La femme adultère
Se retrouvant seul et s’en félicitant, pour une fois qu’il se trouve dans l’heureuse disposition de l’être, ce qui lui est de plus en plus rare, Jésus se rend jusqu’au mont des Oliviers, où il passe la seconde partie de la nuit, marchant dans cette poussière beige que d’un martèlement féroce les troupeaux terrassèrent avant lui. Il s’est promené dans les villages endormis, croisant de rares groupes de noctambules aux visages hagards : des lépreux errants, graine à ensemencer, promesse des temps nouveaux. De temps à autre, les pointes acérées des aiguilles de pin crissant sur ses cheveux, Jésus écarte d’une main les branchages se dressant devant lui à hauteur de visage. Mais Jésus est épuisé, et il doit en appeler à toute sa volonté pour ne pas s’écrouler après ces périples incessants parmi les rugosités dressées devant lui, embûches et malarias de l’âme, poings sans merci de la fatalité humaine récoltant ses fruits en elle seule, et qu’il déteste, cette résignation qui vous bride, ce renoncement qui vous soumet ! Il y a plusieurs pentes ardues ; il oscille parfois d’avant en arrière. Les points de côté et les crampes s’associent sournoisement aux douleurs tendineuses, pour transformer ces longues marches sur le sable et la poussière en de véritables calvaires, alors que lui tente de happer un peu d’air comme la fraîcheur tant désirée d’une bruine - qui ne vient pas…Jésus ne revient au Temple qu’au point du jour, sa tunique évasée écartant par les routes les branches noueuses des buissons : sur son passage, des senteurs de résine embaument l’air sec, déjà si chaud, de ce début de journée. La multitude vient à lui dans un vaste mouvement de marée montante, songe devenu réalité intarissable, hommes décharnés et femmes en chevelures de suie. Jésus s’assied en tailleur et se met à enseigner, parlant à qui veut bien l’entendre et se moquant du reste. Il a de ces ras-le-bol, parfois… Ils accourent pourtant par dizaines, par centaines… Mais devant ce mur d’ombres et de certitudes immuables, ce poids de complaisance qu’ils portent, des anges escortent son propos et son cœur soudain se met à chanter. C’est tout juste même s’il se rend compte que ses propres lèvres s’étirent en un sourire étonnamment complice, un sourire d’amour pur, mêlé d’une gratitude infinie, une connivence intime avec la planète qui l’entoure. Une vision fugitive le traverse : ses ancêtres dansant et riant, s’ébrouant joyeusement comme des oiseaux au-dessus de sa tête.
Les Pharisiens et les scribes amènent alors, en la faisant tirer par les cheveux par des subalternes choisis au hasard, puis en le faisant eux-mêmes sans déplaisir, une femme supposée adultère, sujette au châtiment engendré par les hommes - et toute cette sueur sur son épiderme, la sueur glorieuse de la femme lascive ! Jésus regarde un à un les disciples, tenus en retrait discrètement. Il a souvent cette fâcheuse impression qu’ils s’éloignent les uns des autres, comme des billes de bois dérivant sur des courants contraires, zigzags dans quelles semailles et dans quels chaumes roussis ? Il est immobile. Les prêtres juifs, qui se sont pressés au bout de l’assemblée, sont secs comme des silences involontaires.
Les pharisiens poussent maintenant eux-mêmes la coupable jusqu’au centre de la meute, les uns enhardis par leur anonymat, les autres avides de vindicte irraisonnée, par adultère interposé. « Maître, disent-ils à Jésus, cette femme-là a été prise en flagrant délit d’adultère. Mais nous ne faisons pas ici de la délation : les paroles de Moïse inscrites dans le marbre de la Loi nous commandent de lapider les créatures de cette engeance. De plus, on ne nous a pas encore ordonné par ta voix de nous taire. Et toi, Maître autoproclamé, qu’en dis-tu, puisque tu pardonnes si facilement et à la fois te prétends être autorité sur tout, selon toute logique des décrets sacrés, et suivant toutes les lois ? ». Bien évidemment, ces mots crèvent leur toile rhétorique, sémantique et sémiotique dans le seul et unique but de tendre un piège à Jésus, c’est apparent comme le nez au milieu du visage qu’ils sont avidement en quête d’un chef d’accusation un tant soit peu valable juridiquement, même inique ou purement fantaisiste, ou échafaudé juste pour favoriser leurs noirs desseins futurs.
