c’est le plus dangereux de tous !
– Faites vite avant que Gédy et Harvil ne jouent les kamikazes.
– Bien, Lieutenant, je donne le signal de l’assaut.
*
Tellement simple, et pas menaçante, l’idée de Gévaudan semblait marcher, les trois premières secondes en tout cas.
Les Mécanoïdes avaient braqué Harvil Bévir qui s’était avancé vers eux, mains levées. Le jeune Loup avait alors bondi sur ses pieds et s’était précipité vers le clavier que le Responsable des Machines lui avait indiqué afin d’être connecté au cœur informatique de Magnus et de se rouvrir une ligne vocale directe.
En dépit de ses poignets entravés, Gévaudan tapait ses codes d’accès personnels du plus vite qu’il le pouvait. Cela lui avait pris moins de sept secondes. Il n’avait plus qu’à entrer les chiffres du Code. Les trois numéros suivants s’affichèrent.
Mais, avant qu’il ne puisse introduire les deux derniers, il ressentit des brûlures atroces au bas du dos et s’écroula.
*
Impuissants depuis la Passerelle, ceux du Magnifique avaient vu Harvil partir en opération de diversion.
Mais leur stupéfaction avait été plus grande encore quand ils avaient compris ce que leur Capitaine faisait.
– Le Code, murmura Karis.
– Le Code avait un grand C, rajouta Garen.
– Il le connait, souffla Lynder. Il va récupérer Magnus !
Mais leur regain d’espoir s’éteignit quand le Worh s’était aperçu de la tentative du jeune Loup, et l’avait abattu de deux balles dans le dos.
*
Gévaudan rappela à lui les quelques forces qui lui restaient. Il ne pouvait abandonner à cet instant. Il n’en avait pas le droit.
– Mag…
Il redressa la tête, ignorant si le super–ordinateur l’entendait !
– Mag ! Envois la sauce, dégomme–les ! Mag… 7… 2…
Des cliquetis indiquèrent quelque chose. Une réponse peut–être, même s’il ignorait laquelle.
Il tenta encore de voir sur l’écran le plus proche ce qui se passait mais à cet instant un bruit sec claqua à ses oreilles et sa tête explosa. Après une intense luminosité, tout devint noir.
*
Lynder serra les poings.
– Non… Par les dieux…
Encore une fois, il avait tout vu et n’avait rien pu faire. Devant lui, le Worh venait d’achever son Capitaine d’une balle dans la tête.
*
* *
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