CHAPITRE II
3.
Serva III comptait d’excellents techniciens, mais le Lieutenant Harvil Bévir n’aurait laissé à personne d’autre le soin de faire par avance une révision de sa Salle des Machines. C’était son domaine, nul autre ne le connaissait aussi bien et en vingt ans il avait établi une véritable amitié avec Magnus !
Harvil avait donc réduit ses effectifs plus qu’au strict minimum… En fait, avec Magnus pour s’occuper de tout, s’auto–évaluer et rectifier la moindre poussée des quinze galactopropulseurs, ils étaient en tête à tête !
– Panneau 163C parfait.
– Excellent, Magnus.
– J’ai fait procéder à une réinitialisation des compteurs, opéré un backup du stockage et activé une dérivation supplémentaire afin de récupérer l’énergie résiduelle.
– Je n’aurais pas mieux fait !
– Je passe à la turbine GS31.
– Non, attends, intervint Harvil. Il faudrait d’abord s’occuper des déperditions d’énergie au niveau de ton noyau central. Tu as dû faire surchauffer pas mal de tes circuits car ça part dans tous les sens !
– Je ne capte rien, objecta le super–ordinateur.
Le Responsable de la Salle des Machines fronça les sourcils. Ce que Magnus lui disait était en complète opposition avec ce que son ordinateur de poche lui indiquait ! Et Harvil avait été toujours plus enclin à croire Magnus !
– Il faut quand même vérifier. Tu peux te faire une analyse rapide ?
– Oui, Lieutenant Bévir.
– Wow, la chance, je tomberais en pleine scène de ménage ?
Persuadé d’être seul, Harvil fit presque un bond, se retourna pour se trouver face à Gévaudan, petit et très mince dans son uniforme émeraude de la Flotte, le ceinturon sanglé par–dessus l’écharpe couleur de cuivre qui symbolisait son commandement.
– Capitaine, vous ne pourriez pas faire du bruit en vous déplaçant ? Comme tout le monde. Un tout petit peu de bruit ?
Le jeune Loup sourit.
– Désolé, ce n’est pas dans ma nature… L’autre jour, Malvin voulait m’attacher un grelot au poignet ; je comprends pourquoi !
– Astucieux, ce garçonnet ! Plus sérieusement, que faites–vous ici ?
– Quand on note « prière de ne pas déranger » sur son planning, je ne peux pas résister !
– Je m’en doutais au moment même où j’ai encodé mon programme de la journée ! Envie de discuter avec l’Ame de Magnus, Capitaine ?
Gévaudan lui adressa un petit clin d’œil.
– Oh, vous savez mieux que quiconque que depuis que Mag m’a donné le Code avec un grand C pour activer ses ressources secrètes, je peux lui parler quand je veux, d’où je veux.
– C’est vrai.
– Par contre, j’avoue que son noyau central me fascine toujours autant, déclara le jeune Loup. Tant de pouvoir, tant de connaissances, tant de technologie concentrée dans un si petit espace !
– Je vous avais dit, dès le début, que Magnus est exceptionnel.
– Et vous aviez entièrement raison ! Sinon, tout va bien ?
– Les révisions progressent même plus vite que prévu. L’avantage de s’analyser régulièrement et de procéder aux rectifications immédiatement. Les galactopropulseurs du Magnifique ronronnent comme des chatons !
– J’en suis ravi.
Harvil tourna l’écran de son ordinateur de poche vers son Capitaine.
– Vous tombez bien. Magnus et moi avions effectivement un avis contraire sur les pertes énergétiques, au niveau de son noyau central justement.
– Ah ?
– Tout ce concentré de mécanismes, cette puissance de traitement des données, ce flux incessant, ça vous fragilise la plus parfaite des mécaniques, expliqua Harvil. Tout comme les galactopropulseurs perdent de l’énergie, il en va de même pour le bunker de l’Ame de Magnus. Si écrans, claviers, consoles, fluides, ne laissaient pas échapper du flux électronique, Magnus se verrait bloqué, court–circuité en quelques instants !… Mais là, la perte est vraiment très importante. Quelque chose à dû griller quelque part.
