Les yeux rivés sur son écran d’ordinateur, Gabrielle se tient parfaitement immobile, pas un muscle ne tressaille sur son visage ; ses yeux ont beau ciller à intervalles réguliers, elle ne voit rien. Autour d’elle, pas la moindre agitation. Les consultants du cabinet de formation qui l’emploient sont tous en rendez-vous à l’extérieur. Elle est seule, terriblement seule. Le téléphone est muet. Le ronronnement régulier des voitures qui circulent sur le boulevard en contrebas de l’immeuble accompagne ses tristes pensées. Demain, elle n’entendra plus que le silence dans ce pavillon de banlieue dont elle est enfin propriétaire après vingt années de crédit. Demain, il n’y aura personne pour lui demander « J’ai eu des appels ? », « A-t-on reçu le contrat X ou Y ? » «Vous pourriez me taper ce rapport ? ». Elle n’aura pas besoin d’allumer son ordinateur pour consulter les messages des clients du cabinet. Demain, privée de son travail, elle sera totalement inutile, vidée de toute substance. Le réveil ne sonnera pas à sept heures. Elle n’aura pas à sauter dans la douche, à s’habiller en quatrième vitesse et à engloutir son café. Elle pourra se lever tard, voire ne pas se lever du tout. Aucune obligation. Aucune occupation. Rien, le vide absolu.
Ce n’est pas la première fois que Gabrielle s’apprête à rejoindre la communauté des « sans-emploi ». A deux reprises déjà, au cours de sa vie professionnelle, elle a connu le chômage. La toute première fois, fière et arrogante, elle craque et hurle au visage de son patron qui la traite comme une employée de maison : « Allez donc le faire vous-même, votre café ! ».
Après une année de recherche d’emploi intensive, elle retrouve un poste de secrétaire dans une agence immobilière. Très vite, on lui confie les visites qu’elle organise, planifie et effectue en avant première. Malheureusement, le gérant finit par mettre la clé sous la porte au bout de six mois en raison de pratiques douteuses. La quarantaine approchant, Gabrielle fait alors jouer son réseau relationnel, à l’époque assez étendu, pour se recaser dans le cabinet qui, aujourd’hui, se sépare d’elle après dix années de bons et loyaux services. « Nous n’avons plus assez de clients et pas les moyens de vous garder… »
Il est quinze heures, dans trois heures Gabrielle pourra emballer ses affaires, mettre le répondeur et s’en aller, sans un pot de départ ni même un au revoir. Avec un profond soupir, elle se lève, fait le tour des bureaux désertés. Rangeant un papier par ci, vidant un cendrier par là, elle s’occupe tant bien que mal tout en faisant mentalement ses adieux aux absents. Elle se revoit, dix ans en arrière, au moment de son entretien d’embauche…
— Vous allez avoir du pain sur la planche, vous savez. Cinq consultants à aider au quotidien, ça ne va pas être de la tarte. Prendre les appels pour chacun, répondre aux e-mails, taper les propositions commerciales et les conventions, dupliquer les supports pédagogiques au fur et à mesure des séminaires, j’en passe et des meilleures. Vous sentez-vous d’attaque ?
— Oui… si servir le café ne fait pas partie de mes attributions, laisse-t-elle échapper, malgré elle. Curieusement, cette répartie lui vaut d’obtenir le poste. Après un mois d’essai, elle signe son contrat. Depuis, bon an, mal an, elle s’efforce de satisfaire chacun, respectant les impératifs des uns ou des autres. Elle ne compte pas ses heures de présence, reste très tard le soir lorsque c’est nécessaire. Parfois, pour finir un travail urgent, elle vient au bureau le samedi sans aucune compensation. « Cela me fait une belle jambe, aujourd’hui… Peut-être devrais-je passer une annonce stipulant à quel point je suis corvéable… agréable… malléable… et tout compte fait licenciable. »
Etonnée par ce trait d’humour noir, Gabrielle ébauche un sourire. Tout n’est pas perdu puisqu’elle est capable de rire de son propre sort. Cela lui donne même une idée…
Il est seize heures, elle dispose donc de deux heures encore avant de quitter le bureau. De retour à son poste de travail, elle se connecte sur Internet. Soudain, son regard est attiré par une publicité vantant les mérites d’un site de rencontres auquel on peut souscrire gratuitement. Un clic de souris et le tour est joué. Plutôt que de consulter les annonces des membres inscrits, elle décide de compléter son profil personnel. Après avoir renseigné les rubriques nom, prénom, âge, adresse, elle s’attaque à la description de ses traits physiques. Elle hésite, sourit, se renfrogne, soupire. Que peut-elle dire d’elle-même ? « Je suis une fausse blonde, un peu ronde, d’humeur vagabonde, laide mais pas immonde… » Et voilà que ça recommence, elle cherche des rimes idiotes. D’abord elle n’est pas laide, ses traits sont réguliers, le temps n’a pas encore laissé de marques indélébiles sur son visage. Juste quelques rides d’expression autour des yeux.
Parfois, comme maintenant, lorsqu’elle rumine des pensées moroses, un pli amer se forme au coin de ses lèvres, mais il suffit d’un sourire pour l’effacer. Si sa silhouette s’est un peu alourdie avec les années, elle peut encore porter un maillot de bain deux pièces sans rougir de honte sur la plage.
Incapable de se décrire de manière objective, Gabrielle passe à la rédaction de son accroche. Ses doigts s’affolent sur le clavier, au rythme de son imagination débordante. « Femme de 50 ans, sans enfants, propriétaire de son logement, au chômage imminent, recherche homme attachant, bon vivant, patient, au physique indifférent, gagnant si possible beaucoup d’argent ».
