3.La rencontre
Un an après, j’ignorais toujours son identité, et finalement je m’en moquais. Aussi étrange que cela puisse paraître, une confiance s’était établie entre nous. Je savais qu’il ne cherchait pas à m’attirer dans un traquenard. Il m’avait couverte de cadeaux, boites de chocolat et autres douceurs, pour mon anniversaire et ma fête.Combien de temps cela durera t-il encore, je ne savais pas et cette incertitude commençait à me ronger.
Un soir, j‘eus une autre surprise, mon correspondant m’avait donné rendez-vous. Comme s’il avait compris mes craintes.
Devant la porte un coursier m’attendait avec un énorme paquet qu’il me remit prestement avant de s’en aller sur ses rollers électriques.
Je défis le paquet fiévreusement et découvris ébahie une superbe robe de soie noire. Ce vêtement n’avait plus cours de nos jours à cause surtout du climat qui ne permettait plus de s’habiller selon sa fantaisie. Un vent puissant et incessant balayait nos cités depuis des années et la mode avait dû s’adapter. Pantalon de tissu synthétique et thermorégulateur qui nous permettait de supporter les variations quotidiennes de l’air.
Son message était bref. Ce qui était inhabituel de sa part. Je sentis sa gêne et son embarras.
- Ce soir à 20h un taxi-automat viendra vous chercher. Il vous conduira à mon adresse. Une fois arrivée, suivez les instructions laissées à l’entrée.
Le taxi est passé me prendre. En silence, je suis montée pour la première fois de ma vie en robe de soie dans un taxi. Je me sentais à la fois ridicule et souveraine .Le véhicule, un taxi-automat de luxe, confortable et silencieux, démarra dans la grande avenue déserte vers mon mystérieux rendez vous.
Il avait pris la direction des beaux quartiers et même des plus beaux quartiers de la cité en quittant la zone des semi -éclairés où je logeais puis s’arrêta au check point pour vérification d’identité pour pénétrer dans les quartiers « ultra -chics » des éclairés.
Quand le taxi stoppa devant l’entrée du grand bâtiment du monolithe, j’ai cru qu’il s’était trompé, aussi je restai immobile dans la voiture, tétanisée par la peur, m’attendant à voir débarquer la police de toute part .Il n’en fut rien, au bout de deux longues et abominables minutes, la porte du taxi s’ouvrit et une voix nasillarde m’intima l’ordre de descendre. J’étais arrivée et l’on m’attendait.
Je sortis en tremblant un peu. Le voilage soyeux de ma robe ondulait délicatement dans la brise nocturne. La soirée m’apparut plus douce qu’à l’accoutumée.
Je gravis les imposants escaliers de marbre qui menaient au bâtiment. Un faisceau lumineux apparut au dessus de ma tête, éclairant ainsi le mur et le gros bouton, une sorte de sonnette qui s’y trouvait. J’appuyai, l’énorme porte vitrée s’ouvrit dans un claquement très sec.
J’entrai enfin dans l’immense hall du monolithe, ne comprenant toujours pas ce que je faisais ici. Puis je m’approchai de la banque d’accueil taillée dans de la pierre noire et rutilante. Un mot, glissé dans une enveloppe, était posé dessus.
- Prendre l’ascenseur jusqu’au dernier étage. Je vous attends.
Les battements de mon cœur résonnaient cruellement dans le hall. Et je dus prendre de longues bouffées d’oxygène pour me calmer.
L’ascenseur n’indiquait pas le nombre, seulement le premier et le dernier étage. J’effleurai à peine les touches du clavier numérique et l’ascenseur fila dans un souffle jusqu’en haut.
Enfin, j’arrivai, et quand je poussai la porte qui donnait sur une vaste salle aux murs de verre, je compris que j’étais vraiment dans le monolithe. A cette hauteur, je dominais la ville entière et bien au delà, c’était magique !! D’une beauté surréaliste et vertigineuse.
Une cité de mosaïques noires, blanches et grises, constellée de lumières bigarrées, jetant leurs étincelles sur les parois métalliques comme de petites étoiles vertes, bleues et parfois roses. Et très loin, la masse sombre des derniers arbres qui résistaient vaillamment à la fureur de l’homme.
- Une voix grave, sa voix que j’entendais enfin s’éleva derrière moi dans la pénombre.
- Quel spectacle, n’est ce pas, si vous l’acceptez il sera à vous pour toujours.
Je me retournai ? Cherchant vainement d’où elle venait.
- Gabriel, c’est bien vous ?
- Ce nom m’est si agréable quand vous le prononcez.
- Mais où êtes vous ?
- Avancez jusqu'au milieu de la salle
J’avançai et au fur et à mesure que mes pas me portaient vers l’inconnu, des lumières apparurent comme une onde électrique parcourant un vaste corps. Puis une clarté intense envahit la pièce jusqu'à l’aveuglement et se stabilisa. Eblouie, Je fermais les yeux et quand je les rouvris, j’étais tellement obsédée par l’idée d’un homme que je ne compris pas tout de suite ce que je vis,
Devant moi se dressait un corps de lumière et de chair, un corps parfait, scintillant et haut d’au moins deux mètres, sur lequel reposait une tête virtuelle.
Je restai sans voix, puis mon corps fut pris d’un spasme nerveux qui me secoua de la tête au pied, un pauvre petit rire chevrota dans ma gorge pour déferler en une terrible cascade de cris enragés, d’amertume. Je riais de moi-même, de ma pauvre espérance et je me mis à sangloter assise sur le sol glacé de cette immensité froide et lumineuse. Je déchirai ma stupide robe de soie, balançai mon petit sac doré au pied du corps monstrueux de la machine.
Le corps de lumière ne comprit pas ma réaction.
- Que se passe t-il ? dit il de sa voix caressante.
Il tentait maladroitement de baisser la tête vers moi et dans son geste il surprit son reflet dans les facettes dorées du petit sac et il aperçut la seule image qu’il n’avait jamais vue de sa vie d’éternel, la sienne. Devant la vision d’horreur qu’offraient son corps et son visage, il poussa une plainte lugubre, car il ignorait tout de son image et de son identité. Lui, le seul qui avait su me parler, m’écouter et me faire rêver était une machine : Le cerveau de l’œil central de Transcom, maître absolu et désolé des Cités Unies.