In Libro Veritas

Pour que revive la flamme

Par Claude ATTARD

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Solitude et prise de conscience

La solitude a été la toile de fond de toute ma vie, aussi loin que puisse remonter ma mémoire. Si je devais me définir en un seul mot, je dirais "seul". Je n'ai eu ni frère, ni sœur. Je sais pourquoi il en est ainsi. Il m'a fallu longtemps pour le comprendre et encore plus pour l'admettre, mais cela est clair pour moi. Il n'empêche que cette solitude, cet isolement, même, a eu sur mon existence de très lourdes conséquences et cela en a toujours. C'est pour cette raison que le thème de l'amitié est si important pour moi. Mes amis comptent énormément. Ils occupent une grande place dans mon cœur, dans mes pensées et dans ma vie en général.

 

De l'âge de cinq ans à celui de dix ans, j'ai vécu chez mes grands–parents. Je ne voyais mes parents que du samedi au dimanche soir et pendant les rares congés qu'ils pouvaient prendre. Ils représentaient pour moi la sécurité, la confiance, la vie "normale". Durant toutes ces années, chaque dimanche soir j'ai pleuré quand ils repartaient. Chaque dimanche soir sans exception. Je connais trop bien cette sensation d'oppression qui commence dans la poitrine, qui enfle, qui gonfle, qui envahit tout et qui doit sortir comme pleurs sous peine d'étouffement. Cette oppression face au départ de ceux que j'aime, je l'ai bien sûr retrouvée au centuple lorsque Véro est morte.

 

J'ai toujours été en quête de ce qui pouvait me donner l'impression de ne plus être seul. Enfant, je réclamais à mes parents "le petit frère" que je n'ai jamais eu. À l'adolescence, cela s'est transformé en rêveries dans lesquelles tantôt nous étions une famille nombreuse, tantôt j'avais une sœur, car l'éveil sexuel s'opérait en moi et entraînait parfois de la confusion et d'étranges mélanges.

 

D'un côté, je crains terriblement cette solitude et les souffrances qu'elle m'apporte, d'un autre côté je m'y réfugie. La peur des autres, et surtout de leur regard sur moi me fait me replier dans ce domaine intérieur où je me sens mal, mais qui est un terrain connu dans lequel je suis à l'abri du monde extérieur, puisqu’isolé de lui. Je redoute l'isolement, mais je m'y blottis. Je souffre de vivre ainsi, mais c'est moi. Je me reconnais dans cette souffrance et je ne peux m'en passer sous peine d'y laisser mon identité. C'est souvent ce qui nous fait le plus mal que nous craignons le plus de perdre.

 

En grandissant, je me suis de plus en plus tourné vers des activités et des loisirs solitaires. Mes jeux, mes centres d'intérêt nécessitaient rarement la présence de compagnons. Toutefois, je ressentais évidemment une soif de partager les choses qui me passionnaient, d'en faire profiter d'autres personnes. Parfois, cela pouvait se produire lorsque je rencontrais quelqu'un attiré par les mêmes domaines. Mais de toute façon, cela ne comblait en rien le vide que j'avais érigé autour de moi comme une muraille protectrice.

 

Vers 17 ans, je suis tombé amoureux et cela a été une révélation. L'événement a claqué dans ma vie. Je n'étais plus seul. Pour la première fois, j'abaissais mes défenses pour laisser entrer quelqu'un dont je croyais n'avoir rien à craindre. Car dans la grande naïveté de cet âge, le sentiment amoureux signifiait pour moi une confiance totale et éternelle excluant par définition toute idée de trahison possible et même du moindre manquement. Il était à mes yeux inconcevable que ce sentiment puisse être limité en puissance ou dans le temps. L'échec qui a rapidement suivi a été un immense choc.

 

À la recherche de l'âme sœur, de romantisme exacerbé en expériences amoureuses, j'ai beaucoup appris au cours des années suivantes. J'ai compris que l'idylle des contes de fées n'existe pas, que dans un couple chacun conserve heureusement sa personnalité et qu'elle doit être respectée par l'autre. J'ai découvert comment et pourquoi il est important que chacun ait sa vie interne, son "jardin secret". Mais je n'ai JAMAIS interrompu ma recherche d'harmonie dans ce domaine et j'en suis heureux, car je l'ai trouvée à plusieurs reprises.