Jésus, toujours assis par terre en tailleur, remodelant les racines de son corps et rassemblant ses énergies vitales, se met à tracer de l’index droit des figures dans la poussière : une sorte de losange non fini à l’intérieur d’un cercle, parcouru d’une droite courbe d’environ quinze centimètres, fuyant ensuite en cercles concentriques, aux circonférences interrompues par des pointillés… Il marmonne comme pour lui-même - si ce n’est que ce qui résonne en lui-même serait de toute façon inintelligible pour les autres : « S’il me fallait, dans d’autres clartés jusqu’à l’évanescence bleutée des cimes, revenir jusqu’à mon premier jour, à nouveau je ferais briller le nom de mon Père, et ce que je célèbrerais tiendrait aux plus grands pécheurs d’entre tous, à leur repentir sincère et à leurs âmes blessées, faites du bois qui craque et se brise sous les pas… Qu’en ces femmes de petite vie comme en ces brebis perdues et éperdues je puisse, Seigneur mon père, mettre des clairières et des mots, des champs et de la pluie, des roches minérales aux noms étranges, de la chair tendre dans de la dure écorce, de l’irrigation fluide dans les veines des hommes et des graines d’amour semées au gisement effervescent du sang : regardez mon Père qui enfourne mon corps pétri dans le levain des jours, cette millénaire pulsion de vous inscrite dans ce temps, n’est-elle pas le devenir ultime ? »…
Pharisiens et scribes continuent à le cribler de questions en rafales, le cœur du peuple juif crève et pleure de tristesse, on veut confondre Jésus et tout à la fois saigner le cœur du peuple. Jésus se relève et s’écrie, le vent juste face à lui, sentant une puissance irréelle dans le torse et les mains - qu’il écarte, presque en croix : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre, et que les autres à la suite du premier en fassent autant. ». Sa voix a éclaté comme une bombe dans le silence qu’elle a pourtant elle-même imposé préalablement : les disciples en tout cas sont tellement lessivés qu’ils n’ont même plus la force de chuchoter leur désapprobation ni de se perdre mollement en conjectures, comme ils le font si fréquemment depuis peu. Jésus a tellement détaché les unes des autres, puis accentué si brutalement, ses dernières syllabes, que son phrasé s’est transformé en un staccato rageur, sans appel, d’une voix à ranimer des braises et à exploser de la cantharidine à la ronde à la face des aveugles ! - sous un soleil lui aussi très hargneux, tout à coup. Sans attendre de réponse (il n’attend jamais de réponse mais, par son père, un accomplissement matériel de ses mots) à la parabole - aussi cinglante et succincte soit-elle - qu’il vient de prononcer, de soulever, comme un rocher, Jésus retourne s’asseoir et recommence à dessiner des traits et des figures, arabesques puisant des formes absconses dans son imaginaire, pour aboutir enfin dans la science précise et chamarrée de la géométrie pure. Le Fils de Dieu dessine dans le sol poussiéreux, dont un nuage s’envole et flotte mollement, les contours de l’abstrait.
Les mots les ont tous, sans exception, atteints en plein cœur, comme jamais peut-être auparavant, de toute leur pauvre vie. Tout a surgi, encore une fois, de cette lividité de l’âme juive profonde, et derrière la prouesse ou l’exploit s’est ouvert comme un horizon sans fin, une juste émanation de la liberté pure. L’un après l’autre, ils se retirent, abandonnant à la poussière rouge et chaude les pierres qui devaient leur servir à lapider cette femme. Les plus anciens tout d’abord, certains d’entre eux tenant sur des bâtons, puis les jeunes, leurs flambées de certitudes et d’incrédulité en bandoulière, et enfin les disciples. Ne reste que Jésus et, quelques vingt mètres plus loin, la coupable réhabilitée par la grâce du Seigneur. Lui, Jésus, se sent soudain comme le palmier solitaire d’un jardin, un menuisier sans royaume terrestre, le roi déjà d’un autre temps qui adviendra bientôt. Il la rejoint, elle se tient agenouillée, toute seule au milieu du cercle déserté - qui tout à l’heure servait à la bave des chiens et aux accusations. Il lui dit : « Eh bien, où sont-ils donc tous passés ? Ils étaient attachés à ta perte et pétrissaient leurs poings dans leurs poches à te maudire, et il ne reste plus qu’un nuage de sable et de la fumée de poussière, ne t’ont-ils donc pas condamnée ? Tu étais tout à l’heure perverse, torve et unanimement condamnable. Qui t’a donc condamnée ? ». Les yeux de Jésus, quand même, se sont embués lorsqu’il a prononcé ces mots. Elle répond, laconiquement, mais ce sont peut-être les premiers mots de sa vraie vie : « Personne ne m’a condamnée, Seigneur, je ne sais pas ce que je dois y comprendre. ». Jésus, à son tour : « Il faut aussi, parfois, ne pas chercher à comprendre en ces choses ce qui ne s’y trouve pas forcément. Moi, qui seul ai la légitimité, je ne te condamne pas : va en paix et, pour la quiétude de ton esprit et par l’amour de notre Père, ne pèche plus, autant que tu en as la force. ».
Jésus lui a ébouriffé les cheveux - une tignasse lourde, odorante, traînant ses mèches noires sur les épaules nues - dans un geste empreint d’une tendresse dont elle n’aurait pas cru un être vivant capable, quelque chose de puissant comme les eaux du Tage et d’érotique, diluant sa jouissance dans tout ce miracle vivant du toucher, puis il s’est éloigné, de sa démarche aérienne - et pourtant si ancrée à la terre - jusqu’à ce que ses effluves de chaleur corporelle absorbent la tache noire de sa robe en guenilles.
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