In Libro Veritas

Résilience

Par Hervé Laine-Vandest

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Résilience

Hé voilà, encore une fois, je me retrouve seul avec la plus détestable compagnie que la terre ait jamais portée : moi. J’me fais peur, j’me fais chier, j’me déteste. Et ça fait 17 ans que ça dure.
Encore, les 3 ou 4 premières années, ça pouvait l’faire ; d’ailleurs je ne m’en souviens pas bézef ! Soyons réglo, les quelques années suivantes… disons jusque vers 12-13 ans, c’était pas mal non plus. Pas de soucis majeurs, des copains pour jouer dans les cours de récré, du ketch’ à volonté sur mes nouilles, des jeux vidéo à fond les manettes, la télé dans la piaule, l’ordi et Internet, les tchats de oufs… Pas d’états d’âme. La belle vie, quoi.
En y repensant, je vois bien que c’était un peu vide, mais bon… Mes vieux ? Hé ben quoi, mes vieux ? Vous voulez que je vous dise ? En résumé ? Mon souvenir d’eux en ce temps là ? Trois lettres : oui. O.U.I. Oubli, Urge, Ignore.
Oui à presque toutes mes demandes. Tout pour m’Oublier, tout était plus Urgent, tous deux Ignoraient qui j’étais. Et ils disaient oui, oui, et encore oui, - je l’ai en horreur, ce mot ! -, comme pour se débarrasser d’un problème. D’ailleurs, c’est pas compliqué, je n’ai aucun souvenir de refus de leur part. Du moins à tout ce que je pouvais exprimer. Parce que, ma vraie demande… je ne savais pas la dire et eux ne savaient pas l’entendre. Ma soif intérieure, ils n’ont jamais pu la deviner et moi l’exprimer, même si, je le jure, - si je mens je vais en enfer- , je me desséchais sur pieds. Mais voilà : on ne se voyait quasiment pas. J’ai appris à parler avec la télé et dans les cours de récré. Mon horizon, mon univers.
Cool, non ? Ouais, cool, sauf que de fréquenter « un univers étriqué, un monde tronqué, une réalité qui n’existe pas » (j‘ai entendu ça dans une émission de télé qui prétendait « passer au crible » la vie des ados du XXIè siècle : ils ont de ces jargons ! Pour dire vide,
les spécialistes emploient univers étriqué. Mort de rire.) à force, ça ne le fait que moyennement. C’est marrant : beaucoup de mes poteaux du bahut tueraient pour avoir ce que j’ai. Et d’ailleurs, c’est toujours la même rengaine : « attends, Boris, t’as tout, alors de quoi tu te plains ? » J’ai plus qu’à fermer ma gueule et suer la joie de vivre, apparemment.
Et pourtant, non, les mecs, je vous assure, il me manque un truc. Je ne vais pas vous la jouer « je n’ai pas l’essentiel », même si j’en crève d’envie, mais le regard de vos vieux, vous l’avez, vous, non ? Eh ben pas moi ! J’veux dire : ces deux là, ils sont comme des avions : ils me survolent. Ils ne me regardent pas, ils me lisent en diagonale ; ils ne me touchent pas, ils me frôlent. C’est quoi ce délire ? Je pue, ou quoi ? Ils me trouvent trop laid, trop con, c’est quoi, leur problème ?
Vous bilez pas, je le connais bien, le problème : c’est moi. Ils n’arrivent pas à me caser dans leurs agendas électroniques dernier cri, où repas d’affaires succèdent joyeusement aux réunions tardives et autres rendez-vous « super-urgents ». Plus excitant, apparemment, que de s’occuper d’un lardon. Qui est si tranquille dans sa chambre, à regarder la télé ou à pianoter sur son clavier. Il est tellement bon, en informatique. Il y passe des heures.
Ouais, décidément, trop cool, ta vie, Boris.
Et je me retrouve seul, seul. Bon à jeter aux ordures. Bon à me pendre. Là, au balcon de ma chambre. Peut-être que ça réveillerait un peu de monde. Non mais regarde-toi dans la glace ! Quoi ? Qu’est-ce que tu me dis ? Ça y est, j’délire. Qu’est-ce qu’il pourrait dire, le reflet d’un inexistant potentiel ? Pourrait-il me dire que je suis quand même capable de me regarder dans la glace ? Que je suis quand même foutu de parler de ma vie.
Et même de réfléchir. C’est pas ce que je viens de faire ? Là. À l’instant.
Tiens, et si j’allais trouver un vieux prof qui m’apprenne à écrire tout ça ?
 
 
H.L-V.