 

Lorsque mes relations de couple prenaient fin, c'était pour des raisons diverses, parfois indépendantes de la seule vie commune, mais cela n'a jamais été le cas par suite de trahison au sens large du terme. Je ne parle pas de tromper l'autre sexuellement, je parle de le tromper "en esprit", de trahir sa confiance, de cesser d'être ce qu'il espère. Comme un adolescent, j'ai toujours cru que cette harmonie était possible et grâce à cette attitude de recherche, je l'ai trouvée.

 

Je l'ai surtout trouvée dans ma liaison avec Véronique. Là, encore plus qu'avant, j'ai supposé cette communion définitive, mais malheureusement, ce n'était pas le cas. Nous n'avons pas cessé d'enrichir chaque jour notre relation, il n'y a jamais eu entre nous de désaccord important, il n'a bien sûr jamais été question de séparation et pourtant tout est terminé.

 

Lorsque cela s'est produit, j'ai eu l'impression d'être revenu au point de départ. Seul, physiquement et mentalement, mais sachant qu'une certaine forme de paradis était concevable et réaliste. Quelque chose en moi s'est définitivement cassé. Ces restes de naïveté juvénile qui m'avaient permis de trouver le bonheur ont eux aussi disparu dans l'accident. Les dernières miettes d'enfance qui traînaient encore au fond de moi ont été perdues ce jour–là.

 

Je sais pour l'avoir connue que l'harmonie est possible, mais je sais aussi qu'elle exige de croire béatement à des lendemains qui chantent. Et je sais surtout que demain peut être le jour le plus terrible de la vie. Je ne pourrais plus jamais avoir une foi aveugle dans un futur riant. Je ne pourrais plus jamais faire une totale confiance à l'avenir, alors qu'il peut dissimuler l'horreur absolue déguisée en accidents imprévisibles, comme j'en ai déjà fait l'expérience.

 

Adam et Ève étaient au paradis, ce qui signifie qu'ils vivaient un bonheur parfait. Mais ils ne le savaient pas. Ce bonheur parfait suppose une candeur, une ingénuité qui excluent la prise de conscience. Ils avaient pour seule consigne l'interdiction de manger "le fruit de l'arbre de la connaissance et du savoir", c'est–à–dire d'accéder à une certaine expérience, une certaine compréhension leur ouvrant la porte de la prise de conscience.

 

Ils l'ont fait. Ils ont pris conscience et du même coup leur belle candeur s'en est allée, suivie par le bonheur parfait du paradis avec lequel la conscience est à priori incompatible. En même temps, ils ont pris conscience du bonheur dans lequel ils avaient vécu jusqu'alors, mais trop tard. Le concept de paradis rejette l'idée de souffrance, mais peut–être aussi celle de la conscience de ce bonheur.

 

La prise de conscience est une arme à double tranchant. En comprenant qu'ils vivaient au paradis, ils l'ont perdu et ils l'ont perdu parce qu'ils ont compris ce que c'était. S'ils n'avaient pas pris conscience de cela, ils n'en auraient pas été chassés, mais était–ce vraiment le paradis puisqu'ils ignoraient où ils se trouvaient ? Le paradis n'existait que parce qu'ils ignoraient son existence !

 

Je crois que le symbole de cette allégorie du "péché originel", si fort dans nos cultures, fait allusion à la procréation. Un jour, un animal "presque homme" a compris le rapport entre l'acte sexuel compulsif d'un jour et le bébé naissant plusieurs mois après. C'est peut–être pour cela que ce symbole est tellement lié au sexe. Mais c'est aussi grâce à cette prise de conscience que le "presque homme" est devenu humain. Il a pu alors donner une autre dimension et une autre portée à l'acte sexuel et même intentionner, planifier et décider d'avoir ou non une descendance.