– Et quel était le problème avec Mag ? Il ne peut pas se réparer ?
– Si. Il n’a besoin de personne pour ça. Non, là, il ne se rend compte de rien ! Pour lui tout est normal. Je lui ai dit de procéder à une vérification.
– Ca se produit souvent ?
– Oui. Mais, à ce point, jamais. Mais ce n’est pas grave, assura aussitôt le Responsable de la Salle des Machines.
– Alors, Mag, tu nous fais le coup du « c’est pas moi, j’ai rien fait » ? lança Gévaudan en se dirigeant vers l’immense colonne de métal qui partait du plafond – à plus de trente mètres de hauteur – pour se terminer sous un bunker qui avait la forme d’un demi–globe : l’Ame du super–ordinateur. Harvil le suivit.
L’intérieur du semi globe était entièrement tapissé d’écrans et de claviers. Sur les écrans défilaient des chiffres et des symboles. Seul un doux vrombissement se faisait entendre tandis que la pièce était noyée dans un éclairage tamisé et écarlate.
C’était dépouillé, et pourtant toute l’énergie et toute l’intelligence de Magnus était en ce lieu.
– Alors, Mag, tu boudes, tu ne réponds pas ? fit Gévaudan en tapotant du doigt l’un des écrans, comme s’il demandait la permission d’entrer !
– Tout est parfaitement parfait, Capitaine.
– Magnus, tu as vraiment dû griller quelques circuits, car mon ordinateur de poche m’indique tout le contraire, insista Harvil.
– Mais c’est que notre génie fait la tronche, remarqua le jeune Loup en s’approchant d’un autre écran où, verticalement, des colonnes de chiffres défilaient à une vitesse vertigineuse.
Harvil leva les yeux vers le dôme de l’Ame du super–ordinateur.
– C’est quoi, ça… ?
Gévaudan tourna la tête vers lui, suivant son regard et aperçut lui aussi le décodeur qui avait été inséré dans l’une des clés murales, le très fin et long fil relié à ce qui ressemblait à une grosse batterie.
– Une idée d’un de vos Ingénieurs ? hasarda le jeune Loup.
– Certainement pas ! Je lui seul à m’occuper de l’Ame de Magnus ! En plus, cette clé donne accès direct au Terminal !
– Ca doit quand même être normal, sinon Mag se serait plaint, remarqua Gévaudan.
– Non, ce n’est absolument pas une opération habituelle.
Un éclair de nostalgie passa dans les prunelles d’or du Capitaine du Magnifique.
– Ca me rappelle le décodeur que j’utilisais quand je voulais pirater la base de données où étaient les questions d’examens de l’Académie…
– Vous trichiez ?
– Je me suis fait prendre surtout ! Mais qui oserait pirater Mag ? C’est voué à l’échec illico !
– Pour des esprits étroits, certainement. Il n’y cependant a rien d’irréalisable. Et très facile même de faire croire ce qu’on veut à une stupide mécanique.
En un bel ensemble, Gévaudan et Harvil se tournèrent vers celui qui venait de parler.
Trois Mécanoïdes – silhouette humaine lisse, visage ovale avec juste deux fentes pour les yeux, tout en acier – se tenaient sur le seuil du bunker, avec à leur tête une grande et large statue caparaçonnée de métal des pieds à la tête : un Seigneur Worh avec son escorte !
C’était totalement impossible, mais il s’agissait bien d’une inquiétante réalité. Et Magnus qui ne donnait toujours pas l’alerte !
4.
– Arriver jusqu’ici était déjà d’une simplicité enfantine. Alors, pirater votre inviolable ordinateur le fut dans la foulée ! reprit le Worh.
– Effectivement, je ne vous ai pas autorisé à monter à bord, siffla Gévaudan.
– Je suis Skromlin, fit le Worh tandis que ses Mécanoïdes verrouillaient la porte du bunker.
De leur avant–bras gauche sortit le canon d’un pistolet, tenant en joue le Capitaine et le Lieutenant du Magnifique.
Gévaudan ne pouvait s’empêcher d’ouvrir des yeux ronds.
