Voyage dans le temps
Perdre un père ou une mère, c'est perdre un peu de passé, mais c'est dans l'ordre des choses. Perdre un conjoint, c'est perdre du présent et je suis bien placé pour savoir que c'est très dur. Mais perdre un enfant, c'est perdre du futur et cela doit être terrible. Je ne tiens pas à le vérifier !
Janine, la mère de Véro, ne s'est jamais remise du drame. La voyant à intervalles de plusieurs mois, je me rendais compte qu'elle "baissait" de plus en plus. Physiquement, elle avait brusquement vieilli de plusieurs années. Mentalement, elle allait de dépression en dépression, de crises de violence verbale et même physique en frénésie de consommation.
Je crois qu'elle est restée coincée au stade du labyrinthe sans issue, que j'avais connu dans les premières semaines après l'accident.
Un jour, en sortant de chez son psy (était–ce un hasard ?) qui la suivait depuis une vingtaine d'années sans progrès notables, elle est tombée dans l'escalier. Elle ne s'est rien cassé, mais sa tête a encaissé le choc et elle est partie dans le coma. Elle est morte deux ou trois mois plus tard d'une infection pulmonaire, ce qui valait peut–être mieux, car de l'avis des médecins son cerveau était trop atteint. Elle serait restée dans cet état où seules les fonctions végétatives sont encore actives. Je suis persuadé qu'il s'agit d'une sorte de "suicide inconscient", qu'elle a choisi la fuite pour ne plus souffrir…
Lorsque j'ai connu Kiki, elle travaillait pour un monsieur âgé qu'elle aimait beaucoup. Damien aussi appréciait ce "grand papy" qui avait toujours une attention ou un cadeau pour lui. Quand il nous a quitté, à presque quatre–vingt–quatorze ans, nous avons été le voir tous les trois. C'était le premier contact conscient de Damien avec le décès de quelqu'un de proche et il ne saisissait pas très bien ce qui était arrivé à son vieil ami. Il croyait qu'il dormait et voulait aller lui toucher les yeux pour le réveiller. Je ne pense pas qu'il ait vraiment compris ce jour–là.
Cela s’était passé environ un an et demi avant la mort de Janine. Damien avait grandi, il venait d'avoir cinq ans. Il savait déjà toute la vérité à propos du suicide de sa maman et j'ai estimé que ce serait pour lui une très bonne chose que nous allions aux obsèques de sa grand–mère. Sa réaction en apprenant le décès a été de dire "Ça, c'est grave". Mais lorsque je lui ai déclaré que nous irions tous les deux à l'enterrement et qu'il prendrait l'avion pour la première fois, il a sauté de joie !
Nous avons acheté deux bouquets de fleurs identiques. Un pour mamie Janine, l'autre pour maman Véronique. Certaines personnes ont été choquées que j'amène un enfant de cet âge voir le corps de sa grand–mère. Mais je n'avais aucun doute à ce sujet : ma démarche était juste et valable, je le sentais jusqu'au fond de mon cœur.
Je me rappelais le choc que j'avais ressenti lorsque je n'avais pas reconnu la physionomie de Véro, déformée par la mort, et j'avais préparé Damien à cette éventualité. Le visage de Janine, bouffi par les médicaments qu'on lui avait administrés, était effectivement très marqué. Thierry, le frère de Véro, n'a pas voulu voir le corps de sa mère. Il a expliqué à Damien qu'il préférait garder le souvenir d'elle vivante. Damien lui a répondu que lui, il se souviendrait d'elle comme elle était avant. Comme les choses sont simples pour un enfant ! Pourquoi est–ce si difficile pour un adulte d'avoir la même candeur, la même simplicité, la même innocence ? La conscience et le paradis perdu ?
Ensuite, nous sommes allés assister à la cérémonie religieuse. L'église était la même que cinq ans plus tôt et elle était beaucoup plus petite que dans mon souvenir. Il y avait là de nombreuses personnes de la famille que je n'avais pas revues depuis, certaines ne connaissaient pas Damien.
Alors que j'étais venu à cet enterrement pour que Damien effectue une sorte de voyage d'études, je me trouvais dans une situation que je n'avais pas du tout envisagée : je revivais d'une certaine façon les obsèques de Véro, mais en n'étant plus personnellement frappé par l'événement et de plus en compagnie de mon fils !
Le regard des autres sur lui et sur moi–même me donnait une idée du chemin parcouru. Mais surtout, j'avais l'impression de revoir un film déjà vu et que pourtant je ne reconnaissais pas.
Dès que la cérémonie a commencé, dès que le prêtre a pris la parole pour résumer la vie de Janine et qu'il a évoqué la mort de sa fille, j'ai compris que quelque chose d'important allait m'arriver ce jour–là. Cela s'est passé au cimetière, devant la tombe familiale où se trouvait déjà Véronique.
Là aussi, le décor était différent de mon souvenir. Le caveau était déjà recouvert de nombreuses fleurs et couronnes. Damien avait gardé son bouquet à la main et je lui ai dit d'aller le mettre avec les autres. Il m'a répondu que non, que ce n'était pas celui de mamie Janine, mais celui de maman Véronique. J'ai alors réalisé qu'il n'avait pas compris qu'elle se trouvait là elle aussi ! Je lui ai rapidement expliqué la situation, mais je crois qu'il s'est senti gêné de s'être trompé et parce que tous les autres regardaient la scène. Il m'a donné le bouquet et il est parti en courant. Lui exposer que le corps de Véro était là me l'avait brusquement rappelé à moi–même. J'ai jeté les fleurs sur les autres, je me suis enfui en zigzaguant entre les tombes et j'ai pleuré.
Pendant un moment, je ne savais plus à quel enterrement j'étais. Je cherchais Damien, mais ne le trouvais pas. J'ai eu comme un vertige pendant quelques minutes.
J'ai lentement repris conscience de ce qui se passait, du lieu où je me trouvais et des personnes qui étaient là. Damien courait à travers le cimetière en jouant avec d'autres enfants. Je me sentais très léger, comme si un poids venait de quitter ma poitrine.
Suivant la tradition, nous sommes allés boire un dernier verre. J'ai eu plaisir à parler avec des gens que j'apprécie et dont je n'avais pas eu de nouvelles depuis longtemps.
La nuit suivante, j'ai très mal dormi et j'ai fait un songe important. J'ai rêvé que je passais, de nuit, dans une ruelle étroite et sombre, un vrai coupe–gorge. Trois loubards armés de bâtons et de couteaux sont apparus, bien résolus à me violenter. Je leur ai demandé de me laisser, parce que j'avais perdu mon amie et que je me retrouvais seul avec un bébé, que ma vie était déjà assez brisée comme ça. Ils s'en moquaient. Alors, j'ai décidé de changer le cours des choses, je leur ai dit que j'allais me réveiller pour qu'ils disparaissent et je l'ai fait !
Ils représentaient la mort et le passé, ce qui est douloureux et qui me retient. J'étais déterminé à ne pas être pris par eux, j'ai choisi de poursuivre mon chemin sans être arrêté par eux, la mort. J'ai consciemment refusé le cauchemar et j'ai opté pour l'éveil, au sens propre comme au figuré.
Cet enterrement a été pour moi une étape décisive et très importante. Je pense qu'en quelques heures, j'ai franchi des paliers qui m'auraient peut–être demandé des mois ou même des années sans ce coup de pouce. Une occasion s'est présentée de progresser brusquement et j'ai su la saisir.
Chapitre suivant : L'avenir