 

Ce faisant, il perdit sa belle candeur, mais aussi son ignorance et son état d'animal. Il hérita de la lourde responsabilité d'être un humain, de devoir lutter contre lui–même pour aller toujours plus loin sur la voie de la conscience élevée. Peut–être pour atteindre un jour un état de conscience si haut que la candeur et le bonheur seront à nouveau présents, sans taches, avec en plus la conscience d'être heureux.

 

Un enfant vit la même chose en grandissant. Damien était heureux tant qu'il était protégé par son insouciance de petit enfant. Son niveau de conscience s'élevant avec le temps, l'âge et les expériences, il a fini par perdre cette insouciance que certains confondent avec la pureté. Mais c'est l'évolution qui est ainsi et on ne peut aller contre elle. Véro et moi, nous ne l'avons pas mis au monde pour qu'il souffre, mais pour qu'il vive. Vivre signifie prendre conscience et cela implique de perdre la naïveté des premières années. Malheureusement, la souffrance s'en mêle et des peuples entiers croient qu'on vit pour souffrir et qu'il faut souffrir pour vivre !

 

Le "péché originel" est une prise de conscience. Elle peut être accidentelle, comme dans mon cas. Cette prise de conscience a été pour moi une leçon, sans doute la plus importante (et la plus dure) que la vie m'a donnée. De ce terrible événement, j'ai beaucoup appris. J'ai perdu une compagne merveilleuse et une vie heureuse, mais j'ai gagné en de nombreuses compréhensions sur moi–même et sur l'existence en général.

 

J'étais heureux. Mais j'ai vraiment pris conscience de ce bonheur seulement lorsqu'il a été perdu. Trop tard. Du coup, comme Adam et Ève ont été chassés du jardin d'Éden une fois qu'ils ont accédé à la conscience, je ne pourrais plus revivre une autre relation avec la même intensité, car cela suppose une naïveté et un abandon aux événements que je ne suis plus en mesure de fournir.

 

Lorsque je parle de "paradis perdu" en référence à ma vie passée, il faut évidemment faire la part des choses. Nous ne vivions pas dans un bonheur béat. Comme tout un chacun, nous avions nos soucis quotidiens, nos petites corvées de tous les jours.

 

J'ai pris conscience de ce que j'avais perdu, mais aussi de ce qui restait. Ce qui restait, c'était principalement mon fils. Mon amour pour lui grandissait chaque jour. Étant avec lui quotidiennement, je ne le voyais pas vraiment changer. Pourtant, il était chaque jour différent, même de manière imperceptible. Un enfant, surtout un bébé, évolue très vite. Au cours des quelques mois qui suivent la naissance, il apprend à saisir des objets, à voir, à se déplacer, à marcher, à comprendre ce qu'on lui dit, à parler, à instaurer une relation entre lui et ceux qui l'entourent, etc. De tout ce qui constitue l'existence d'un être humain, aucune période n'est aussi riche en progrès. Quoi que l'on fasse de notre vie, jamais nous n'acquerrons autant de connaissances et en aussi peu de temps que durant ces deux ou trois premières années.

 

La difficulté est de savoir s'adapter chaque jour aux nouveaux besoins de l'enfant, aux nouvelles exigences, la veille encore insoupçonnées. L'évolution est assez lente pour passer inaperçue, mais aussi impérative et pressante qu'un raz de marée. Il n'est pas question de s'y opposer, il n'est pas question d'être inattentif ou négligent.

 

Ce rappel à l'ordre permanent m'a été d'un grand secours. Je ne pouvais me laisser aller à des lamentations ni à de la compassion sur mon propre sort. Ce petit bonhomme qui était mon fils me tirait sans cesse en avant. Comme moi, il était en quête. Il m'a accompagné dans ma recherche d'équilibre comme je l'ai guidé dans ses premières marches. Il m'a empêché de tomber comme je l'ai préservé des chutes. Il tentait ses premiers pas et j'avais l'impression d'en être au même stade.

 

Il n'y avait pas de place pour le laisser–aller dans ma vie, car il dépendait totalement de moi et il m'était impossible de me soustraire à cela. En ce sens, je dépendais moi aussi de lui.

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