In Libro Veritas

Dix-sept étapes de la vie du Christ

Par Nollet Philippe

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Table des matières
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Les guérisons multiples

Le soir venu, quand le soleil s’est couché et les sauterelles se taisent, on commence à présenter à Jésus un rassemblement d’esprits frappés du démon et de malades en tous genres, possédés souffreteux, paralytiques bringuebalés tant bien que mal sur les routes, éclopés divers échoués on ne sait comment et pourquoi dans de tels états de délabrement, mais frissonnant d’espoir et s’en remettant pleinement, presque aveuglément pourrait-on dire, au Maître. Le champ d’activité de celui-ci se présente la plupart du temps sous la forme de plaines à l’herbe rase ou de chemins sablonneux, au pied de collines et de monts, voire de petites buttes arides quelque peu inappropriées aux amples mouvements de foule. Ce soir-là, il est occupé à tancer ses disciples : «  Je suis la preuve vivante que la foi ébranle les murs et les armures des humains, je devrais être mort depuis déjà longtemps avec le scepticisme qu’on m’oppose en haut lieu, et vous doutez encore, plus rarement certes, mais encore. Nous n’augmenterons nos chances de succès dans notre entreprise que si nous sommes aussi conscients de nos faiblesses humaines, qui sont notre fourreau, que de notre chair divine, la seule qui puisse compter et qu’on trouve intacte en notre carapace provisoire qu’est ce corps que nous habitons. » Là, Jacques, le fils de Zébédée, le toise d’un regard dédaigneux malgré lui, cette moue puérilement hautaine qui amuse le rabbi - et il se drape dans sa tunique en tournant les talons, s’éloigne sans dire un mot.                  
 
                                                 Toute la ville s’est massée jusqu’au pas de porte de chez Simon et André. Le deuxième surtout est très près de Jésus. Il lui pose même la main sur l’épaule, sans savoir précisément pourquoi il le fait : simple transport d’affection mâle ? Jésus ne cherche pas à se défendre de ce geste, manifestation d’une tendresse sincère (rappelons-nous qu’il lit dans les êtres), jet de pure flambée de lumière devant le labeur monumental qui l’attend, ici même, ou plus tard, en d’autres lieux. Jésus dit à André : « Ce que tu viens de faire te revêt de grâces dont tu n’as pas vraiment idée. Mais c’est ton intention qui prévaut, et seulement elle, dans ce monde-là, raisonnable et dur, légiféré par l’indifférence absolue organisée entre vous tous par les pouvoirs des hommes… ». Un sourire énigmatique flotte pendant quelques secondes sur les lèvres d’André : il se retourne d’un quart pour mieux considérer Jésus du regard, il l’observe cette fois d’un air de confiance totale, éperdue, d’inébranlable foi en tout ce que Jésus, justement, est Dieu… Le ronronnement médiumnique de leurs pensées respectives s’immisce dans le silence où vient également s’échouer, comme en toile de fond, depuis l’assemblée prostrée réunie en bouquets de petits clans hétéroclites, les chuchotements sourds de la foule échauffée par le vin, la douleur physique, l’espérance de la lumière déposée en cet homme : Jésus.         
 