Oh non, voilà que sa manie des rimes la reprend. Osera-elle poster un tel texte ou non ? Après tout, personne ne peut la contacter directement puisque c’est le site de rencontres qui se charge d’acheminer les éventuels messages. Gabrielle sait qu’il suffit d’un clic pour valider son annonce et la rendre visible. Sa main tremble, hésite, elle la retient en l’air un court instant encore puis elle enclenche le bouton gauche de la souris. Cette fois, elle ne peut plus revenir en arrière. Son annonce est passée, elle est consultable par des milliers d’internautes. A cette idée, le cœur de Gabrielle s’emballe. Le rouge lui monte aux joues à mesure qu’elle prend conscience… de son inconscience. Submergée de honte, elle se précipite aux toilettes pour se passer de l’eau sur le visage. « Mais qu’est-ce qui t’a pris, pauvre abrutie, tu es complètement partie, c’est inouï… »
Son reflet dans le miroir lui renvoie l’image d’une femme entre deux âges, aux abois, les cheveux hirsutes, le blanc de l’œil injecté de sang, alors elle fond en larmes. Son chagrin lui semble inconsolable. Elle se sent vraiment très seule dans ces bureaux abandonnés. Peu à peu, ses larmes se tarissent et elle reprend contenance. Un coup d’œil à la glace la rassure sur son apparence.
Il est dix sept heures, plus qu’une heure et elle pourra s’en aller, sans se retourner. Debout devant son bureau en désordre, elle réfléchit. Elle n’a pas prévu de sac pour emballer ses affaires personnelles. Avisant une pochette en plastique suspendue à la fenêtre, elle se dit qu’elle fera bien l’affaire. Elle extrait de son tiroir une boîte de mouchoirs entamée, une paire de collants de rechange, un paquet de chewing-gum, un bâton de rouge à lèvres et sa lettre de licenciement. Sur le bureau traîne un vieux relevé bancaire. Elle s’en empare et fourre le tout dans le sac plastique. Totalement désœuvrée, elle se demande comment elle pourrait occuper la dernière demi-heure qu’elle doit à son employeur. Le téléphone demeure désespérément muet. Le silence est pesant, même le ronronnement des voitures à l’extérieur semble s’être apaisé. Aucun des consultants du cabinet ne se manifeste. L’ont-ils déjà tous reléguée aux oubliettes ? Est-elle à ce point inexistante, transparente ?
Certes, depuis l’annonce de son licenciement, elle sent bien la différence. Ces derniers temps, ses collègues lui demandent de moins en moins de services, préférant gérer seuls certaines des tâches qu’ils lui déléguaient auparavant.
Le matin, ils la saluent brièvement et se retranchent vite dans leur bureau. Le rituel du « Bonjour, Gabrielle, tu vas bien ? » est remplacé par un simple « Bonjour Gabrielle ». Plus personne ne l’invite à déjeuner. Finies les parties de rigolade en salle de pause autour d’un café. Gabrielle ne leur en veut pas, comprend leur gêne et même leur hâte de la voir quitter l’entreprise, à présent que son sort est scellé…
Tiens, l’icône située en bas à droite de son écran clignote ; cela signifie qu’elle a un message. Un peu tendue, elle ouvre sa boîte e-mail. Le site de rencontre l’informe qu’un internaute a répondu à son annonce. « Déjà ? » s’étonne Gabrielle en cliquant sur le lien joint au message. C’est impossible. Comment une annonce aussi stupide peut-elle retenir l’attention de quelqu’un ? Il doit s’agir d’un malade ou d’un fou ou encore d’une personne qui s’ennuie, comme elle…
Totalement ahurie, elle lit et relit le texte. Sa vue se trouble, se brouille, les larmes inondent ses joues en feu. Tout un passé oublié, occulté, remonte à la surface. Elle se revoit avec trente ans de moins, au milieu d’un groupe d’étudiants insouciants, découvrant la vie et jouant les gros durs. Parmi eux, un jeune garçon différent des autres, un peu en retrait, sérieux, trop sérieux, que Gabrielle éconduit, pour le regretter ensuite. Elle épouse le rigolo de la bande, celui qui fait craquer toutes les filles. Il est beau, intelligent, promis à un brillant avenir, mais aussi manipulateur, violent et d’une morale douteuse. Au bout de deux ans de mariage, Gabrielle demande le divorce.
Cette union lui laisse un goût amer et elle se réfugie dans le travail pour oublier les humiliations dont elle a été victime… Par la suite, de rencontre en rencontre, d’aventure en aventure, plus désastreuses les unes que les autres, elle s'endurcit et refuse toute attache durable. Dès lors qu’une histoire menace de s’éterniser, elle s'enfuit à toutes jambes…
Gabrielle relit le message : « …enfin je te retrouve. Je sais que c’est toi. Tu es la seule à pouvoir écrire un texte comme celui-là. Rappelle-toi, lorsque nous étions en fac ensemble, tu m’avais adressé un message qui disait ceci : Mon cher Vincent, n’allons pas plus avant, tu as beau être charmant, je vois ma vie autrement, nous sommes trop différents, adieu et bon vent… Et voilà que trente ans après, tu réapparais. Sache que je ne t’ai jamais oubliée. Bien sûr, j’ai vécu ma vie, je me suis marié avec une femme adorable qui m’a quitté il y a deux ans, emportée par un cancer. Réponds-moi, Gabrielle… »
Il est dix-huit heures. Gabrielle éteint son ordinateur, branche le répondeur, s’empare de son manteau, du sac plastique contenant ses affaires et quitte le bureau, sans un regard en arrière.
D’une démarche décidée, elle s’engage avenue de l’Opéra, vers un avenir meilleur, elle le sait, elle le sent, elle en est sûre. Avec Vincent, tout sera différent…