In Libro Veritas

Dix-sept étapes de la vie du Christ

Par Nollet Philippe

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Table des matières
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La tempête apaisée

Jésus et quatre de ses disciples montent en barque. Le soleil couchant ensanglante le lac, qu’il ceint aussi d’un panache bleuâtre à l’horizon. Jeanne, la femme de Chouza, est avec eux mais comme au cœur d’un dédale inextricable de pensées toutes plus confuses les unes que les autres, avec le sentiment vague d’affronter, en présence de ces hommes peu ordinaires, un climat hostile. A un moment bien précis, elle a même une sensation de présence dans son dos, se retourne vivement, mais ne distingue rien d’autre que les formes imprécises des flots et de quelques poissons fendant l’eau en jaillissant à la surface. Une heure plus tard, en mer, une tempête se déclenche, au point presque de faire basculer l’esquif. Jeanne se rapproche de Jésus, perçoit son odeur corporelle, mélange entêtant de senteurs sucrées et poivrées. Une chaleur rayonnante se dégage également de son torse, qui se diffuse jusque dans le visage et la poitrine de Jeanne. Elle aimerait qu’il la couvre de son étreinte, de caresses et de baisers, et même qu’il l’étende sur le bois rude de cette barque qui oscille comme sa propre volonté…   
   
                                                 Bien que ça remue dans tous les sens, Jésus dort, comme si rien n’existait autour de lui. Et d’ailleurs il semble vraiment que rien n’existe, puisque plus rien sans lui n’existe, puisque sans lui la réalité n’est qu’un leurre ou un songe. Les disciples apeurés le réveillent en hurlant. Quant à Jeanne, elle se tient debout dans la barque, ses jambes flageolant, mais trouvant en elle les ressources pour ne pas s’effondrer sur place. Jésus, passablement agacé par la conduite peureuse et pragmatique des fidèles, leur lâche - avec une sorte d’insondable mépris dans le regard : « Je me demande bien de quoi, et pourquoi, vous avez peur, hommes de peu de foi ? Ne savez-vous donc pas que la vraie foi puissante et désintéressée abat tous les obstacles ? Ne vous ai-je rien appris que vous réagissiez comme les plus communs et les plus terre- à-terre des humains ? ». Ses mots ont jailli comme des crachats. Il se dresse et fait volte-face, étend ses bras, commande au vent et à la mer, gardant le silence, fermant les yeux. Une sorte de calme majestueux plane maintenant sur le monde, auquel personne ne comprend rien hormis Jésus. Mais s’il sait lui donner un sens dans son cœur, jamais il ne pourrait verbaliser en mots intelligibles d’eux ce qu’il ressent, en lui, et à l’extérieur de lui alternativement. En quelques minutes tout s’apaise, le regard enfiévré de Jésus enveloppe ses disciples de trouble. L’encre nocturne estompe tout relief autour de la barque, les flots n’existent plus, leur embarcation vacillante encore moins. En un éclair transperçant sa pensée, Jésus se voit crucifié et sanglant sous les quolibets et les coups des pharisiens juifs.    
                                          
                                                 Tout a retrouvé son calme, les disciples bien sûr se pâment d’aise et se réjouissent devant ce prodige. Et même Thomas, le sceptique à tous crins, celui qu’on ne convainc pas si facilement même devant l’évidence et dont le rationalisme résiste à toutes les intempéries, et qui pourrait certes croire à une coïncidence, clame tout haut, peut-être pour la première fois à ce point, son incrédulité mise à mal : « Mais quel est-il celui-là, pour que même la mer et les vents se soumettent à lui et font ses désirs ? ».
 
                                                 Jésus reste silencieux pendant une vingtaine de minutes, les yeux fixes, les sourcils sévèrement froncés, se frottant machinalement les lèvres comme s’il les nettoyait avant de prononcer des paroles importantes. Fixant Matthieu, il lui pose cette question : « Matthieu, toi qui me connais bien, me considères-tu en totalité comme un être humain ? ». Pris au dépourvu, Matthieu se perd un temps dans la contemplation de ses sandales puis contemple le ciel criblé d’étoiles, les spectres noirs et remuants des eaux, et enfin la tunique échancrée de Jésus. « Evidemment, souffle-t-il entre ses lèvres serrées. Rien ne te différencie de nous tous ». Puis, incapable de soutenir plus longtemps l’étrange regard de Jésus, si perçant et aimant à la fois, Matthieu détourne les yeux et s’assied dans la barque.
 
 

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