                                                 Jésus donc se met au travail. Grâce à l’imposition de ses mains, à une concentration d’une intensité presque féroce et à un amour démesuré où l’empathie va de pair avec une sorte de pouvoir de transmission de pensée, d’extra lucidité, Jésus soulage tour à tour des maladies dermatologiques graves, des tumeurs malignes, des afflictions de l’esprit, par une plongée vertigineuse, poignante de compassion vraie et de tendresse nouée au ventre, dans l’âme même du souffrant… Il rétablit les sourds par certains onguents mystérieux dont Jean- Baptiste lui a légué le secret des compositions : il sait rouvrir les tympans infectés qu’on croyait crevés, les yeux soudés par des conjonctivites aggravées chez les aveugles, faire pleurer également les muets pour, de ces larmes jaillies par bonté - mais ils ne le savent sans doute pas encore - qui se faufilent entre le ciel et l’enfer, les sortir de leur silence… Il sait blanchir et cicatriser les plaies rouges nervurées qui parcourent le corps des hommes, par une connaissance suraiguë de leur âme, qu’ils lui confient avec l’énergie du désespoir - ou en désespoir de cause… De l’imaginaire tourmenté des dépressifs il chasse des démons cornus et voûtés, il soigne les boiteux chroniques par des massages que nul ne connaît ni n’instruit, il redonne toute leur intégrité aux mains accidentées, rendues inertes, il guérit les cataractes car il offre à voir, du cœur même de l’amour le plus pur, l’immense et infinie, si peu utilisée, générosité des hommes… Il efface - en y passant la main, une main tournoyant comme la feuille argentée d’un peuplier - toutes les boursouflures crevassées des brûlures, il stoppe les saignements menstruels trop précoces des femmes pliées en deux, juste en leur parlant directement dans l’âme, sans cette afféterie obséquieuse des prêtres, mais le regard plongé dans le leur et ainsi écartant ces incessantes visions qu’elles ont, ces formes noires et mouvantes de corps vaguement humains qui les gagnent la nuit. Les démons qu’il chasse, puisant au tréfonds de sa lumière intérieure, elle-même rayonnante de milliers de teintes différentes, il les éparpille comme des frelons qu’on prive soudain du sens de l’orientation, dissuadés de revenir à la charge uniquement par ce qu’ils savent de lui, et qui tient à l’immensité de Dieu. Ces démons ont des physionomies comparables à celles des fœtus morts dans le ventre, des têtes difformes, aux visages prématurément vieillis, et des yeux minuscules, à peine enchâssés dans des orbites molles. Chacun de leurs membres est comme une excroissance de chair vieillie semblant, à tout moment, sur le point de se détacher du corps. Ils ne parlent pas, se contentent d’émettre des râles à peine perceptibles, entrecoupés de grognements et de halètements, de claquements de langue et de chuintements de bouche. Et, bien sûr, des pestilences organiques infâmes s’exhalent de ces poches de ténèbres, ça vole autour des têtes comme des âmes proscrites, des sédiments aveugles, tout un peuple souterrain qui vrombit et gargouille… Mais Jésus arrive à vaincre tout. L’atrocité qu’il voit et que nul ne distingue, il la dissout dans son fluide qu’il répand par l’esprit, et à chaque mot, à chaque changement d’intonation, des lumières apparaissent, des formes géométriques dans le ciel, des nuances de couleurs inconnues d’une équité droite comme la justice divine… et de tous les fidèles, et aussi des disciples à peine moins estomaqués, aucun ne parvient à détacher son regard - ni n’oubliera jamais jusqu’à son dernier jour sur terre - de ces successions syncopées d’images féeriques que Jésus engendre, images pénétrantes bien que d’une fulgurance inouïe et quelquefois simultanées, quelquefois anarchiques, impressionnant leurs rétines définitivement - et tout autant le cœur même de leur cœur.                                              
 
                                                Quand un lépreux s’approche de lui, claudiquant sur son absence de jambe droite et son pied gauche rabougri, constatant avec un certain dépit que certains autour de lui rigolent franchement, le suppliant et déversant des larmes et tombant à genoux en ahanant : « si tu le veux, tu peux me purifier », quand ce lépreux méprisé de tous rampe à ses pieds, Jésus lui commande tout d’abord de rester droit et digne, et le fait se relever. Ruisselant d’une compassion qui lui sort de tous les pores de la peau, Jésus lui caresse de la main droite les épaules, la nuque, le haut du dos. Jamais on n’a touché, ni même frôlé, cette créature repoussante ainsi. Et peu à peu, la lèpre le quitte, comme la peau d’un serpent qui mue, et son épiderme retrouve à mesure netteté et carnation. Le rabbi ne s’est concentré que quelques minutes, en fermant puis en entrouvrant les yeux. Il s’est bien aperçu lui-même de la facilité grandissante de l’exercice de ses « pouvoirs ». Un jour, juste par facétie destinée à le détendre un peu, il a brusquement - avec toute sa pensée canalisée dans ce seul but - écarté les rocs d’une immense concrétion de pierre taillée dans un rocher, et tout fait s’écrouler dans un boucan d’enfer !  
 
