L'épreuve
Gérard tenait Marie, son épouse depuis dix−sept ans, par la main. Il lui parlait sans cesse, l'adjurant de ne pas le quitter, lui répétant à l'envi qu'il l'aimait comme au premier jour, qu'il n'était rien sans elle.
Mais elle ne répondait pas.
Il ne savait même pas si elle l'entendait encore. Il ne pouvait pas croire qu'elle le quittait. Pas maintenant. Pas comme cela.
Dans cette chambre terne et glaciale d'un immense hôpital inhumain où elle avait été admise quelques jours plus tôt, Marie s'en allait. Elle expirait comme elle avait vécu, sans bruit, sans vague, petite lueur de bonheur qui quittait sur la pointe des pieds un monde glacé d'indifférence. Cette petite lueur avait pourtant brillé comme un soleil sur la vie de Gérard pendant dix huit années.
Gérard pleurait cette femme aimante et aimée, qui avait fait de lui un homme heureux et équilibré. Il pleurait sans retenue cette femme qu'il ne reverrait plus ici bas et qui emportait avec elle la meilleure partie de lui−même.
Tout à son désespoir, il avait totalement oublié l'infirmière qui se terrait dans un coin de la chambre, gênée, livide, attendant que la mort fasse son office pour pouvoir accomplir le sien.
Alors qu'elle n'avait jamais eu de problèmes de santé sérieux, Marie avait commencé à se plaindre de fatigue deux mois auparavant. Puis elle commença à mal dormir, souffrant de sueurs nocturnes et de douleurs au côté gauche. Le médecin traitant ne trouva d'abord rien et l'état de Marie empira de jour en jour. Le médecin ordonna alors une analyse de sang. Le verdict était tombé brutalement, sans appel : leucémie.
Le monde s'effondra sous les pieds du couple.
Incompréhension.
Peur de la maladie.
Peur de se perdre.
Peur du vide.
Peur de la mort.
Révolte.
Chagrin.
Direction l'hôpital. Un grand chef de service de cancérologie, le professeur Ravallet, les reçut dans son somptueux cabinet dont le confort tranchait avec l'aspect froid des bâtiments aseptisés. Gérard se rappelait avoir été impressionné par le nombre de diplômes, de prix et autres accessits qui recouvraient ostensiblement un des murs du cabinet. Il eut soudain l'espoir fou que ce professeur là allait guérir Marie. Un homme si cultivé, si brillant ne pouvait pas échouer. Impossible !
D'un ton doctoral, condescendant, le professeur Ravallet les submergea de mots abscons, techniques, aussi froids et glacials que l'hôpital lui même. Il parla de leucémie lymphoïde, de splénomélagie, de blastose sanguine, rien que des mots dont le couple ne saisissait pas le sens. Si Gérard n'avait pas été aussi abattu, il n'aurait pu s'empêcher de crier sa colère devant cet homme à l'attitude si détachée, si suffisante :
− C'est de ma femme dont tu parles, c'est de sa vie et de la mienne !
Quand le professeur termina son discours, ce dernier finit par avouer qu'il n'y avait pas beaucoup de chances pour que Marie s'en sortît. Il tenta de rassurer le couple abattu : il ferait le maximum.
Et il le fit.
Les examens succédèrent aux examens, les traitements succédèrent aux traitements à un rythme infernal. Pourtant, malgré l'avalanche des soins prodigués, l'état de Marie déclinait rapidement, sûrement. Gérard la vit devenir l'ombre d'elle−même.
Puis le professeur Ravallet jeta l'éponge du jour au lendemain. Sans avertissement, sans explication. Il arrêta subitement ses visites. Préférant se concentrer sur des patients plus viables ou s'occuper de cas plus intéressants qui lui vaudraient encore plus de gloire et de succès auprès des distingués membres de sa profession, il avait envoyé un de ses internes préparer le couple. Marie et Gérard avaient reçu le message cinq sur cinq. Elle rêvait de délivrance. Lui, il ne savait plus ce qu'il devait souhaiter pour elle, pour lui. Il s'attendait à l'issue fatale à chaque instant.
Elle était arrivée par un beau matin d'octobre.
Alors que Gérard caressait sa joue avec la main de sa femme, il sentit cette main tant chérie devenir inerte, ballante, morceau de chair sans énergie. Il sentit la vie quitter le corps de Marie. Il sentit le vide en elle. Il sentit le vide en lui.