– Vous pensez vraiment pouvoir pirater Mag ? Mais dans quel but ? Il y a encore toutes les commandes manuelles ! Vous ne croyez tout de même pas qu’on va laisser l’entier pouvoir à une machine ? Sans vouloir te vexer, Mag !
La voix sifflante sous son casque oblong qui ne dévoilait que le dessin décharné de sa mâchoire d’insectoïde, Skromlin rit.
– Je sais qu’il y a une fonction particulière qui permet d’activer des ressources particulières à cet ordinateur. Une fois ce Code entré, votre copain électronique peut effectivement n’en faire qu’à sa guise !
– Quoi que vous vouliez, quoi que vous fassiez, vous ne quitterez pas mon Wird vivants ! menaça le jeune Loup qui se demandait aussi quels projets le Worh avait pour Harvil et lui !
– Qui a dit que je devais repartir ? ironisa Skromlin.
– Qui a dit que je devais repartir ? ironisa Skromlin. J’ai juste une mission à remplir.
– Vous pouvez effacer les fichiers de Magnus, grogna Harvil. Il y a des sauvegardes de tout, en plusieurs copies. Et comme l’a dit le Capitaine Kord, vous ne pouvez pas activer les fonctions secrètes de Magnus.
– Bien sûr que si ! J’ai déjà réussi à faire croire à votre Magnus que tout était normal alors que son énergie fuit par de multiples fissures. Sans compter que là, je vais tout bonnement lui faire révéler son fameux Code !
Le gantelet du Worh désigna un écran sur lequel dix carrés s’étaient affichés.
– Je reconnais qu’il résiste, votre pote Magnus, admit Skromlin. Mais le Programme d’Intrusion a été mis au point par nos meilleurs informaticiens. Je ne donne pas une heure à votre Magnus pour cracher le morceau.
– Et ça vous servira à quoi ? grinça Gévaudan. Encore activer l’autodestruction ? Ecraser le Magnifique sur un astéroïde ?
– J’ai menti tout à l’heure… Je compte bien repartir ! En fait j’ai pour ordre de ramener ce Wird au sein de notre Armada. Le Grand Seigneur des Worhs tient à s’assurer qu’ainsi vous ne récupérerez pas la quatrième pierre, Capitaine Kord. Rien de mieux pour tenir une menace à l’œil que de l’avoir sous la main !
– Je connais ce vieil adage, gronda le jeune Loup en s’approchant du Worh. Mais il ne faut pas vous leurrer. Je vous le répète : vous n’obligerez pas Mag à vous donner le code de son Ame ; vous n’en aurez d’ailleurs pas le temps car mes Commandos vont forcer ce bunker ; enfin, on n’est pas idiots au point de laisser tout le pouvoir à un ordinateur et dans quelques instants seulement, le Magnifique va basculer en contrôle manuel, c’est la procédure. Si le but final, est que je ne rencontre pas le uatrième Gardien de l’Equilibre, autant me tuer de suite.
– Capitaine ! protesta Harvil qui, justement, craignait lui que le Worh et ses Mécanoïdes ne les abattent sans sommation.
– On m’a demandé de faire durer le plaisir, siffla Skromlin. Mais ne me tentez pas !
– Epargnez–vous des efforts inutiles et une fin rapide : rendez–vous. Vous êtes en plein territoire ennemi, c’est voué à l’échec.
Avec un sourd grondement, le Worh saisit le jeune Loup par le plastron de sa veste d’uniforme, le rapprocha de lui.
– Les Worhs ne craignent pas la mort. C’est même une récompense pour nous. Nos ouvriers sont morts par millions pour construire notre Armada, avec fierté. Et je me suis porté volontaire pour cette mission. Je n’ai nul souci de savoir si je vais la réussir ou non. Je vais juste faire ce que je peux pour la mener le plus loin possible.
– Fichez la paix à mon Wird et à mon ordinateur !
– Silence ! grogna Skromlin dont le poing de métal s’enfonça brutalement dans le ventre du jeune Loup.
Gévaudan vit se brouiller la silhouette massive du Worh, sentit ses jambes se dérober, s’évanouit et s’effondra aux pieds de Skromlin.
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