                                                 Mais Jésus est désormais agacé par quelque chose dont il ignore lui-même, tout d’abord, la nature exacte. A cet instant un autre silence, plus profond que jamais, se joint au silence recueilli de Jésus, comme si l’univers tout entier devenait attentif. Mais non, décidément, quelque chose l’irrite. Cette manie d’aligner les miracles comme des exploits de cour, des mirages débités à la commande, cisaille ses nerfs et tend à lui montrer combien son peuple se trompe de cible, autant que de remède : ils n’ont besoin que d’amour et de foi, ils n’ont de raison d’être que dans la gloire de Dieu, et ça jubile comme après un tour de passe-passe, ça s’émoustille dans une sorte de géantissime fraternité synchrone mais qui n’a pour objet que la satisfaction, l’immédiateté, le matériel. « Je ne suis pas de ce monde et ils n’y comprennent rien », se dit Jésus. Il lance au lépreux guéri : « Garde-toi de jamais raconter à quiconque ce qui vient de t’arriver, serait-ce par un orgueil que tu ne surmonterais pas, va te montrer plutôt aux prêtres tel que tu es maintenant et offre pour te purifier ce que, selon les lois anciennes, Moïse a enseigné de pratiquer : les prêtres auront alors un témoignage de la puissance des temps nouveaux ! ». Il parle d’une voix aussi tranchante qu’un sabre. Les lueurs extatiques s’allumant dans ses pupilles et le rictus qui lui déforme la bouche - mais avec une sorte de grâce, pour le coup, toute animale - accentuent sa ressemblance avec Jean-Baptiste, son frère en extrémisme, son double d’hérésie rédemptrice des lois juives : oui, il a hérité de Jean le baptiste cette propension à l’exaltation proche du fanatisme, oui, bien sûr, maintenant il en est absolument convaincu, Jean était son frère d’âme.           
 
                                                 A peine parti pourtant, l’ex-lépreux - premier de la liste guéri si spectaculairement par Jésus - a évidemment tout oublié de ses promesses. Tout s’est volatilisé au vent tiède qui disperse si aisément les cervelles des hommes, les âmes et leur écho hanté, en ces régions où les hallucinations auditives sont légion, les famines dispensatrices de rêves éveillés, où la poussière est reine, les rocailles sûres de leur suprématie sur l’homme, la végétation tellement rare - ou au contraire tout d’un coup si fertile et proliférante, tout près des oliviers ! Tout à son renouveau, le guéri orgueilleux se met à brailler sur tous les dons l’évidence miraculeuse de cette magie pure, pour lui ça ne serait presque qu’un artifice vaguement surnaturel, et il colporte bruyamment, c’est le moins qu’on puisse dire, le bruit de son rétablissement, tandis que le disciple Jean, seul dans son coin, baisse la tête honteusement, à la fois pour masquer son embarras vis-à-vis de Jésus et démêler l’écheveau de ses pensées de plus en plus confuses.    
 
                                                 Conséquemment, avec toute cette mauvaise bonne publicité qui lui est faite, Jésus ne peut d’ores et déjà que très difficilement entrer dans une ville à la vue de tous, ni même dans quelque village des alentours à la population moins nombreuse, dont plus aucun des habitants n’ignore ses prodiges successifs. Il va plus particulièrement là où un silence immensément âpre, d’une sècheresse sans nom et d’une profondeur insondable, enveloppe toute la contrée, déchirée de temps à autre par les croassements des corbeaux, les sifflements du vent et le jappement des chiens, là où, au crépuscule, des écharpes de brume s’enroulent autour des arbres aux frondaisons squelettiques, aux ramures desséchées. Il reste chaque soir en dehors des villes, en des endroits les plus déserts possibles, toujours plus reculés des cités, et même là, chaque nouveau jour naissant, des centaines et des centaines de fidèles viennent à lui de toute part, en grappes aimantes, portés par un espoir irraisonné - et d’autant plus précieux pour eux qu’il est déraisonnable, puisque cet homme, mage ou dieu, ou prestidigitateur de tous les corps et de toutes les âmes en souffrance, peut tout et lit dans tout, détient les secrets à la fois du Père et de la vie absolue…
 
 
 

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